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CHEIKH AMADOU BAMBA ET LE MOURIDISME SENEGALAIS
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Ethiopiques numéro 12 octobre 1977
revue socialiste
de culture négro-africaine

Auteur : Fernand Dumont

Ahmadou Bamba fut, au début de notre siècle, le « pôle spirituel » (qutb) de foules sénégalaises de plus en plus nombreuses, attirées spontanément autour de Ce « cheikh de droiture » (shaykh murshid) qui, par sa foi et sa conduite exemplaires, leur indiquait une « voie » religieuse (tarîqa), et leur apportait une règle de vie (adab).
C’est ainsi que naissent les confréries populaires musulmanes, depuis des siècles, et que naquit, en particulier, celle des Mourides au Sénégal.
Par lui-même, le mot « murid » (mouride) n’a aucune signification spéciale. Il signifie « disciple », et il convient d’ajouter : de tel maître, ou de telle doctrine. Mais le cheikh Bamba a si fortement marqué ses « disciples », que ceux-ci peuvent, aujourd’hui, se dire « mourides », comme d’autres se disent qâdirites ou tidjânites.
Les masses populaires ont été attirées par la vertu charismatique de ce guide qui leur offrait un Recours (ghawth), et qui leur proposait, simultanément, une morale sociale de rechange, en un temps où les structures anciennes achevaient de s’effondrer, sous l’impact de l’islamisation elle-même, ou de la colonisation.
A ces éléments conjoncturels, il faut ajouter un facteur permanent : celui déjà prodigieuse force d’expansion libérée par la Mystique musulmane, après l’adaptation populaire de celle-ci, au sein des confréries religieuses.
L’étude approfondie de l’oeuvre écrite, en arabe, par le fondateur du Mouridisme sénégalais -35.009 vers et 4.000 lignes de prose - offre trois sujets de réflexion.
1. - Ahmadou Bamba est le dernier en date des grands fondateurs de confrérie religieuse, et il est notre contemporain (1850-1927).
2. - Ce cheikh est, actuellement ; le meilleur exemple de la métamorphose de la mystique spéculative en mysticisme confrérique, métamorphose commandée, à la fois, par un souci d’orthodoxie, et par le désir de répondre aux aspirations des masses populaires, qui sont « plus éprises de Dieu sensible au cœur, que de spéculations gnostiques ».
3. - Enfin, le cheikh Bamba est, précisément en cela, l’exemple, et la preuve, de l’importance sociale du mysticisme confrérique.
Ahmadou Bamba, comme tous les fondateurs de confrérie, depuis Sayyîdî Abd-Al-Qâdir Al- Jîlanî, il y a plus de huit siècles, a, en effet, proclamé son adhésion à la Mystique, ou Soufisme. Mais celui-ci a évolué, intérieurement, et c’est précisément cette évolution qui rend compte, à la fois, de l’adaptation des grands mouvements religieux, et de la puissance du prosélytisme maraboutique en Afrique.
Il semble nécessaire de rappeler les grands traits de cette évolution, pour mettre en évidence les tenants et aboutissants sans lesquels la pensée du Cheikh des Mourides sénégalais serait insaisissable.
Fondée aux IIIe siècle de l’Islam, la Mystique musulmane a revêtu, successivement, deux aspects : celui du Soufisme proprement dit, qui représente la tentative d’une union intime et expérimentale de la créature avec son Créateur, selon l’expression des Pères Anawati et Gardet, et celui de la Mystique dite « minimiste », parce que l’amour et l’imitation du prophète Muhammad y ont remplacé la quête exclusive et impossible de Dieu, qui doit rester transcendant et inaccessible, comme l’exige l’orthodoxie musulmane.
Dans le premier cas, nous sommes en présence des grands penseurs, « esseulés » ou « exilés sur terre », qui ont atteint les plus hauts sommets de la pensée religieuse.
Dans le second cas, nous rencontrons les fondateurs des confréries ou congrégations religieuses qui, depuis près d’un millénaire, ont assumé le premier rôle dans l’islamisation des masses, notamment en Afrique.
Entre ces deux groupes de mystiques, situés à des niveaux différents, se trouve Abû Hamid Al-Ghazâlî, qui revivifia l’orthodoxie avec les meilleurs éléments de la mystique, conciliant ou réconciliant celle-ci avec celle-là, et donnant ainsi, aux fondateurs du mysticisme confrérique, les assises et les garanties qui allaient permettre leur étonnant succès.
La Mystique musulmane est accessible au Croyant capable d’un effort moral et intellectuel d’une exceptionnelle qualité. C’est une ascension spirituelle, marquée par des phases successives, dont le franchissement demande une ferme constance.


