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LA CIVILISATION LATINE ET NOUS
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Ethiopiques numéro 11
revue socialiste
de culture négro-africaine
juillet 1977

Auteur : Abdel Kader Fall

Le thème général du congrès - Rome et l’Afrique - est immense et pour nous, Africains, bien plus qu’intéressant. Il est, à vrai dire passionnant. Vous avez réussi ce tour de force de présenter en une forme accessible des faits scientifiques du plus haut intérêt sans sacrifier à la rigueur et à la précision.
Les titres de vos communications - négritude et civilisations classiques ; les expéditions des Romains vers le centre de l’Afrique ; la place de l’Afrique dans la littérature latine ; les relations commerciales entre Rome et l’Afrique ; l’enseignement du latin au Sénégal et les auteurs préférés en Afrique ; les auteurs africains de langue latine du XVIème au XVIIIème siècle - montrent bien la richesse et l’importance du travail scientifique que vous avez voulu, par l’entremise des textes latins, consacrer à l’Afrique.
Vos communications ont mis en pleine lumière la place de l’Afrique dans la littérature romaine. Je n’en retiendrais que quelques exemples parce qu’ils soulignent que les Latins et notamment les historiens n’ont cesse de se préoccuper de l’Afrique. Pline l’Ancien (1er siècle après J.C.) nous apprend que le mot Africa, terme qui s’applique à une des trois parties du monde, désigne le continent tout entier. L’historien Pomponius Méla (1er siècle après J.C.) donne une idée assez exacte des dimensions et de la configuration du territoire africain. Il indique le terme générique des habitants de l’Afrique- Aethiopes -, calqué sur le grec Aithiopes ; « au visage brûlé ».
Les Romains, vous l’avez fait ressortir, considéraient que l’Afrique, au foisonnement extraordinaire d’hommes et d’animaux, était proche du feu créateur de toute vie ; intuition remarquable, si l’on songe qu’aujourd’hui le squelette d’un australopithèque datant de plus de trois millions d’années a été trouvé à Radar, en Ethiopie.
Les textes latins nous apprennent que les rapports commerciaux de l’Afrique du Nord romaine (de la Mauritanie à la Cyrénaïque) ont été rares et peu importants avec l’Afrique saharienne et subsaharienne mais beaucoup plus développés (ceux de l’Egypte romaine surtout) avec la Nubie et les tribus de la Mer Rouge. Ce mouvement d’échanges est connu grâce aux « archives de Nicanor ».
Les objets d’échanges étaient le vin, l’huile, la céramique, la verrerie, la joaillerie, les vêtements. La Nubie fournissait aux Romains de l’ivoire, un peu d’or, de l’ébène, de l’ocre, des pierres précieuses, divers animaux et des esclaves.


Vous avez souligné les éléments de similitude culturels entre les Romains et les Africains : les masques africains et les portraits d’ancêtres romains vous ont frappés. Vous avez estimé qu’en Afrique les masques sont liés au culte des morts. Il ne semble pas qu’il en soit toujours et partout ainsi. « Les masques, nous assure-t-on, caractérisent les civilisations des greniers », dans certains pays africains, du moins. Cependant, ce n’est pas sans raison que vous avez évoqué, à propos des masques, les portraits d’ancêtres conservés par les patriciens romains. Les masques africains, comme les portraits d’ancêtres romains, permettent de préserver le souvenir des morts ou des vivants. Les uns et les autres ont une fonction de permanence ; ils sont un moyen de maintenir la mémoire contre la fuite du temps, de relier l’homme à ses ancêtres, ce qui est un thème essentiel de la poésie de Léopold Sédar Senghor.
L’importance de la littérature chrétienne d’Afrique apparaît nettement, à la lecture de vos communications.
On peut compter environ cinquante auteurs chrétiens d’Afrique, parmi lesquels Tertullien (mort en 240) et Augustin (mon en 430) occupent une place de choix.
Parmi les auteurs postérieurs, on note Pétrarque (1304-1374) qui a écrit un poème, Africa. Les personnages principaux Annibal, Syphax, Magon sont des symboles de la caducité des choses humaines. Pétrarque était un grand admirateur de Saint Augustin, dont il avait fait le modèle de sa vie intellectuelle et spirituelle.
Dans les temps modernes, les premiers contacts des navigateurs européens avec les côtes de l’Afrique noire à l’époque des grandes découvertes se sont traduits par des déplacements de population et des échanges cultures. En 1573, paraît, à Grenade, le recueil des oeuvres d’un poète noir, qui se donne à lui-même le nom de Tohannes Latinus. Au XVIIIème siècle, nous notons les oeuvres d’Antoine Guillaume Amo, né en 1703 sur les bords du Golfe de Guinée, domestique du duc de Brunswick, auteur d’un De jure Maurorum, d’un Tractatus de arte sobrie et accurate philosophandi et de la dissertation. De humanae mentis apatheia.
Je me suis simplement attaché à souligner, par quelques exemples, pris au hasard, le parti que des chercheurs africanistes peuvent tirer de la lecture directe des textes anciens, latins et grecs. Si nous voulons rédiger l’histoire de l’Afrique, nous devons nous efforcer d’accéder sans intermédiaire à toutes les sources, notamment aux textes de langues classiques y compris l’arabe. N’est pas crédible le chercheur qui construit un raisonnement scientifique en s’appuyant sur des traductions. Traduire, c’est interpréter, prendre position, volens nolens. Le chercheur doit analyser le texte original, tirer parti des éléments de sens, des nuances entre les mots, de la valeur d’emploi de ceux-ci, apprécier l’usage des auteurs en comparant les contextes avant de choisir, pour sa démonstration, un sens.
Les langues anciennes, vous venez d’en donner une preuve irréfutable, sont plus vivantes que jamais.
Quelle différence entre le latin fastidieux de papa et le latin vivant enseigné par des méthodes actives ; Jadis et naguère le latin s’enseignait par des thèmes et des versions s’appuyant sur des cours de grammaire thèmes et des versions s’appuyant sur des cours de grammaire théorique. Les exercices de latin étaient une sorte d’algèbre sans rapport avec la vie réelle. L’élève et souvent l’étudiant ne percevaient rien des émotions, des joies et des peines de ce peuple laborieux du Latium. Ni les discours ni les poèmes n’avaient un sens : c’étaient les applications de règles de grammaire plus ou moins obscures. Il va de soi que, dans ces conditions, les langues classiques ne pouvaient pas être formatrices. C’est à bon droit que parents et élèves se demandaient s’il était utile d’apprendre le latin ou le grec.
Je suis sûr que nos élèves et étudiants trouveront, après votre congrès, des raisons nouvelles de s’intéresser au latin. Celui-ci ne sera plus considéré comme une langue morte, mais bien comme le véhicule d’une culture riche, vivante, pouvant transmettre toute sorte de messages. Nos élèves se rendent compte de plus en plus de la place des langues classiques dans leur formation. Sans doute ces langues ne sont-elles pas faciles, mais - et vous l’avez brillamment montré - les contenus culturels qu’elles véhiculent dépaysent infiniment moins les jeunes sénégalais que les esprits superficiels ne le prétendent. Pour nous donc, Africains, le bénéfice que l’on peut tirer de l’apprentissage des langues classiques est considérable.
Puissent-ils allier une connaissance profonde de leurs langues maternelles à cette des langues classiques dont, par le latin, vous venez de leur montrer l’intérêt incontestable pour l’édification de la science historique dans nos pays !





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