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REFLEXIONS SUR L’ETAT EN AFRIQUE
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Ethiopiques numéro 12
revue socialiste
de culture négro-africaine
octobre 1977

Auteur : Habib Thiam

Les définitions de l’Etat sont nombreuses et parfois contradictoires. C’est que le problème n’est ni simple à poser, ni facile à résoudre. Et, cependant, c’est de sa solution que tout dépend dans les pays en développement, les derniers venus sur la scène internationale. Si l’on admet, d’une manière générale, que deux thèses, classique et marxiste, s’opposent, on pourrait tirer une conclusion rapide en voulant prétendre que les Etats en développement doivent pouvoir être classés dans une des deux catégories citées. Certains Etats africains n’ont pas manqué de se définir comme libéraux, comme socialistes démocrates, comme marxistes. Ces choix ont, naturellement, des conséquences sur le rôle et les fonctions de l’Etat.
Dans la thèse classique, l’Etat se définit comme la personnification juridique de la Nation. Cela signifie que la Nation préexiste à l’Etat et qu’il n’y a pas d’Etat sans Nation. Selon les marxistes, l’Etat est un instrument de domination d’une classe sur une autre et, logiquement, s’il n’y a pas de classe il n’y a pas d’Etat et cela explique la théorie du dépérissement de l’Etat lorsqu’une société sans classe aura été instaurée, situation prévue dans ce que Lénine appelait la phase supérieure du communisme.
L’examen de ces deux définitions montre qu’aucune d’entre elles n’est totalement applicable aux pays africains.
La colonisation a fait éclater les anciennes nations africaines. L’exemple le plus évident est celui des populations Ewés qui sont aujourd’hui partagées entre le Ghana et le Togo. Tout montre que les Ewés forment une même nation. Kayes, aujourd’hui au Mali, a fait parti du Sénégal. La Haute-Volta, République indépendante, a été détachée de la Côte d’Ivoire. La Gambie, territoire enclavée dans le Sénégal, est un pays souverain. La guerre du Biafra a montré que le Nigéria n’était pas ressenti par tous ses habitants comme formant une seule nation.
Le conflit qui oppose le Maroc et la Mauritanie à l’Algérie à propos du Sahara occidental est une preuve supplémentaire de cette thèse, de même celui opposant le Tchad à la Libye et cette dernière à la Tunisie, sans oublier la guerre entre le Maroc et l’Algérie au sujet de Tindouf, sans perdre de vue le soulèvement du peuple érythréen contre les Ethiopien, le conflit entre l’Ethiopie et la Somalie. Les exemples peuvent être multipliés. Cela montre que la Nation, entendue dans le sens classique, comme une commune volonté d’un peuple ou d’un ensemble de peuples de vivre sur un territoire commun, assumant ensemble un même héritage historique et projetant sur l’avenir les mêmes ambitions, ne correspond pas, à quelques exceptions près, comme le Sénégal par exemple, à une réalité africaine concrète, palpable. Dès lors que la Nation n’existe pas, qu’elle est en devenir, comme l’attestent les nombreuses déclarations des responsables africains qui parlent de « construire la Nation, » il devient, si l’on raisonne comme les classiques, impossible de dire que l’Etat existe dans les pays africains. Cette thèse est corroborée, en partie, par le fait que dans de multiples Etats africains la différenciation fondamentale de la société se fait sur une base ethnique. On sait les méfaits en Afrique du tribalisme.