Les étapes de l’ascension spirituelle

La première phase, celle de la Méditation (fikr) sur les textes sacrés et sur les signes de l’Univers, conduit à une introspection attentive et sévère, véritable examen de conscience du Croyant.
A cette première phase, succède, chez le Croyant touché par la grâce, le Repentir (Tawba), fait d’attrition profonde (huzn) et de crainte révérencielle (taqwa) envers le Créateur de toute chose : c’est le véritable point de départ du sentiment mystique, parce qu’il annonce le retour à Dieu.
La troisième phase est celle du Renoncement (zuhd) : purifier son âme, ce n’est pas seulement, sous l’effet du Repentir, retirer ses mains de ce bas monde, c’est aussi en vider son cœur, afin de « se sentir libre de tout, sauf de Dieu ».
Parvenu à ce détachement des choses de ce monde, le Croyant s’abandonne ou s’en remet à Dieu, mais cet Abandon (tawkkul) comporte plusieurs degrés, allant de la confiance qui ne supprime pas l’initiative personnelle, à la prière d’imploration (du’a) à Dieu de pourvoir à toute chose, et même à une remise à la providence divine si totale, que le Croyant ressemble à « un cadavre entre les mains du laveur de mort », suivant l’expression commune aux Chrétiens et aux Musulmans.
La cinquième phase, celle de l’Amour (mahabba) envers Dieu, qui a donné lieu à des élans littéraires sublimes, exprime tantôt la dilection tantôt l’amour-passion (shawq), et même l’amour-désir (’ishq).
Cet amour, dans l’âme purifiée du Croyant, conduit à l’Extase (wajd), dans laquelle il y a encore coexistence de la créature et de son Créateur, le Croyant se sentant seulement proche de Dieu, avec un bonheur ineffable.
Au-delà de cette limite, certaines mystiques ont encore tenté l’effort, surhumain, et inquiétant aux yeux de l’orthodoxie de parvenir à l’union expérimentale de leur âme en Dieu. Cette tentative d’unicité suprême a pu donner, aux plus exaltés d’entre eux, la sensation d’être UN avec Dieu, et de n’avoir plus eux-mêmes d’existence propre. Il faut noter, enfin, que cette union intime avec Dieu présente plusieurs degrés, allant de la simple conjonction (wisâl) ; à une sorte « d’inhabitation » (hulûl) sans confusion de nature, et enfin à une « identification » (ittisâl) dont l’ambiguité a pu conduire Al-Hallâj à la potence.
Toutes ces étapes sont préparées par la méthode psychologique du wird, ou « approche de l’aiguade », qui consiste, littérairement, à s’abreuver de textes sacrés ou édifiants choisis à cet effet, et par la méthode pratique du dhikr, ou « remémoration » jaculatoire de formules brèves, répétées jusqu’à ce que les mots semblent émaner de l’âme, et non plus seulement sourdre du cœur, et encore moins tomber des lèvres.
Au terme de ces efforts, le Croyant se sent doué d’une sorte de « connaissance directe » (ma’rifa), « intuitive » et quasi divinatrice, mais subjectivement expérimentale, qui lui permet d’accéder à « l’essentielle vérité » (hâqiqa), par-delà même les textes sacrés : c’est la « voie royale » des Soufis.
Les conséquences de ce qui précède, sur le double plan religieux et social, sont importantes :
Le Repentir et la Méditation sont orthodoxes et recommandés en Islam, où la foi doit être consciente, c’est-à-dire en accord avec l’intention intime (niyya) du Croyant, pour être mieux sentie et plus vécue.
Le Renoncement et l’Abandon, stériles sur le plan social, ne sont pas du tout encouragés, car, en se voulant libéré des liens de ce monde, le Croyant, devenu ascète, risque aussi de se faire anachorète, se retranchant ainsi de la collectivité : c’est ce que ne veut pas l’Islam. Une tradition prophétique (hadith) rapporte, à ce sujet, que le geste du riche caravanier qui s’arrête dans le désert pour donner de ses provisions à un ascète retiré dans une grotte, est plus agréable à Dieu que la prière de cet anachorète, car ce dernier ne fait rien pour ses semblables. Et le cheikh Bamba écrira même, à ce propos, que le riche qui est reconnaissant à Dieu, est plus méritant que le pauvre qui n’est que résigné.
Enfin, l’Amour, conduisant ou non à l’Extase, et les tentatives d’union expérimentale avec Dieu, sont déclarés impossibles et rejetés par les gardiens de l’orthodoxie : même le prophète Muhammad, au cours de son Ascension nocturne, spirituelle pour les uns, corporelle pour les autres, a dû s’arrêter « sur le seuil » de Dieu. D’autre part, cet amour et cette union directs, rendraient inutiles les textes mêmes de la Révélation et, partant, le rituel de la Religion, ce qui serait absurde, et conduirait à la dislocation de la Communauté musulmane.
C’est ici que se situe la première ligne de séparation entre le mysticisme des Croyants « assoiffés de Dieu », et l’attitude de ceux qui, bien que mystiques, veulent cependant respecter, à la lettre l’absolue transcendance et l’inaccessibilité de Dieu.
Ces derniers observèrent, en effet, que le prophète Muhammad, bien qu’ayant constamment rappelé et marqué la dépendance et l’infériorité de sa personne à l’égard de sa Mission, avait été assez privilégié pour être l’interlocuteur de Dieu. La Révélation faite à Muhammad, « un homme comme les autres », est la preuve que Dieu se fait entendre de l’Homme. Et comme ces mystiques voulaient, à leur tour, entendre la voix de leur Seigneur, au moins dans le secret (sirr) de leur âme, ils firent le double effort de méditer profondément le Coran, et d’étudier attentivement la vie du Prophète, ce qui les conduisit à l’amour et à l’imitation de celui-ci.
Le profond désir de suivre l’exemple de Muhammad, dans la droiture et l’humilité, sous l’omniprésence de Dieu, et devant les hommes, est ainsi, et d’abord, un moyen de se rapprocher de Dieu, en réalisant au mieux les conditions remplies jadis par Son Envoyé.
Dès lors, grâce à une vie sincère, d’obéissance à la volonté divine, parce que conforme à celle de Muhammad, ces mystiques « minimistes » se trouvèrent intégrés dans une orthodoxie satisfaisante, l’acceptation du Coran passant, ici, AVANT l’imitation de Mahomet, selon la formule magistrale de Louis Massignon, pour ne pas tomber dans un culte de la personne du Prophète, qui serait contraire au monothéisme absolu de l’Islam.
On a donc là le passage, mieux : la métamorphose, de la grande Mystique musulmane en mystique de l’imitation du Prophète.


