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MARX HIER ET AUJOURD’HUI
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Ethiopiques numéro 12 octobre 1977
revue socialiste
de culture négro-africaine

MARX HIER ET AUJOURD’HUI [1]

Auteur : Willy Brandt

Le numéro 1O de la Brückenstrasse est une des plus belles maisons bourgeoises de Trèves. Elle a eu un destin mouvementé. C’est là que naquit Karl Marx le 5 mai 1818 : un grand Allemand parmi ses autres qualités.
Le Parti Social démocrate d’Allemagne a acquis cette maison en 1929 et l’a fait restaurer. L’ouverture du musée que l’on avait prévu d’y installer n’eut pas lieu. La maison fut confisquée et utilisée par les usurpateurs nazis à d’autres fins. En 1947, il y a donc trente ans, un comité international présidé par Léon Blum a contribué à y installer enfin le musée et le mémorial. Depuis 1969, la maison est prise en charge par la Friedrich-Ebert-Stiftung. Elle jouit maintenant d’une renommée internationale en tant que Centre de recherches et bibliothèque.
Ce que la dictature nazie a fait subir à cette maison a été ressenti par de nombreux Allemands dans leurs rapports avec Marx. La perversion de leur propre histoire n’a pas rendu faciles des contacts impartiaux avec des hommes de mérite. En citant ici certains noms de notre zone linguistique, ceux de Freud et d’Einstein, je préciserais ma pensée - non seulement par rapport à leur niveau intellectuel. On peut cependant se demander pour quelle raison le Président du SPD tient une allocution à cette occasion et s’il ne devrait pas s’exprimer sur des sujets plus actuels. Il est bien connu que ce n’est pas du jour au lendemain que nous nous engageons à participer à de telles manifestations. Ce que j’ai l’intention de dire n’a pas en outre uniquement le but d’honorer un événement historique, c’est surtout un apport à la controverse intellectuelle dans laquelle nous nous trouvons placés de nos jours.
Je n’ai jamais aimé renoncer aux relations existant entre les événements actuels - même s’ils se présentent d’une manière moins obérée que maintenant - et l’orientation fondamentale. Un tel rapport est de nos jours d’une importance sans doute plus grande que jamais - pour demain. Ceci ne doit pas signifier que je me sois proposé de faire à nouveau le point de la Social démocratie allemande, il n’y a aucune matière à cela. Ce que Kurt Schuhmacher a dit en 1946 et que j’ai rappelé ici, à Trèves, en 1928, lors de la cérémonie commémorative, est toujours valable pour nous : « Il nous est indifférent si quelqu’un est devenu social-démocrate au moyen des méthodes d’analyses économiques marxistes ou pour des raisons philosophiques ou éthiques, ou parce qu’il était animé de l’esprit du Sermon sur la Montagne ; chacun dans le parti a le même droit d’affirmer sa personnalité intellectuelle et d’exposer ses motifs ». Cela correspond d’ailleurs au Programme de Godesberg énonçant que le Socialisme démocratique européen n’a qu’une source mais qu’il a ses racines dans l’éthique chrétienne, dans l’Humanisme et dans la philosophie classique ; et qu’il n’a de plus, nullement, l’intention de proclamer des vérités dernières.
Mais nous ne sommes pas des gens fuyant devant leur propre histoire. Ce n’est pas seulement parce que Marx a été pour nous malaisé que je prends la parole à cette occasion. Ceci est pour nous, sociaux-démocrates allemands, une bonne occasion de nous remettre à nouveau - et avec le sentiment de notre propre valeur - en mémoire les traditions libérales du Mouvement Ouvrier et du Socialisme. Il a été annoncé que je parlerai de « Marx hier et aujourd’hui ». Je désire m’exprimer en particulier sur le thème Liberté et Socialisme.
Nous vivons à une époque où non seulement en République Fédérale d’Allemagne nous sommes mis au défi par des slogans sots et méchants. C’est une époque où l’on exige de nous de nouveaux efforts non seulement dans la lutte pour la libéralité et un Etat de droit où règne la liberté. C’est aussi une époque où les rapports avec les communistes doivent être à nouveau clarifiés et où nous devons réfléchir plus intensément qu’auparavant sur les questions fondamentales résultant de la tension permanente entre le collectif et l’individuel.
C’est avec satisfaction que je constate la présence parmi nous d’un nombre imposant d’amis étrangers et que cet après-midi aura lieu un colloque sur le sujet « Liberté et Socialisme ». Il serait bon qu’en naisse un échange de vues international à effet prolongé.
Marx n’a pas été seulement un grand Allemand. Il est compté au nombre des personnalités éminentes des mouvements libertaires européens. Quoi que l’on ait fait ou ait voulu faire de Marx : le motif de ses pensées et de ses actes a été l’aspiration à la liberté, à libérer l’homme de l’asservissement et de la dépendance dégradante.
Ceci est ma constatation première qui n’a certes rien de sensationnel mais qui s’adresse tant aux ignorants qu’aux puristes prenant tout à la lettre. J’y ajoute : nous ne pourrons évidemment éviter les fausses interprétations que si nous voyons en Marx l’homme de son temps. En cette qualité, il a constamment été dans son action politique du côté de la liberté. Son développement personnel ne fera ici qu’à peine l’objet de remarques, bien que l’on puisse en déduire bien des choses d’importance quant à l’action de cet homme pour la liberté.