Etat, Nation, Classe

Or, les Etats africains sont là et existent bel et bien. Leur souveraineté internationale est reconnue. Ils siègent dans les organisations internationales. Ils guerroient entre eux. Ils assument, plus ou moins bien, le développement économique et social de la Nation. Mais il y a un paradoxe car, dans le même temps, la Nation n’existe pas toujours. Cela est tellement vrai qu’en Afrique, aujourd’hui encore : dans la répartition des postes, au sein des institutions, on tient fortement compte de l’origine ethnique, tribale, beaucoup plus que de la compétence intrinsèque de tel ou tel fils de la « Nation ». La conclusion qui se dégage de tout cela est que la thèse classique de l’Etat n’est pas applicable, à quelques rares exceptions, aux pays africains.
Si l’on essaye d’appliquer aux Etats africains la définition marxiste, on se heurte aussi à de grandes difficultés. Par souci de cohérence la notion de classe doit être prise dans son acception marxiste.
Et en ce cas, deux classes se distinguent, la bourgeoisie qui détient les moyens de production et la prolétaire qui est exploitée par la première, leurs relations étant conflictuelles. Or ce schéma n’est pas totalement accepté dans la plupart des Etats africains. On nie notamment l’existence d’une classe bourgeoise détenant les principaux moyens de production. Mais là il convient de faire la part des choses. Certains Etats ont choisi la voie capitaliste dite libérale et, d’autres, la voie socialiste démocratique et d’autres enfin, la voie marxiste-léniniste.
Dans le cas des Etats libéraux peut-on réellement dire qu’il n’y a pas de classe bourgeoise ? Une telle affirmation serait abusive si l’on prend en considération la situation de certaines personnes de la politique, de l’administration ou même du secteur privé. Mais en examinant plus sérieusement la situation on se rend compte que, dans ces cas-là, les principaux moyens de production sont entre les mains soit des étrangers, suivant en cela la logique capitaliste qui fait investir là où les taux de profit sont les plus élevés, soit entre les mains de l’Etat. La question se pose alors de savoir si, à partir de là, on peut parler, au plan national, d’une classe bourgeoise. Si l’on juge rapidement on peut dire que l’appareil d’Etat étant entre les mains d’une bourgeoisie nationale, il n’y a aucun problème : la classe bourgeoise existe bel et bien. Mais si l’on mesure que le capitalisme d’Etat permet à ce dernier de nationaliser, au sens large, l’économie du pays, parce que pouvant s’opposer au capitalisme étranger, on constate que les choses ne sont pas aussi simples. Si l’on considère le profond remaniement ministériel qui est intervenu en juillet dernier en Côte d’Ivoire, il est patent que ce serait une simplification abusive de dire que l’appareil d’Etat est entre les mains d’une bourgeoisie nationale. Car, s’il en était ainsi, pourquoi perdrait-elle le contrôle de l’appareil ? Naturellement on peut rétorquer à cela en disant que des bourgeois ont remplacé d’autres bourgeois et que le système se perpétue. Ce serait oublier une des justifications avancées lors de ce mouvement ministériel : il s’agit pour les ministres non seulement d’avoir la confiance du chef de l’Etat, mais aussi, mais surtout, celle du peuple. Or on ne peut avoir la confiance d’un peuple qu’on exploite. Ainsi, il apparaît que les choses ne sont aussi simples. Certains vont même jusqu’à prétendre que le socialisme s’instaurera plus rapidement dans les pays où existe un capitalisme d’Etat assez développé.
Dans le cas des Etats socialistes et démocratiques des problèmes existent. Au Sénégal, par exemple, les principaux moyens de production, la terre, l’eau et l’énergie ont été nationalisés, de même qu’un large secteur du secondaire et du tertiaire. Sauf à admettre que les agents publics chargés de gérer ces secteurs se sont constitués en classe bureaucratique, il est difficile de parler d’une classe bourgeoise au sens marxiste. Mais cela ne signifie pas qu’elle ne puisse pas exister. Ce serait le cas si le système se dévoyait et instaurait une catégorie de citoyens ayant une mainmise totale sur tout l’appareil de l’Etat et trouvant, de ce fait, agir comme il leur convient. Certes, mais alors le système s’est dévoyé, comme on peut le constater dans maints Etats africains se disant marxistes-léninistes. De surcroît, dans les pays socialistes et démocratiques, le secteur privé n’a pas été supprimé. De ce fait, il y a une certaine concurrence avec le secteur public. Cela atténue les risques de dévoiement des deux secteurs. Mais, plus fondamentalement, c’est tout le problème du rôle de l’Etat, de son fonctionnement qui est posé. Toute la question, dans un Etat socialiste et démocratique, est d’assurer le fonctionnement des institutions avec la plus large participation des populations, de l’ensemble de la population. Dès lors, en aborde le problème de l’Etat centralisé ou décentralisé.