Deux mysticismes

Mais le Soufisme, même ainsi ramené dans les limites de l’orthodoxie, ne tarda pas, devant l’obligation de défendre et d’étendre le domaine de l’Islam, à susciter une seconde ligne de clivage, entre le mysticisme conduisant au détachement des choses de ce monde, et le mysticisme conduisant, au contraire, à l’action sociale menée au sein de la communauté humaine, qui doit être, en terre d’Islam, celle de la « Commanderie du Bien ».
Ce nouveau clivage est capital, parce que le Soufisme, devenu populaire au sein des confréries de masse tiendra le plus grand compte de cette véritable mystique du dévouement altruiste et de l’action sociale, dans son souci de prosélytisme. C’est cette « mystique minimiste » qui sera, en Afrique, l’agent le plus actif de la propagation de l’Islam, jusque sous la forme, sommairement et injustement décriée parfois, d’un« maraboutisme » qui aura été, au moins à son origine, d’essence mystique, d’étiquette orthodoxe, et de vocation sociale.
C’est là, et nulle part ailleurs, se trouve l’explication première de l’extraordinaire propagation de l’Islam en Afrique subsaharienne.
En effet, la forme « minimiste » du Soufisme allait renforcer la puissance d’expansion de l’Islam, en lui fournissant les cadres nécessaires.
Il y eut d’abord des Maîtres, qui réunissaient dans un « coin » ou « zâwiya », quelques sujets d’élite, pour les marquer d’une même empreinte, en leur indiquant une même « voie ».
Ces prieurés se multiplièrent, mais ce mysticisme encore spéculatif, transmis presque individuellement de maître à disciple, se transforma, par un désir naturel de prosélytisme actif, et les zâwiya donnèrent naissance aux « couvents-forteresses », aux « ribât », généralement implantés aux frontières de l’Islam, et dont les occupants, les « murâbitin » ou marabouts (almoravides), véritables soldats d’Allah, alternant exercices pieux et militaires, monteront la garde aux confins du Paganisme.
Bientôt ces confrères-marabouts, devant la nécessité de veiller à ce que les populations environnantes soient elles-mêmes entraînées, le cas échéant, dans des opérations, pacifiques ou guerrières, de défense ou de population de la foi, se répandront, avec l’autorisation (ijâza) de leurs Maîtres, parmi les masses populaires, dont ils entreprendront ainsi l’éducation islamique et sociale.
Cette extension du Soufisme, dans des couches de plus en plus larges de populations de plus en plus nombreuses, finit par déborder les limites des premières congrégations, celles des zâwiya et des ribâts, pour donner naissance à de grands courants populaires, procédant bien d’une « tarîqa » ou voie spirituel1e unique, et qu’il est convenu, aujourd’hui, d’appeler « confréries religieuses musulmanes ».
C’est de tout ce passé, lointain ou récent, que procède fidèlement la pensée religieuse d’Ahmadou Bamba, et il était d’autant plus nécessaire d’en parler, - que cette pensée se révèle, à l’examen, éparse et fragmentée, noyée, de surcroît dans un immense flot de litanies, implorations ou déplorations, actions de grâce ou simples oraisons. On ne peut l’analyser et la rassembler qu’en se référant constamment aux éléments de la grande Mystique et de son évolution.
Le Cheikh nous prévient, lui-même, qu’il ne fait que retransmettre les messages d’un grand nombre de Maîtres, depuis les « Esseulés » qui ont fondé la Mystique musulmane représentée par Al-Basrî, Ibn’ Arabî, Al. Junayd, Al-Hallâj, Ibn’Atâ’Ilâh, jusqu’aux cheikhs plus ou moins mystiques, fondateurs, propagateurs ou rénovateurs de confrérie, de l’Afrique du Nord, comme Zarrûq, Sayyîdt Ahmad Al-Tidjânî, Al-Hâfiz, Al-Sanûsî, et de l’Afrique subsaharienne, tels que Muhammad Al-Yadalî, Muhammad Al-Daymânî, ou Mukhtâr AlKund.
Ahmadou Bamba, comme tous les fondateurs de confrérie qui l’ont précédé, a d’abord été marqué par l’héritage de la première en date des confréries musulmanes, qui fut aussi la plus grande de toutes et qui vit encore, après plus de huit siècles : c’est la Qâdiriyya, fondée, à l’aube du XIIe siècle, par Sayyîdî Abd-Al-Qâdir Al-Jilanî. Ce très grand saint de l’Islam prêcha une doctrine large d’esprit, faite de tolérance et de charité, de piété et de pureté -morale. Il n’est pas sans intérêt de noter, au passage, que par sa mansuétude, la Qâdriyya avait même toléré, occasionnellement, en les recouvrant du charisme du saint des survivances animistes.