C’est dans l’émigration, à Paris, que Marx devint conscient dans quelle mesure, du fait des conditions régnant en France et aussi en Angleterre, la lutte pour les libertés politiques et la démocratie était liée au combat de la nouvelle classe des ouvriers de l’industrie contre les conditions misérables dans lesquelles ils vivaient. Lui, disciple de Hegel et plus tard critique de la philosophie de l’Histoire de ce dernier, arriva à la conclusion qu’à la libération de la bourgeoisie du pouvoir féodal et de l’Absolutisme devait succéder l’émancipation du prolétariat du pouvoir du Capital ; c’est seulement ainsi que devenait possible un Etat libre de toute oppression. Une nouvelle foi en l’affranchissement de l’humanité par la couche vivant dans la misère la plus profonde, par le prolétariat, était née.
Marx s’est alors intégré dans la lutte actuelle pour la liberté politique en revendiquant l’abolition de la censure et l’introduction de la liberté totale de la presse. Cette revendication posée en Allemagne depuis 1819 d’une manière plus ou moins conséquente par les Libéraux Démocrates était plus que la revendication d’un droit spécial important pour lui en tant que rédacteur du « Rheinische Zeitung ». Elle représentait toute une liste de droits fondamentaux politiques.
Marx ne veut pas y renoncer aussi plus tard malgré toutes les critiques qu’il émet à l’adresse de la démocratie « bourgeoise ». Penser qu’il n’a accordé qu’une importance tactique à la lutte pour les droits démocratiques tels que la liberté de la presse et la liberté d’association et n’a vu en eux qu’un moyen de permettre à la classe ouvrière de se constituer en parti ou en syndicat est un malentendu. Déjà dans ses jeunes années, alors que même la majorité des Allemands progressistes ne pouvaient s’imaginer la forme future de l’Etat que comme une monarchie constitutionnelle, il avait à cœur de lier la liberté politique à la démocratie.
Autrement dit, il était un révolutionnaire démocrate à une époque où il n’existait pour ainsi dire nulle part en Europe de démocratie - tout comme les Chartistes anglais et les Socialistes français. Tout en attaquant ultérieurement l’indécision et l’étroitesse d’esprit de nombreux démocrates contemporains, il a toujours été prêt à coopérer avec eux.
La conviction d’avoir sur les autres tendances du mouvement ouvrier l’avantage de posséder la compréhension scientifique de l’ensemble du processus n’a jamais entraîné Marx - comme le fit plus tard Lénine à essayer d’imposer ses solutions par la force (et par des raccourcis présumés). Il est connu que Marx et Engels ont délivré en 1847 l’union des Communistes de son caractère de société secrète. Ils ont proclamé dans leur manifeste que les Communistes - comme ils s’appelaient alors- « ne devaient pas être un parti spécial à côté ou vis-à-vis des autres partis ouvriers ». Au cours de la Révolution de 1848, ils ont soutenu les courants radicaux-démocrates.
Après la défaite, ils se sont fait des reproches à cause de cette abnégation organisationnelle - dans l’adresse présentée en mars 1850 par le bureau central de la Ligue des Communistes, le seul document marxiste se rapprochant des idées bolchéviques de plus tard - et ils ont été tentés pendant cet intermède « ultra-gauchiste » par les conceptions organisationnelles de Blanqui. Cependant, lorsque la Ligue se transforma plus tard en secte, Marx la dissout. Et lors de la fondation de la Première Internationale, il veilla à surmonter les querelles sectaires des différentes tendances en imposant l’autonomie du mouvement dans les différents pays.
Les événements de son temps lui livrèrent suffisamment de munitions pour sa lutte pour la liberté politique. Avant 1848, il attaqua le principe monarchique prussien, ce qui lui valut un mandat d’arrêt. Depuis 1851 il ne cessa d’attaquer le régime « prétorien » de Napoléon III et triompha à sa chute. Il flagella l’autocratie tsariste par des articles et des pamphlets et ne s’effaroucha pour ce faire d’alliés douteux.


D’autre part, il ne se fatigua pas de donner son soutien aux mouvements libertaires nationaux. C’est ainsi qu’il faisait partie de ceux qui ont énergiquement encouragé le peuple polonais dans sa lutte contre le partage de leur pays. Pendant la guerre de sécession américaine, il prit naturellement parti pour le Nord contre l’esclavage.
En soulignant ceci il est cependant nécessaire de constater que Marx ne s’est pas engagé pour l’égalité des droits de toutes les nations. Dans sa forme de perspective historique mondiale, il ne vit généralement que les nations de grande importance ; ce à quoi s’ajoutent des préjugés spécifiques. Que ceux qu’il appelait des « fragments de peuples » aient eu droit à l’autodétermination nationale, c’est ce qu’il ne comprend pas. Il mettait la liberté des nations en relation avec ce qu’il entendait par progrès historique. Mais il s’agissait surtout pour lui d’accélérer l’introduction des droits des hommes à la liberté.