Centralisation, décentralisation

Si l’on peut admettre que pour des raisons de sécurité (consolidation de l’indépendance, de l’unité nationale, menaces extérieures, risque d’éclatement de la Nation) l’Etat centralisé est mieux armé pour atteindre les objectifs que voilà, il n’en demeure pas moins que, ce faisant, on accroît les risques de confiscation de l’appareil d’Etat par une classe bureaucratique. Un Etat, aux structures décentralisées, est donc un moyen d’assurer une large participation des populations. C’est pourquoi, au Sénégal, la réforme de l’administration régionale et des collectivités locales, consistant à confier les plus grandes responsabilités aux conseils ruraux élus démocratiquement, est une expérience très intéressante à suivre. Elle conduit peu à peu vers la cogestion et l’autogestion. Naturellement c’est un long processus et il importe d’avancer avec prudence pour éviter tout retour en arrière préjudiciable à l’objet de la réforme.
Mais, dans ces pays socialistes et démocratiques, les nécessités du développement, la modicité des moyens internes, poussent à faire appel aux capitaux privés extérieurs. De ce fait, comme dans les Etats libéraux, une partie, plus ou moins importante, de l’économie est entre des mains étrangères. Et l’Etat, dans le souci de nationaliser, encore une fois au sens large, l’économie, favorise l’émergence d’une catégorie de citoyens, appelés, ici, hommes d’affaires, là-bas, opérateurs économiques. Là, il y a problème, incontestablement. Le risque est réel de voir cette catégorie se muer progressivement en classe et détenir les moyens de production soit directement soit en s’alliant avec le capital étranger [1]. Mais y a-t-il un autre moyen de nationaliser l’économie sans tomber dans l’inefficacité bureaucratique ? Le secteur privé comporte des vertus, (sens de l’initiative, créativité, qualité de produit) qu’un régime socialiste doit intégrer. Dès lors le problème pour l’Etat est de veiller à ce que l’émergence de cette catégorie de citoyens ne se traduise pas par l’abandon de l’option et de la politique socialistes.
Là aussi une conclusion s’impose. Les deux définitions de l’Etat ne peuvent pas s’appliquer intégralement aux pays ayant opté pour un socialisme démocratique.
Qu’en est-il des pays africains qui ont choisi la voie marxiste ? Les faits vécus montrent que ce ne sont pas les ouvriers, ni les travailleurs organisés en classes qui contrôlent l’appareil de l’Etat. Lorsque le pouvoir est entre les mains de civils, on constate que le Parti, qui a la primauté sur l’Etat, ne comprend qu’une infime minorité de la population. L’option a été faite, à l’instar des pays communistes, pour un parti de cadres et non de masse.
Les faits vécus montrent aussi que les cadres dirigeants se combattent entre eux et que la masse n’est en rien concernée. Cela est tellement vrai que cette masse ne bouge pratiquement jamais lorsqu’un coup d’Etat éclate. Quand le pouvoir est entre les mains de militaires, cela résulte presque toujours d’un coup d’Etat et rapidement une lutte, ouverte ou feutrée, en factions rivales se déclenche. La récente tentative de coup d’Etat en Angola en est une démonstration. A partir de là, il est impossible d’appliquer à ces pays qui se disent marxistes la définition marxiste de l’Etat. La réalité est qu’une minorité, qu’on ne peut qualifier de classe prolétaire, a confisqué à son profit exclusif, le pouvoir. A son profit exclusif, car c’est, d’une manière générale, dans ces pays que les problèmes économiques, souci principal des populations, sont les plus mal résolus : baisse de la production, pénurie des denrées essentielles, délabrement des services, manque d’entretien et détérioration du matériel, conclusion d’accords de troc avec des pays « socialistes amis » presque toujours catastrophiques pour l’économie du pays, etc... etc... Et c’est dans ces Etats que la bureaucratie et la corruption atteignent leur splendeur la plus grande. Ainsi, ni la définition classique de l’Etat, ni la marxiste ne sont applicables aux pays africains. S’agit-il, alors, d’entités sui generis ? Quelques considérations sur le rôle et la fonction de l’Etat en Afrique vont permettre de préciser davantage.