Toute l’Afrique, au nord et au sud du Sahara, est marquée du sceau qâdirite. Par le Sahara central et occidental, par Tombouctou, par le Macina et la Mauritanie, l’Afrique subsaharienne fut initiée à l’Islam confrérique, ou tout simplement convertie, par des cheikhs qâdirites, ou qui avaient été qâdirites au début de leur initiation.
C’est sur les arcanes de cette voie que se sont formées toutes les autres confréries. Imiter le Prophète et ses Compagnons, en morale et en conduite ; se nourrir des choses licites ; être sincères dans ses actes ; pratiquer les vertus de la tolérance et de l’altruisme ; avoir, en un mot, la religion pour guide et la fraternité islamique pour loi : ces préceptes, on les retrouvera toujours intacts, jusque dans le Mouridisme sénégalais, grâce à l’extraordinaire esprit de continuité, et à la profonde unité, qui marquent la naissance, l’évolution, ou la renaissance éventuelle, des confréries musulmanes.
Les principes directeurs de la Qâdiriyya se retrouvent également dans toutes les autres voies, jusqu’à nos jours. Ce sont la primauté et l’infaillibilité des cheikhs « soumis à Dieu » et dûment « autorisés » ; la soumission et l’obéissance absolues des disciples envers leurs cheikhs ; le maintien de l’orthodoxie par la prééminence du Coran ; l’imitation du Prophète Muhammad, le modèle parfait de la soumission à Dieu et de la fraternité humaine ; le sens de la solidarité collective, privilégiant les relations sociales, pour le plus grand bien, finalement, de l’individu.
Parmi ses grands maîtres de références, Cheikh Bamba cite encore, longuement, Sayyîdî Ahmad Al- Tidjânî, fondateur maghrébin de la voie Tidjâniyya, dont le flambeau fut ramassé par Al-hâjj Omar, et promené en Afrique subsaharienne avec la vigueur que l’on sait, dans un jihâd guerrier.
C’est en effet, par l’action de cette confrérie, plus militante que la Qâdiriya, et relativement jeune, puisqu’elle est née en Afrique du Nord au XVIIIe siècle, et n’a vraiment franchi le Sahara qu’au XIXe siècle, que l’Islam a repris son élan, en Afrique occidentale, centrale et même orientale.
La voie tidjânite est, elle-même, la continuation de celles qui l’ont précédée, et son fondateur a été, successivement, adepte de la Qâdiriyya, comme tout le monde, puis de la Tayyibiyya, et surtout de la Khalwatiyya.
Cette dernière confrérie, née au Khorasân au XIVe siècle, revivifiée en Egypte au XVIe et au XVIIIe siècles avant de servir de modèle, est extrêmement importante. Elle constitue, en effet, le « pont » entre le passé qâdirite, et les confréries contemporaines, car c’est par elle que s’est définitivement fixée la doctrine du mysticisme minimiste, dans une voie d’ascèse modérée, conciliant science et action, et tenant le plus grand compte des nécessités sociales.
L’Ordre que fonda Sayyidî Ahmad Al-Tidjânî peut donc être considéré comme une ramification nord-africaine et plus tard africaine, de la Khalwatiyya, qui fait ainsi partie de la « fontaine jaillissante » du Soufisme, que nous a révélée Imâm Al-Sanûsî, et à laquelle s’est abreuvé Ahmadou Bamba.
Le fondateur du Mouridisme sénégalais, héritier de la pensée de ses devanciers, a cependant ceci de particulier : c’est qu’il ne quitta jamais l’Afrique subsaharienne, et qu’il y reçut sa formation de maîtres issus de cette même Afrique, et placés comme lui, à la phase terminale de l’influence mystique. Il ne put jamais aller, comme c’était l’usage, quérir au Proche-Orient son initiation finale, ou recevoir sa consécration.
Le phénomène de résurgence qui se produisit ainsi avec Cheikh Bamba, n’est original que dans son apparition, et non par son contenu. Si le Cheikh est, pour l’heure, le dernier élément du vaste monument de la Mystique musulmane, édifié avec un remarquable esprit de suite, cet élément, cependant, n’a de sens et de signification qu’en référence à l’ensemble.
C’est pourquoi il a paru nécessaire de situer Cheikh Bamba, à sa place et à son rang, qui sont ceux d’un transmetteur et d’un « adaptateur ». Sa pensée ne peut donc pas, à bien des égards, être prise isolément.