Nous avons appris que le droit d’autodétermination doit être celui de chaque homme et de chaque peuple si l’on veut satisfaire au principe de la liberté. Que ce soit l’autodétermination d’un individu ou de nombreux individus, c’est uniquement sur cette base que la liberté individuelle et celle des peuples peuvent se développer et prospérer.
Il n’est pas douteux que la lutte pour les libertés politiques a aiguisé le sens de Marx pour les injustices économiques et sociales de son temps. En 1844, il se voua à Paris à l’étude de l’économie politique, il reconnut rapidement qu’à la richesse d’une minorité correspondait la misère des masses et que richesse et misère avaient pour source le même processus. A partir de ce moment, son intérêt, général à l’origine pour toutes les questions de l’émancipation humaine, se concentra sur la critique de l’économie politique et de la mise en lumière des processus économiques régissant la société moderne. C’est, on s’en souviendra, un homme de la doctrine sociale catholique, le Professeur Nell-Breuning, qui a dit il y a quelques années que « nous tous » reposions sur les épaules de Marx.
Je ne veux pas citer ici in extenso tous les écrits de Marx relatifs aux catégories propriété et travail et au problème central de l’appropriation privée des moyens de production importants. Mais je voudrais rappeler qu’il était conscient que la production matérielle, même dans les conditions les meilleures possibles, reste liée à des sacrifices, à la peine et à des nécessités. Et il lui semblait que c’est seulement sur la base de cet « empire de la nécessité » que pouvait se développer le « véritable empire de la liberté » dont la condition était la diminution de la journée de travail et des loisirs employés à bon escient par chaque individu. C’est ainsi qu’il voyait la vraie communauté des individus et par là le niveau d’émancipation le plus élevé possible pour l’homme ; l’expérience de la liberté vécue personnellement.
L’importance et la durée de l’influence exercée par l’œuvre de Marx reposent finalement sur le fait qu’il alliait l’intensité de travail et la rigueur analytique d’un penseur scientifique à la passion d’un prophète prêchant la rédemption ici-bas. Ce faisant, son analyse du capitalisme contemporain, cette performance scientifique, a subi le sort dévolu à d’autres œuvres scientifiques ouvrant de nouveaux horizons : elle fut d’abord reconnue de plus en plus, pour être intégrée à l’ensemble des sciences sociales modernes et finalement dépassée dans ses parties importantes par le développement effectif de la société.
Parler, de nos jours encore d’une science marxiste spéciale n’a guère de sens, si l’on sait reconnaître entièrement la grandeur de sa performance scientifique au temps où elle a eu lieu. La doctrine, qui en a été déduite a eu un effet qui a inspiré le mouvement ouvrier et aussi les mouvements anti-colonialistes dans une série de pays ; comme d’autres doctrines elle a perdu peu à peu de son, efficacité au cours des querelles d’interprétation jusqu’à ce que, après des décennies, elle eût une renaissance en partie auprès d’autres couches sociales, renaissance assez différente du vrai contenu des thèses scientifiques originaires.
Nous savons que Marx n’a d’abord eu aucun succès politique immédiat et que le mouvement ouvrier, chez nous, en Allemagne a évolué sans son aide dans l’essentiel - sous la direction de Lassalle, Liebknecht et Bebel - à partir de la secte de l’Union artisanale, de l’association de formation en une organisation de masses. C’est seulement l’action infatigable de Friedrich Engels et plus tard de Kautsky qui a eu pour conséquence, immédiatement après la levée de la loi de Bismarck contre les socialistes, la reconnaissance par les socialistes dans leur programme d’Erfurt de certaines idées, fondamentales et essentielles de Marx. Le parti se mit de ce fait bientôt en contradiction avec sa réalité politique et bien que de nombreux politiciens du parti hommes de la pratique - soutenus par l’orthodoxie de Kautsky, aient pensé, pouvoir vivre avec cette contradiction comme le fit Bebel, la critique fondamentale vint d’un homme, de l’un des meilleurs connaisseurs de Marx, d’Edouard Berstein.
On a, en diverses circonstances, fait allusion ces dernières années au modernisme de Berstein, remarquable à plusieurs égards. On trouve déjà chez lui des points essentiels de la critique faite à Marx par la littérature ultérieure, voire actuelle, ainsi qu’une conception du socialisme démocratique très proche de celle du Programme de Godesberg ; je voudrais souligner un point : il a été récemment exposé que la manière dont Marx voyait la possibilité pour l’homme de se libérer des dépendances dégradantes et les chemins qu’il avait à suivre pour cela comporte déjà des éléments servant de points de repère à leur interprétation partielle par Lénine. Berstein a dit un jour que Marx avait laissé les sociaux-démocrates seuls devant les questions importantes de la stratégie socialiste et qu’il les avait même fait s’égarer par des indications très diverses. Si l’on examine l’œuvre de ce point de vue, de celui des considérations et recommandations pour la pratique politique nécessaire à la transformation du monde, l’observateur libre de préjugés et de conceptions dogmatiques sera dérouté en remarquant qu’une bonne partie de l’orientation ambiguë suivie par les successeurs de Marx repose sur cette partie de l’œuvre même.