Fonction et rôle de l’Etat

Le rôle et la fonction de l’Etat seront examinés à deux niveaux : politique et économique.
Au plan politique, deux aspects retiennent l’attention : les relations internes et les rapports avec l’extérieur.
A l’intérieur de nos pays, il s’agit de mettre en place des structures susceptibles de faire fonctionner correctement l’Etat. Après l’indépendance, la thèse de l’Etat « fort » prévalait partout, chez les libéraux, les socialistes et les marxistes. Tout le monde admettait que, pour « construire la Nation », l’Etat, issu de l’indépendance, donc fragile, devait être autre chose. De fait, en regardant de plus près, cela signifiait, la possibilité de faire fi de la liberté des citoyens, des règles démocratiques, le cas échéant. Il suffisait d’invoquer... la raison d’Etat.
Et dans la plupart des pays africains, les partis uniques, dictatoriaux, proliférèrent et l’on sait les résultats : une multitude de coups d’Etat et une grande instabilité. Dans tous les cas, dictature du parti unique ou dictature militaire, quelle que soit l’étiquette dont on les affuble, ce sont les populations qui ont fait les frais de l’opération : privation de liberté et... de denrées de première nécessité. Une conclusion s’impose. Si, dans l’ensemble, les structures étatiques mises en place, au lendemain des indépendances, n’ont pas bien rempli leur rôle, c’est, sans doute, qu’elles ne convenaient pas. L’analyse montre que dans la plupart des cas, il s’est toujours agi de l’Etat d’une minorité et non de celui de toute la nation.


L’Etat de tout le peuple

Une règle se dégage : l’Etat ne peut, en Afrique, durablement survivre que s’il est celui de tout le peuple et le problème est de savoir comment faire de cette règle une réalité concrète. Faut-il importer les structures étatiques des pays développés ? Faut-i1 retourner à la tradition africaine ? Faut-il une synthèse ? A temps nouveaux, problèmes nouveaux et, sans doute, solutions nouvel1es. L’idéale eût été, s’inspirant de la tradition participative de nos peuples, d’instaurer un système de démocratie directe selon des méthodes adaptées à notre situation. Pour les Etats relativement peu peuplés, l’exemple de la Suisse est là qui démontre qu’il ne s’agit pas nécessairement d’une utopie. Mais la démocratie directe a des limites. Hors de cette voie, comment assurer la participation la plus large des populations ?
La réalité, et c’est de là qu’il faut partir, est que les personnes, dans les sociétés africaines, sont insérées dans plusieurs réseaux de solidarité : ethnique, religieuse, professionnelle, idéologique et peut-être de classe. Dès lors, la question est de mettre sur pied des structures étatiques respectant ces différentes solidarités dans ce qu’elles ont de positif. Ce n’est certainement pas au moment où, dans les pays développés, les minorités se réclament de plus en plus de leur identité culturelle que nous pouvons nous permettre de rejeter notre solidarité ethnique, par exemple, à l’intérieur d’une même nation. Ainsi, le découpage des circonscriptions politiques et administratives doit-il seulement répondre aux nécessités économiques, ou bien ethniques, ou bien religieuses ? Il semble qu’il faille concevoir le tout comme trame et chaîne d’un même tissu. Et l’on mesure combien il est dérisoire, s’agissant des peuples africains, de parler de manière péjorative des tribus, pour ne s’en tenir qu’à cette réalité. Une telle approche comporte, naturellement, quelque danger. On risque, en effet, d’avoir une société sclérosée, fermée sur elle-même et refusant toute évolution. C’est une certaine forme de passéisme réactionnaire. Aussi convient-il de ne point s’en arrêter à ce stade.
Leçons doivent être tirées de l’histoire du monde, de l’évolution de la notion et de la réalité de l’Etat. Ainsi, au fur et à mesure de la libération de l’homme, certains grands principes ont prévalu : égalité de tous les citoyens, séparation des pouvoirs, dévolution du pouvoir par voie d’élections démocratiques, habeas corpus du citoyen, sécurité sociale, etc... Ces grands principes, comme les libertés dites bourgeoises et qui sont précieuses, doivent être intégrés dans nos schémas de construction nationale. Ce faisant, nous bâtirons des Etats qui soient africains et en même temps modernes.
Sur le plan extérieur, l’Etat doit être crédible pour deux raisons, politique et économique. Il est le garant de l’indépendance nationale. S’il ne fait pas sérieux, si le comportement de ses responsables est soit tragique, soit comique, soit innocent, soit incohérent, nul doute que les conditions d’une construction nationale démocratique ne sont pas remplies et l’Etat ne pèsera d’aucun poids sur les décisions prises à l’échelon international. Au contraire, les puissances extérieures tenteront d’en faire un pion sur l’échiquier mondial.
En outre, ces Etats, au nom de quoi pourraient-ils réclamer le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, s’ils ne respectent pas les droits fondamentaux des citoyens ? Au nom de quoi, ces Etats pourraient-ils être les champions de la décolonisation, s’ils oppriment leurs populations ? Au nom de quoi peuvent-ils réclamer un nouvel ordre économique et culturel mondial ? Au nom de la morale, au nom de la justice, au nom de l’éminente dignité de l’homme. Dès lors, les paroles et les actes doivent être en conformité. Des gouvernements africains ont longtemps trompé l’opinion internationale par un langage pseudo-révolutionnaire alors que, sur le plan interne, ils avaient institué de véritables « goulags ». Leur crédibilité, aujourd’hui, -est nulle et, de plus en plus, on constate que ces Etats sont des anarchies, c’est-à-dire sans règles objectives s’imposant à chaque citoyen.