« La guerre sainte de l’Ame »

Ahmadou Bamba se sentait investi d’une mission, par une inspiration qui ne pouvait être que divine, puisqu’il était mystique. Cette mission, c’était de faire de ses contemporains par la douceur, la persuasion et l’exemple, les meilleurs musulmans possibles. A la forme guerrière du combat pour la foi, il préférait « la guerre sainte de l’âme », qu’il considérait comme « le suprême combat ». Cette mission, enfin il l’acceptait comme une faveur divine : c’est dire qu’il avait le sentiment de posséder la « grâce efficiente » la vertu charismatique de la Baraka. Cependant, il ne revendiqua jamais expressément ce don, comme le firent d autres cheikhs, qui se forgeaient même, sans vergogne, des chaînes d’ascendance remontant au Prophète, par Fâtima et Alî. Ce n’est que plus tard, après sa mort, que ses successeurs lui attribuèrent une ascendance prophétique. Lui-même ne revendiqua, et sans y insister, qu’une chaîne spirituelle, comme peut le faire tout bon croyant, et comme doit le faire un « cheikh d’enseignement ».
Cheikh Bamba a toujours proclamé son intention d’écrire, pour la seule gloire de Dieu, et pour l’amour du Prophète, des ouvrages permettant à ses « mourides » de devenir de bons croyants. Il n’a même pas eu, semble-t-il, l’intention de fonder une nouvelle confrérie.
Al-Dardîri, l’un des rénovateurs de la voie Khaiwatiyya, avait énoncé, dès le XVIIIe siècle, que « la méthode mystique consiste à agir sur le plan des relations sociales ». C’est ce que fera très exactement, Ahmadou Bamba.
Ce que l’on appelle, aujourd’hui, la « Confrérie des Mourides sénégalais », née d’elle-même et par la seule vertu du cheikh Bamba, est une très belle consécration de l’œuvre purement spirituelle du « saint de Touba ».
Ahmadou Bamba était, on le redit, qâdirite de formation « de base », comme tous ses prédécesseurs, et tidjânite de formation pratique. Il était également imprégné des ouvrages de l’Imâm M-Sanûsi, auteur d’un recueil exposant les mérites de plusieurs dizaines de confréries musulmanes.
Il en est résulté ce que l’on appelle, parfois « l’éclectisme » du cheikh Bamba, qui doit en outre son initiation et sa formation à un certain nombre de maîtres mauritaniens, par lesquels il eut accès, notamment, à la pensée d’Al-Ghazâli. Il n’est donc pas étonnant que la pensée du Cheikh puisse paraître éclectique. Elle l’est, en effet, par ses origines, dans sa substance, et jusque dans son expression. Elle est même composite : c’est un kaléidoscope rempli d’éclats empruntés à la longue chaîne des maîtres fondateurs ou rénovateurs de confrérie, ou à la pensée des grands mystiques des premiers siècles de l’Islam.
Mais il faut dire qu’il n’y a pas un seul fondateur de confrérie, qui ne soit éclectique, dès le IVe siècle de l’Hégire. Al-hâjj Omar lui-même ne fait pas exception, et n’a fait qu’adapter la voie Tidjâniyya à sa propre mission.
Cheikh Bamba, comme ses pairs ou ses grands devanciers, n’apporte rien quant au fond ; mais il contribue, à son tour, et dans sa propre sphère d’influence, à la transmission et à la vulgarisation d’idées essentielles. Son éclectisme particulier tient seulement à ce qu’il ne choisit pas, pour maître à penser, un seul « cheikh héritier », à l’exclusion des autres, comme le fit Al-hâjj Omar, qui se voulut finalement l’héritier spirituel du seul cheikh Ahmad Al-Tidjâni. Le cheikh Bamba, au contraire, a écrit en substance : qu’importe que l’on soit qâdirî ou tidjânî, puisque ces voies sont pures et mènent à Dieu par l’exemple du Prophète Muhammad.