Les propos sur la stratégie à suivre afin de transformer la société existante sont nombreux mais ne sont groupés nulle part. Il n’existe aucun livre de Marx sur l’Etat ou sur la révolution ni sur le parti et la stratégie du mouvement ouvrier. Son intérêt majeur était axé sur l’achèvement de l’œuvre de sa vie sur l’économie politique du capitalisme. Il ne s’exprima sur les autres sujets que pour des motifs d’actualité. Le résultat de ses considérations occasionnelles n’est ni homogène ni clair. Les arguments ne sont pas rassemblés pour former une présentation précise des conditions premières à la mise sur pied d’une « société socialiste » et des voies y menant. Marx est resté équivoque dans la partie de sa théorie politiquement prépondérante. Friedrich Engels l’a fait entendre allusivement dans une lettre écrite plus tard. Il écrivit en 1890 à Joseph Bloch que c’était en partie sa faute et celle de Marx si les jeunes accordaient parfois plus de poids aux aspects économiques des conditions sociales qu’ils n’en avaient en fait.
De longs passages des textes de Marx et particulièrement de ses œuvres principales, sur l’économie et du Manifeste se lisent comme si « , l’émancipation humaine » que l’on cherche à atteindre devaient être uniquement attendue des forces objectives et agissant par elles-mêmes de l’histoire. Dans le Manifeste il est dit que les ouvriers n’ont pas à réaliser d’idéaux mais que les pionniers du mouvement ouvrier devaient porter leur attention sur le mouvement social s’effectuant « sous nos yeux » et mettant avec une puissance élémentaire le cap sur un but socialiste.
Cette forme de conception matérialiste de l’histoire croyait pouvoir déduire la loi d’un développement constant et plus élevé de la société humaine du jeu contradictoire du développement continu des forces productrices et des conditions sociales de production mises respectivement en vigueur pour des périodes limitées. L’action de cette loi au sein du capitalisme a été analysée par Marx dans son œuvre principale. Les conceptions sont connues suivant lesquelles l’inévitable destruction de la gangue capitaliste des moyens modernes de production serait en même temps l’acte de création d’une société nouvelle dans laquelle le libre développement de chacun devrait être la condition au libre développement de tous.
Laissez-moi, sur ce point, vous rappeler notre expérience faite au cours de l’histoire ; nous savons aujourd’hui qu’une nationalisation des moyens de production ne résout pas la question de la démocratisation et de l’humanisation de la société, de l’élargissement du champ de liberté de nombreux individus. Nous savons je l’ai mentionné en 1970 à Wuppertal, dans mon discours prononcé à l’occasion du 150e anniversaire de la naissance de Friedrich Engels - que la liberté ne résulte pas nécessairement de la modification du système de production capitaliste ni de celle de la propriété privée des moyens de production. L’expérience historique montre à satiété qu’un tel automatisme n’existe pas. Le saut de l’humanité de « l’empire de la nécessité à l’empire de la liberté » souvent cité, n’est pas un saut mais un processus exigeant des énergies morales et volontaires, qui ne dépendent pas seulement de la base économique.
On peut faire beaucoup de remarques sur Marx mais on ne peut cependant pas prétendre que, la pensée logique et consécutive lui ait fait défaut. Jusqu’à un certain moment il ne comptait pas sur une amélioration de la situation de la classe ouvrière avant la fin de la société capitaliste (et ne considérait pas non plus que ce soit souhaitable). La misère croissante, l’insécurité et l’avilissement de larges classes, il les considérait être inévitables au cours du développement.
A différents passages de son œuvre complète il a défini l’Etat comme le « gérant d’affaires de la classe économiquement dominante » ou comme la dictature de la bourgeoisie. Il dénie à l’Etat la faculté d’éliminer les privilèges de la classe économiquement dominante et ceci sans prendre en considération sa forme d’organisation. En accord avec les thèses fondamentales du matérialisme historique qui soulignent bien la prépondérance de la base économique, il considérait l’Etat comme purement et simplement capable de garantir par des moyens politiques le fonctionnement de conditions économiques données.
Une politique de transformation lente de la société et d’engagement de l’Etat pour une réforme de la société semblait dans ces conditions impensable. Dans son analyse de la Révolution Française de février 1848, Marx en est arrivé dans la logique de cette conception à nommer toute tentative faite pour améliorer la situation des ouvriers au sein de l’ordre bourgeois un « crime » commis envers les intérêts de la classe ouvrière ; cette remarque fait certes partie intégrante de la période intermédiaire de durcissement que j’ai nommée auparavant ultra-gauchiste.
Qui fait sienne cette donnée, et c’est celle qui en dernier lieu a été liée à la fière prétention d’être désormais un socialisme « scientifique », ne peut attendre l’instauration d’une société socialiste que par la subversion violente, par une « révolution prolétarienne » menant à une dictature du prolétariat. Marx a utilisé cette formule dans différentes phases de son activité pour exprimer la nécessité du passage de la domination d’une minorité exploitante à celle d’une minorité exploitée, pour exprimer la transformation de l’Etat en une arme de cette majorité. Ce faisant, il ne s’est certes pas fixé une forme politique concrète de cette domination de la majorité travailleuse. Lorsqu’il reprit en 1850 pour la première fois le mot d’ordre de Blanqui « dictature du prolétariat », il semble qu’il ait eu véritablement en vue une dictature révolutionnaire à la façon des Jacobins, de même que lorsqu’il reprit le cri de guerre « révolution permanente ». Lorsqu’il vantait en 1871 la Commune de Paris et la présentait dans ses écrits « Sur la guerre civile en France » en exemple, il tenait ce modèle d’un règne de la classe ouvrière pour démocratique. Il avait abandonné l’idée que les buts socialistes pouvaient être atteints par la domination d’un parti d’avant-garde minoritaire. Engels, son compagnon de lutte, a donné à la fin de sa vie une définition nouvelle et étonnante en caractérisant la république tout simplement comme « une forme spécifique de la dictature du prolétariat », ce qui, dans la compréhension que nous avons du monde actuel est extrêmement déroutant.