Au plan économique

Sur le plan économique extérieur, il s’agit de la grande question du remodelage des relations avec les nations industrielles, de manière à mettre fin à l’exploitation systématique des pays du Tiers Monde. Ce point sera abordé plus loin.
Le rôle et la fonction de l’Etat se situent aussi au niveau économique. A l’intérieur du pays de multiples réformes de structures doivent être menées pour introvertir l’économie de nos pays, essentiellement extravertie jusque-là. Cette introversion signifie d’abord une exacte mesure de la situation réelle de chaque Etat. C’est pourquoi, la mise en place d’un service statistique est une nécessité fondamentale, de même la mise en place d’une bonne administration permettant la circulation de l’information. Et là, les choses deviennent extrêmement compliquées. Comment éviter « l’administration administrante » sclérosée dans un fatras de textes et de procédures ? Comment veiller à ce que les agents de l’Etat ne soient pas de simples ronds de cuir ? Comment assurer un dialogue permanent entre les administrés et l’administration ? Comment empêcher cette dernière de se transformer en Léviathan moderne ? Naturellement il n’y a pas de recettes ni de sésames. Mais l’important est de concevoir la mise en place d’une adminiration du développement. Cela signifie, pour chaque secteur, pour chaque ministère, la détermination d’objectifs précis à atteindre selon un échéancier établi à l’avance. Le contrôle s’effectuera sur la base des objectifs assignés et des résultats atteints. Il s’agira de créer tant d’emplois, d’augmenter la production et la productivité d’un certain pourcentage, de réforme du système fiscal, d’atteindre tel niveau de scolarisation, de former tant de cadres, de médecins de manière à atteindre tel pourcentage de couverture médicale en relation directe avec la population, etc... En un mot, il s’agit de planifier le développement économique et social. Il y aurait beaucoup à dire sur les méthodes de planification. Retenons que les priorités doivent obligatoirement concerner l’auto-suffisance alimentaire, la maîtrise de l’eau pour les pays du Sahel, l’utilisation généralisée de l’énergie solaire et la préservation de la nature.
Sur le plan extérieur, le morcellement de l’Afrique est tel que les Etats devraient, concrètement, affirmer leur solidarité grâce à des réalisations communes d’une certaine ampleur. C’est le seul moyen pour eux de produire de façon compétitive et de participer aux échanges internationaux d’une manière susceptible d’accélérer leur développement. Mais, là aussi, les expériences sont nombreuses qui ont abouti à des échecs cuisants, le dernier en date étant l’éclatement de la Communauté des Etats de l’Afrique de l’Est (Ouganda, Tanzanie, Kenya). C’est que les pays africains n’ont pas réussi à transcender leurs divergences idéologiques et c’est là où se situe la contradiction majeure.