Ahmadou Bamba, tout au long de son œuvre écrite, a proclamé sen adhésion à la Mystique, dont il faisait une obligation quasi canonique.
Cependant, la lecture de ses œuvres révèle que le cheikh réprouve, avec force, la tentative d’union et d’amour entre la créature et le Créateur, dont l’expérimentation ou la simple formulation lui paraissent blasphématoires. Il est trop respectueux de l’orthodoxie la plus scolastique pour s’en écarter à ce point. Cette renonciation à l’union de l’âme en Dieu, commune à tous les chefs de confrérie, semble être aussi, à la fois, un trait de prudence (élimination des illuminés), de conformisme (soumission au consensus des gardiens de la foi), et, d’humilité vraie.
Ce qui fut maintenu, chez le cheikh Bamba comme chez les autres, c’est un principe d’accord avec la théorie générale, du Soufisme : vivre intensément la Parole de Dieu, aimer même cette Parole, et se conformer strictement à l’exemple du Prophète. Il n’est plus question de pénétrer les mystères de Dieu, et c’est uniquement par Son Envoyé que l’on doit essayer de s’en approcher.
Mais Ahmadou Bamba négligeait encore d’autres positions mystiques, pour la plupart caractéristiques d’un renoncement aux choses de ce monde d’un « dépouillement de toute attache au créé ». Il agissait ainsi parce qu’il avait accepté d’assumer, pleinement, le rôle social qui lui incombait en sa qualité de chef spirituel d’une communauté qui s’était offerte à le suivre, et dont il était devenu « le bouclier ». Il se devait dès lors, de vivre avec elle, et de lui donner une règle de vie conforme au Coran et à la Sunna ou Tradition du Prophète, mais simple et facile à suivre. A la suprême abnégation de l’ascète isolé, socialement inutile, Ahmadou Bamba a préféré une vie de dévouement au sein de son peuple, « en exercice mesuré de vertus naturelles ». La leçon morale retransmise par de cheikh des Mourides, c’est qu’il vaut mieux se mêler aux gens pour faire le bien, en étant ainsi agréable à Dieu, que se retirer du monde pour ne penser qu’à son propre salut.
C’est pourquoi le cheikh Bamba a prêché, toute sa vie, l’amour et l’imitation du Prophète Muhammad, qu’il a pratiqués, lui-même, avec un zèle extraordinairement sincère et puissant.
On a en mémoire, cependant, l’accusation de « déviationnisme » religieux, lancée jadis, très inconsidérément, contre Ahmadou Bamba, en qui l’on croyait voir un anti-prophète. Or il se trouve que, tout au long de ses 35.000.vers, en des odes, d’une grande beauté, le cheikh des Mourides n’a fait que chanter l’amour et la gloire du Prophète dont i1 s’est proclamé pour la vie, le « serviteur zélé », d’où son surnom d’Al-Khadim, aujourd’hui très en honneur chez ses descendants. Il s’agit de l’un des plus beaux cantiques jamais écrit, peut-être, à la gloire de Mahomet.
Dans une de ses odes, intitulée « Le jardin des vertus », il écrit notamment, parlant du Prophète :
« Allah ! accorde moi de suivre sa trace,
Maintenant et jusqu’à mon heure dernière,
En lui consacrant et ma vie et ma mort ».