Cette évolution des objectifs politiques concrets correspond vraisemblablement à l’expérience accrue acquise au cours de la seconde partie du 19e siècle, période pendant laquelle une forme de démocratie à gouvernement responsable basée sur le suffrage universel et peu connue jusqu’alors commençait à s’établir une forme gouvernementale offrant pour la réalisation des intérêts de la majorité des possibilités tout autres que les systèmes parlementaires à suffrage de classes prépondérants jusqu’alors, sans parler des Etats dictatoriaux bonapartistes ou des monarchies constitutionnelles à gouvernement non-responsable.


En fait, Marx a aussi, sans corriger expressément ses conceptions révolutionnaires, admis dans ses écrits tardifs une autre perspective pour la période de transition, principalement dans les textes qui le montrent en tant que chef politiquement actif de l’Internationale. Dans l’adresse d’inauguration de l’Association Internationale des Ouvriers de 1864, il appelle l’introduction en Angleterre de la journée de travail de 10 heures « une victoire de l’économie politique de la classe ouvrière » sur l’économie politique du capitalisme. Et il nomme cette réforme une victoire de ce principe - introduite par un parlement sous la pression du mouvement ouvrier.
Ce texte explique ce que nous nommons aujourd’hui dans la politique que nous vivons et aussi sur la base de nos expériences et de nos buts la politique de réformes, qui a été formulée par les socialistes réformistes bien des décennies avant nous : c’est uniquement par l’abolition des conditions les plus pesantes du capitalisme que les ouvriers pourraient acquérir cette force morale, intellectuelle et physique qui est le postulat de la lutte pour l’émancipation. Des réformes introduites au sein de l’économie politique du capitalisme donneraient à la classe ouvrière une certaine qualité de vie et amélioreraient en même temps les conditions de leur lutte.
Peu après la création de l’Internationale, Marx a combattu la conception suivant laquelle le mouvement socialiste ne faisait par sa politique de réforme en faveur des ouvriers que renforcer en dernier lieu l’Etat existant et donc ses oppresseurs. Son objection était que c’est du genre des lois de réformes que dépend le renforcement soit du gouvernement, soit de la classe ouvrière et la possibilité pour cette dernière de transformer le pouvoir utilisé contre elle en un moyen à son service. Dix ans avant sa mort, il a alors tiré les conséquences d’une telle conception : je rappelle le passage de son discours prononcé au Congrès de la Haye en 1872 dans lequel il déclarait qu’il tenait pour possible un passage pacifique au socialisme dans des sociétés démocratiques constitutionnelles telles que l’Angleterre, l’Amérique et« peut-être », comme il le disait, la Hollande. Il a ouvert une nouvelle voie réformiste à la réalisation des buts socialistes par ses arguments et il lui a donné substance.
Si en opposition que soit une telle voie par rapport à la position révolutionnaire qu’il défend dans de nombreux passages de son œuvre, aussi inconciliables sont restées chez lui en fait les deux conceptions. Sa certitude révolutionnaire inébranlable l’a aussi souvent incité à prophétiser la proche débâcle du capitalisme que son réalisme marqué l’a ramené aux réelles conditions premières d’un changement de la société. Son ambition en tant que formateur du socialisme scientifique l’a amené à trop souligner les forces historiques objectives tandis que son expérience politique lui montrait combien tout progrès commence dans les détails.
Si bien que ce n’est pas une coïncidence historique que le socialisme démocratique ait reçu de Marx des impulsions décisives. Mais il est aussi visible que la critique révolutionnaire de la politique sociale-démocrate exercée à cette époque dans les propres rangs pouvait trouver dans l’œuvre de Marx de nombreux points de départ pour sa propagande en faveur d’une révolution violente et pour un « éclatement » explosif du système régnant.
Il ne serait d’utilité ni pour la réflexion historique ni pour notre propre orientation politique de vouloir tenter d’assembler à tout prix cet héritage disparate en une unité cohérente. Il est beaucoup plus important que ces contradictions soient exposées d’une façon critique dans une œuvre complète et soient bien comprises. Et il faut décider quels éléments continuent à avoir de la valeur, lesquels sont déjà dépassés et lesquels doivent être surmontés.
J’ai dit que des impulsions importantes qui ont été adoptées par le socialisme démocratique proviennent de Marx. Mais nous avons la tâche - et tout particulièrement dans la controverse avec ceux qui ont pris pour point de départ des pages assez problématiques et douteuses de son œuvre - de voir son héritage théorique sans préjugés. Ce faisant, l’on constate que dans cet héritage se trouvaient des conceptions que Lénine pouvait utiliser comme point de départ. Mais il est absurde de vouloir faire de Marx un léniniste prématuré.