Les Etats africains, comme ceux du Tiers Monde, réclament un nouvel ordre économique international, condition de leur développement économique et social. C’est, ou ce devrait être, leur préoccupation majeure. Or que constate-t-on ? Les Etats africains continuent d’agir en fonction d’étiquettes dont ils ont été affublés par la presse internationale. Ainsi certains ont été qualifiés de révolutionnaires et de progressistes, d’autres de modérés, et aujourd’hui on parle d’Etats militants, voire combattants. Tous ces qualificatifs dénotent un goût prononcé pour le folklore. Car, si les mots ont un sens, comment dire qu’un Etat est progressiste alors qu’il est policier, qu’un autre est modéré alors qu’il accomplit, sans bruit, une profonde réforme agraire après avoir nationalisé pratiquement toutes les terres ? Le résultat de ces divisions artificielles est que les Etats africains ont beaucoup de mal à présenter un front commun face aux nations industrielles. Or ce front, inséré dans un autre plus large, celui du Tiers-Monde, est une condition sine qua non pour participer efficacement à l’instauration d’un nouvel ordre économique international.
Dès lors, les Etats africains se doivent de tout faire pour atténuer leur clivage idéologique pour trouver une solution à leur problème majeur : l’exploitation dont ils sont l’objet de la part des nations industrielles. A partir de là, ils peuvent organiser leur solidarité d’intérêts : avoir une même politique vis-à-vis de l’extérieur en ce qui concerne les matières premières, organiser en commun l’importation de certains produits stratégiques comme le pétrole, réaliser des implantations industrielles viables, etc... Naturellement, des organisations existent, comme la Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest (C.E.A.O.) et la C.D.E.A.O., qui poursuivent ces objectifs. Il n’en demeure pas moins que l’aspect institutionnel et politique l’emporte encore très largement sur les réalisations concrètes, ciment véritable de l’unité. Et l’on peut se demander s’il était utile, puisque la C.E.A.O. existait déjà, de perdre un temps fort long à créer une deuxième organisation, certes élargie, poursuivant les mêmes buts. N’eût-il pas été plus raisonnable pour les autres Etats de venir intégrer la C.E.A.O.? Cela est une évidence et l’exemple de la Communauté Européenne (C.E.E.) et de l’Association européenne de libre échange (A.E.L.E.) est là pour confirmer cette thèse. L’Angleterre, après avoir longtemps boudé la C.E.E. et organisé une association rivale, est finalement entrée dans la Communauté européenne. D’avoir retardé l’échéance ne lui a pas facilité les choses.
Cela signifie-t-il que la rivalité idéologique n’existera plus ? Non, bien entendu, mais le débat doit se situer à un autre niveau. Les tenants des différentes idéologies affirment que leur système est supérieur aux autres, pour des raisons morales et d’efficacité. Chaque idéologie prétend apporter le plus grand bonheur à son peuple. Alors, engageons, en Afrique, l’émulation idéologique. Voyons quel système résoudra le mieux les multiples problèmes de nos Etats : la malnutrition, la santé, l’éducation, la culture, l’accroissement des revenus, la qualité de la vie, en un mot la libération de l’homme, sa désaliénation, etc...
Cette rivalité idéologique, mais pacifique, permettrait aux Etats africains de recevoir une aide des pays étrangers partageant les mêmes idéaux. Ce serait une aide pour le développement économique et social et non plus une aide en armes, si ruineuse pour l’Afrique.



[1] Voir dans « Ethiopiques » n° 8, l’article de l’auteur intitulé : « De la classe bourgeoise au Sénégal ».




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