Le Prophète Muhammad est considéré, par le cheikh, non comme un être supérieur et lointain, mais comme un ami, refuge et intercesseur, guide et modèle, à la portée des croyants les plus humbles. Cela est parfaitement conforme au texte coranique, qui ordonne de prier pour l’Envoyé de Dieu, « un homme parfait », mais aussi « un homme comme les autres ». Le cheikh Bamba dira ; par exemple, de celui-ci, dans « Les présents de Dieu », qui est un chant mouride, dont toutes les expressions sont coraniques.
« Que Dieu te récompense - meilleur objet d’amour
Et meilleur des amis - très généreusement !
Je suis ton serviteur - partout où je me trouve
Tu es ma voie - vers le Seigneur,
Tu es Beau- vers toi j’incline !
Tu es l’Envoyé - exempt de péché,
Tu es le chemin -par où l’on arrive
Vers Celui qui donne- la bonne richesse.
Tu es mon ami- je t’aime en mon cœur,
Vers toi je reviens- ramenant mon peuple
Vers toi je convie- le pays tout entier,
O le meilleur tuteur- ô le meilleur berger,
O le meilleur de ceux - qui s’adressent à Dieu,
Par toi je suis le guide - par toi je suis utile ».

Le dernier vers indique bien que c’est par l’exemple du Prophète, et seulement à travers lui, que le cheikh Ahmadou Bamba se veut et sent utile à ses compatriotes, et digne de les guider. -----

« Graver sur le roc »

On pourrait multiplier les citations de ce genre sur des centaines de pages. Ahmadou Bamba est la meilleure incarnation moderne de la mystique minimiste de l’amour et de l’imitation du Prophète.
Que le cheikh ait été, et soit encore, cependant, l’objet d’un culte personnel, de la part d’une foule parfois ignorante, c’est certain. C’est également très explicable, et ce n’est particulier ni à l’Islam, ni à l’Afrique. Le cheikh Bamba en avait conscience, et il éprouvait un sentiment de tristesse, quand il constatait que les adultes de son époque confondaient moyens et finalités. Il a repris cette phrase :
« Instruire les vieux, c’est écrire à la surface de l’eau,
Instruire les jeunes, c’est graver sur le roc ».

C’est pourquoi il a toujours eu pour souci majeur l’éducation des jeunes.
Après l’instruction religieuse, surtout culturelle, donnée sous l’angle d’un Soufisme très modéré, le cheikh Bamba voulait inculquer, à ses mourides, le sens de l’action. Il incitait donc les jeunes à s’instruire « pour agir dans la voie de Dieu », en prenant exemple sur le Prophète et en obéissant aux cheikhs d’éducation ».
En ce qui concerne les relations de maître à discipline, Ahmadou Bamba se montre moins sévère et plus accessible que la plupart des autres cheikhs, bien qu’il maintienne fermement la hiérarchie ordinaire des confréries. Il énonce ainsi les quatre principes du disciple : _-témoigneruneaffection sincère et fidèle envers le Maître ;
- obéir avec de la bonne volonté à ses ordres ;
- renoncer à toute contestation, même intime ;
- s’interdire toute préférence personnelle.

Ce sont là des préceptes de discipline dont la rigidité, forgeant le caractère, conduit en définitive à la vraie libération de l’individu. Le cheikh Bamba résume ainsi sa pensée, dans « Les itinéraires du Paradis » :
« Celui qui n’a pas reçu, un temps, sa formation d’un cheikh, rencontrera l’épreuve,
Car celui qui n’a eu un cheikh pour guide, aura Satan pour cheikh, où qu’il aille ».

La conclusion : « La vérité est dans l’affection pour le cheikh et partout dans la stricte obéissance à ses directives ».
Cheikh Bamba ne cessa jamais de donner, à ses disciples, des conseils de morale, et de les encourager à la science et à l’action, reprenant en cela l’une des idées d’Al-Ghazâli. Il voulait faire, des Mourides, des « croyants utiles ». Toute science inutile était réputée dangereuse à ses yeux, car il faisait, de la science et de l’action, deux choses inséparables, « deux essences jumelles ».
Il a écrit, dans « Les clefs du Paradis »
« Recherchez donc quatre choses en entreprenant
De vous instruire, pour trouver la bonne voie :
La première, c’est de vous sortir de l’erreur,
Et la deuxième de vous rendre utile à l’Homme
La troisième, c’est de revivifier les sciences
Et la quatrième d’appliquer votre science ».

Et le Cheikh cite ce passage de Zarrûq :
« Qui n’a cherché la science que pour se vanter
De son savoir ou pour en imposer aux sots,
Ou pour acquérir du prestige auprès des gens
N’aura fait que changer son savoir contre le Feu ».