C’est en faisant descendre Marx de son socle d’intangibilité tant sous l’aspect positif que négatif, qu’on lui rendra le mieux justice. Son nom perdra l’auréole sacrée mais devra aussi être soustrait à la zone de diffamation générale afin de pouvoir parler et discuter d’une manière rationnelle de sa performance historique. Et ceci est le meilleur honneur que l’on puisse rendre à la mémoire d’un homme dont le principe scientifique majeur fut la critique impitoyable.
Il est à mes yeux certain que Marx tout aussi bien qu’Engels auraient déclaré la lutte intellectuelle et politique à cette déformation de la doctrine de Marx qui a été finalement élevée en dogme du Marxisme-Léninisme par Staline et a été et est toujours utilisée pour justifier la dictature du parti en Union Soviétique et dans d’autres pays se donnant le nom de socialistes. Il a été possible à Rosa Luxembourg de documenter cela. Le chemin menant les gauchistes d’avant guerre au bolchévisme a été un malentendu lourd de conséquences - et pas seulement en Allemagne.
En effet, la conception politique du rôle de la classe ouvrière et du mouvement ouvrier comme support du progrès social, oui même la foi historico-philosophique en la rédemption ici-bas du prolétariat ne faisaient que poursuivre la tradition européenne des luttes pour la liberté de classes sociales toujours nouvelles dans une société en transformation - une tradition de mouvements de masses démocratiques. Lénine, par contre, a intégré les analyses du capitalisme et de ses contradictions faites par Marx à un concept d’action développé sur l’arrière-plan tout à fait différent de l’histoire russe et de ses traditions de la conspiration révolutionnaire. Dans ce concept, le succès du processus historique dépend de l’idée scientifique prédéterminée d’un parti d’avant-garde dont le rôle directeur est soustrait à tout contrôle efficace par les masses travailleuses elles-mêmes au moyen d’une organisation centraliste. La mission rédemptrice de ce monde passe de la classe ouvrière au parti indépendant et centraliste et en dernier lieu à son chef.
Il était donc logique que la domination d’un parti conçu de cette sorte mène en quelques années au nom d’une prétendue « dictature du prolétariat » à l’établissement « d’une dictature du parti sur le prolétariat. (Rosa Luxemburg) - la première dictature totale exercée par un parti dans l’histoire moderne. Staline a utilisé efficacement la dictature du parti pour faire de l’Union Soviétique une puissance efficace quant à son appareil de domination bien que toujours arriérée dans d’autres secteurs importants et ceci au prix de terribles sacrifices humains. En même temps la codification et la dogmatisation par Staline de ce que Lénine avait à sa façon - plus que volontairement, plus qu’unilatéralement je le pense décrit comme étant la doctrine de Marx, ont créé, sous le nom de Marxisme-Léninisme, une idéologie maniable du pouvoir total. Ce trait d’union « Marxisme » a depuis servi à justifier l’extension du pouvoir et de la dictature à d’autres pays et à d’autres peuples.
Il ne peut être question ici de redonner dans les détails cette évolution historiquement significative et à la fois tragique. Mais il faudrait aussi dire un mot des effets que la dictature communiste a eus sur le mouvement ouvrier démocratique de l’Ouest : depuis la fondation en 1919 de l’Internationale Communiste, les communistes se sont partout efforcés de scinder les partis socialistes démocratiques en se référant à Lénine. Mais il est cependant certain, et ce n’est pas un pur hasard, qu’aucun parti communiste n’a pu accéder par ses propres forces au pouvoir dans un pays industrialisé à traditions libérales depuis les années soixante.
Au cours de l’entre-deux guerres, la politique de scission menée par les communistes n’a pu tout au plus qu’affaiblir le mouvement ouvrier socialiste occidental ; ici, en Allemagne, là où les communistes étaient les plus forts, leur combat aveugle contre la social-démocratie - dont nous ne discuterons pas ici les faiblesses et les erreurs - a abouti à la victoire d’une dictature non pas communiste mais nationale. Après cette expérience, les communistes n’ont en Allemagne de l’après-guerre et en dehors de la zone d’influence soviétique plus joué qu’un rôle de secte.
Mais il me semble être aussi significatif que là où des partis communistes de masses se sont imposés au cours de l’après-guerre - en France, en Italie, au Japon - ces partis ont commencé tôt ou tard, en un lent et difficile processus, à s’adapter à leur monde ambiant démocratique et à se libérer du dogme de la dictature du parti comme d’une orientation servile à l’idéal soviétique.
Je n’ai pas l’intention de donner ici mon interprétation de ce que l’on nomme en un slogan peu clair l’Eurocommunisme ; il s’agirait de toute façon d’une interprétation très prudente. Mais ce que nous avons entendu au cours de ces dernières années dans les rangs du PC italien ou espagnol n’est pas sans intérêt. Du point de vue de la responsabilité de la social-démocratie allemande, je ne vois aucune base d’alliances. Il serait bon que la démocratie européenne obtienne du renfort mais le chemin éloignant du concept de la dictature (du prolétariat) est long.
Il nous faut distinguer entre deux choses différentes : d’une part les oppositions de principe nous séparant ; des communistes ; j’ai exprimé aujourd’hui mon opinion à ce sujet (et je l’aurais exprimée encore plus clairement vis-à-vis de ceux qui pensent croire que Trèves fait partie de la RDA). D’autre part la prise de conscience que les différences existant entre les ordres politiques et les systèmes sociaux ne doivent pas entraver les efforts entrepris pour réduire les tensions. Bien au contraire, la responsabilité qui nous incombe pour notre survie et les générations à venir nous ordonne de travailler opiniâtrement pour la garantie de la paix comme nous avons essayé de le faire par notre politique d’accords - et d’entreprendre des efforts réitérés pour développer des secteurs d’intérêt commun. C’est le chemin à suivre afin d’obtenir certains allègements pour les hommes. Le monde serait voué à sa fin s’il voulait faire généralement et radicalement des antithèses idéologiques la suprême maxime de la controverse et de la lutte.


En ce qui concerne l’Europe, les sociaux-démocrates allemands ne se permettent pas de prendre des décisions pour leurs partis frères dans les autres pays. Mais nous sommes par exemple d’accord avec eux qu’il ne peut y avoir au parlement européen élu directement qu’un seul groupe parlementaire démocrate socialiste, c’est-à-dire de députés sociaux démocrates et ceci sans confusion ou effacement. Il doit être aussi clair que dans notre Europe, personne ne doit revendiquer pour soi un monopole mais que sous le toit commun, il doit y avoir place pour toutes les forces significatives et établies de la démocratie européenne.
D’ailleurs, pour élucider cette question : la social-démocratie allemande est aussi ouverte que le programme de Godesberg le proclame, elle peut être aussi une organisation de bienfaisance mais non pas un asile de clochards politiques. Il y a des positions qu’un citoyen de notre République a entièrement le droit de soutenir mais qui ne s’intègrent pas dans le cadre de nos valeurs et de nos revendications fondamentales. On ne peut ni exiger du président d’un groupe de travail, ni lui permettre de prendre des décisions à la place du parti comme par exemple pour les soi-disant questions d’alliances. Dans cette mesure, la controverse qui a mené la semaine dernière à l’ouverture d’une procédure disciplinaire a une signification fondamentale.
Je voudrais pour conclure en revenir à cet héritage ambigu de la pensée de Marx. La question la plus importante me semble être la manière dont cet héritage est utilisé, la manière dont on le traite. Je veux, en la reliant à notre sujet, concrétiser cette question par exemple : il y a ceux qui font du penseur un saint et qui administrent dans un mausolée le revirement, la révolution de sa pensée. Et il y a ceux qui utilisent la porte ouverte par l’analyse critique d’un précurseur historique- non pas en la considérant comme la porte sacrée- mais en y entrant tout en sachant qu’il n’y a pas de vérités dernières mais que le socialisme doit être compris comme une tâche constante s’orientant à des valeurs fondamentales. Karl Marx, ses analyses et sa pensée conceptuelle historique sont inadéquats pour les mausolées et les autels. S’il existe et existera toujours une relation entre Marx et la social-démocratie, c’est bien parce qu’il s’agit pour lui et pour nous d’un socialisme postulant la liberté et engendrant la liberté. La liberté, c’est pour Marx le grand sujet et en ceci il prouve être lui-même un héritier : l’héritier des grandes révolutions bourgeoises du 18e et du 19e siècle.
Que ces événements historiques aient été séparés de Marx et de sa pensée n’a pas seulement mené à des malentendus et des interprétations fausses. Beaucoup de fausses routes sur lesquelles les buts du socialisme ont été recouverts de violence et de terreur, ont pour origine le fait que les relations entre Marx et ses bases historiques n’ont pas été reconnues, ont été présentées d’une manière déformée ou ont été intentionnellement niées ou falsifiées.
L’opposer, lui et ce qu’il nous a légué, à la tradition des révolutions bourgeoises signifie comprimer une pensée vivante et encore agissante dans le lit de Procuste. Je désire m’exprimer plus clairement : les relations de Marx avec l’héritage de la Révolution Française de 1789 n’ont par exemple pas été suffisamment caractérisées comme une simple progression vers une nouvelle étape de l’histoire de la liberté. Pour le disciple de Hegel, le concept de l’annulation et de l’évaluation au niveau suivant (Aufheben) est plus exact. Son concept de la liberté était en fait plus large et plus logique. Mais il ne signifie nullement la séparation ou la destruction de ces droits libertaires qui, dénoncés plutôt que caractérisés aujourd’hui comme « bourgeois », étaient le moteur de révolution du Tiers-Etat en France et ensuite en Europe.
Là, le Tiers-Etat, cette bourgeoisie dont la position économique se développait et qui était encore privée des droits politiques, s’était soulevé contre les privilèges féodaux de l’Etat absolu. Mais en France et avec une accentuation différente en Allemagne en 1848, il fut très tôt clair que l’élan se paralyse dès qu’on atteint les limites de ce que la couche dirigeante d’un mouvement, jusqu’alors révolutionnaire, considère être ses intérêts. Lorsque le Quart-Etat se fit entendre et revendiqua la liberté, l’égalité et la fraternité aux dépens des privilèges que le Tiers-Etat venait d’obtenir, commença très vite le moment de la répression et de la restauration. Les anciennes structures de domination avaient certes été rajeunies mais elles étaient cependant restées les mêmes pour les classes inférieures.
Et pourtant, elles ne restèrent pas exactement les mêmes. La révolution avait mis au monde des idées sur les quelles l’histoire ne pouvait pas revenir. La nouvelle domination que l’on voulait instaurer ne tirait plus sa légitimation de l’idée d’un ordre de droit divin mais du combat pour les droits à la liberté. C’est dans cette tradition que j’ai rappelée en introduction que se trouvait Marx et il en reçut l’héritage. Le Marx des manuscrits de Paris caractérise la direction suivie par l’histoire de la liberté comme une façon de surmonter l’aliénation. Les générations suivantes ont pu faire l’expérience que la liberté a certes bien des relations avec les dépendances économiques mais que la transformation des conditions de propriété n’élimine pas à elle seule l’aliénation. Et nous avons aussi appris que l’élimination de l’héritage des révolutions bourgeoises - de l’Etat constitutionnel et de son ordre de droit - n’a pas pour conséquence l’empire de la liberté vanté avec tant d’enthousiasme et si naïvement dans les manuscrits de Paris.
Au contraire, nous avons tiré de la pratique stalinienne de la théorie marxiste intentionnellement manipulée dans ce but l’expérience que la transformation révolutionnaire des conditions sociales et économiques n’élimine pas automatiquement l’aliénation mais qu’elle peut engendrer de nouvelles formes d’aliénation et d’asservissement. Et la leçon que nous tirons de cette expérience est que la destruction de l’héritage de la révolution bourgeoise ne débouche pas sur plus mais sur moins de liberté. Et si nous voyons aujourd’hui les tentatives de révision vis-à-vis de la manipulation par les bolchéviques des intentions de Marx, le contact avec l’héritage boursgeois-libéral redevient de ce fait visible.
Cela met à jour une tradition continue longtemps cachée. Comme je l’ai dit il y a quatre ans dans une déclaration gouvernementale, je pense au citoyen et pas au bourgeois, à ces citoyens qui sont prêts à ne pas arrêter leur lutte pour les droits de la liberté aux frontières étroites des intérêts de leur propre classe. Je vais même plus loin et j’ajoute : le citoyen de cette tradition bourgeoise s’y entendra aujourd’hui comme hier à élargir le champ de validité de ses revendications libertaires. Il travaillera afin que la liberté puisse être de plus en plus introduite dans des secteurs de la société aussi nombreux que possible et dans la vie de chaque individu. Et il ne trouvera rien d’étonnant à cela si l’on retient qu’il se trouve là en harmonie ou du moins pas en opposition avec les buts du socialisme démocratique.
J’ai dit, ici, à Trèves, en 1968, que nous voulons satisfaire à l’exigence non seulement d’interpréter mais de transformer : « Ceci signifie aujourd’hui avant tout de comprendre la démocratie comme un processus permanent. Pour nous, la liberté démocratique n’est rien de statique et ce n’est pas un bien abstrait. C’est la liberté de modifier la société en une évolution permanente soutenue et confirmée par le libre consentement des êtres humains ».
Consentement, coopération, modification, pourquoi ? Nous sommes loin d’en être arrivés à ce que la démocratie en tant que forme pratique de la liberté règne dans tous les domaines significatifs de notre société. Il ne peut nous rester caché que - malgré les succès remportés au cours de l’histoire par le mouvement ouvrier et la social-démocratie - le salarié a encore à surmonter d’anciennes et de nouvelles formes de l’aliénation et du manque de liberté. La possibilité d’étendre cette question au domaine européen et à celui de la responsabilité mondiale s’offre à nous, elle nous exhorte à la prudence lorsqu’il s’agit de la valeur de quelques modèles mais elle laisse reconnaître ce que l’on attend de nous particulièrement dans les apports Nord-Sud.
Le défi est d’importance. Il exige tous les efforts de toutes les forces politiques luttant pour que la liberté, la justice et la solidarité deviennent de plus en plus réalité. Quoi que nous obtenions, les socialistes démocrates en tant qu’héritiers des idées socialistes et des révolutions bourgeoises ne commettront pas l’erreur de considérer comme définitif ce qu’ils ont obtenu. La conception d’une forme sociale définitive est un rêve aussi beau que vain, et il est dangereux.
Nous ne cesserons donc pas d’examiner si la liberté obtenue va de pair avec la justice dans tous les domaines où chaque individu peut être libre et si règnent cette fraternité et cette solidarité qui rendent possible la liberté. Nous sommes entrés par la porte que Marx, ce penseur, nous a lui aussi ouverte. Pour nous, la liberté reste ce qu’elle était pour lui : l’échelle critique d’après laquelle chaque ordre doit se justifier.
De ce fait, le socialisme démocratique ne devient pas une utopie ni le socialisme une formule vide - et pas non plus une formule du Programme de Godesberg. Le socialisme signifie pour nous un projet pour atteindre la liberté, projet qui reste ouvert dynamique et de ce fait humain.


[1] Discours prononcé à l’occasion du 30e anniversaire de l’inauguration de la Karl Marx-Haus Trèves, 4 mai 1977.




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