Mais il ajoute, à l’intention des savants trop exclusifs :
« Quiconque aura été avare de sa science
Rencontrera l’épreuve dès avant sa mort »,


car, pour Ahmadou Bamba, seule la science utile à l’Homme est respectable.
En ce qui concerne l’action proprement dite, le cheikh Bamba donne des principes qui sont autant de moyens pour atteindre les objectifs assignés aux disciples :
« Agissez conformément à ces dix principes,
Car ce sont les itinéraires du succès :
Cessez d’hésiter et limitez vos desseins,
Sans cela toute action vous serait impossible.
Veillez bien à conserver la crainte de Dieu,
Elle vous mènera vers la meilleure fin.
Avant d’agir, dédiez donc à Dieu votre action,
Et sachez voir le bon et le mauvais chemin.
Chassez de vos esprits les mauvaises pensées,
Mais complaisez-vous dans celles qui sont bonnes.
Exigez de vous des comptes matin et soir,
Vous serez alors purifiés de tout péché,
Et soyez constamment repentants
De vos fautes, secrètes ou non.
Lors, demandons à notre Seigneur glorifié
De faire de nous tous des savants agissants,
Et que nous fassions le bonheur de tous les justes »
.
Le Cheikh des Mourides sénégalais aimait à donner de longues listes de proverbes, d’adages, de maximes, de sentences ou de préceptes, tirés du fonds commun de la sagesse des nations, notamment dans l’ode intitulée « L’éducation des disciples »
« Les actes ne valent que par les intentions ».
« Tout homme doit avoir un but »
« Quiconque s’applique à la guerre sainte de l’âme,
sera vainqueur au jour de la Résurrection ».
« Le règne de l’injustice dure une heure, celui du droit n’a pas de fin ».
« Sois avec les autres, et toujours, comme tu aimes qu’ils soient avec toi »
« Apprends à ta langue à dire du bien, ou à se taire ».
« Chercher les défauts d’autrui, c’est se condamner soi-même ».
« Sache que la science est difficile, et ne s’acquiert que par un effort soutenu ».

Un fait d’évidence a happé les moins observateurs des gens : le cheikh Bamba a lancé ses Mourides au travail de la terre, d’une façon remarquable. D’aucuns ont voulu y voir une substitution du travail à la prière, pour en tirer argument contre le cheikh.
Cela paraît très exagéré, et pour le moins inexact dans le principe. Le cheikh savait, mieux que quiconque, que les foules ignorantes ne pouvaient être valablement entraînées vers la méditation spirituelle, hormis quelques chants nocturnes, sous la direction des « marabouts d’encadrement ».
Ahmadou Bamba exhortait donc ses disciples à se mettre au travail, « sous la direction de ceux de ses frères ou de ses marabouts qui lui paraissaient plus aptes à défricher le sol que les livres ».


Une mystique du travail

Ainsi naquit une « mystique du travail », résumée en ces termes dans « Les grâces de l’Eternel » : « Le travail fait partie de la religion ». Cette mystique est conforme à l’esprit de plusieurs traditions prophétiques, tels que : « Nul n’a jamais consommé une meilleure nourriture que celle qu’il a gagnée par le travail de ses mains ».
« Travailler pour faire vivre les siens équivaut à la prière et à l’adoration de Dieu... etc...

C’était, au demeurant, une sage mesure que de mettre au travail des populations qui cherchaient alors à retrouver un cadre social et une règle de vie. Il n’y avait là nul dessein d’un quelconque effacement progressif des préoccupations d’ordre spirituel, qui eut été en contradiction totale avec la vie et l’œuvre d’Ahmadou Bamba, homme de prière et homme de Dieu.
Les Mourides formèrent ainsi, peu à peu, une société organisée, hiérarchisée ; dans laquelle l’individu occupe la place méritée par son travail et par son dévouement à la collectivité. A cela s’ajoute un sens inné de la solidarité sociale.
Le président Léopold Sédar Senghor rappelle souvent que la société négro-africaine se caractérise, à l’état naturel, par son unité et son harmonie, parce qu’elle est fondée sur une hiérarchie équilibrant l’individu et le groupe, dans un monde où tout se ramène à l’activité sociale. Les solidarités y sont ainsi, en quelque sorte, librement consenties et vécues : l’homme vit et se réalise dans et par sa communauté.
Mais l’Islam est, précisément, une religion plus éthique que métaphysique, du moins en stricte orthodoxie, et il se trouve que la méthode mystique abonde encore dans ce sens. Cela explique pourquoi le phénomène confrérique sera plus vigoureux en Afrique subsaharienne que partout ailleurs : ses racines n’ont eu qu’à s’enfouir dans un terrain sociologiquement et historiquement favorable.
En inculquant à ses adeptes la notion du travail, devoir social, le Mouridisme a réellement développé le goût de l’effort individuel et collectif. Il est donc un facteur de progrès, attesté par les villages créés, les commerces implantés, les étendues défrichées. Les Tidjânites ont compris la leçon, et à leur tour suivi cet exemple.
Le président Senghor, après avoir fait l’éloge du cheikh Bamba, lors de l’inauguration de la gigantesque mosquée de Touba, où se trouve la tombe du cheikh, au mois de juin 1963, ajoutait cependant, le 11 juillet de la même année, à l’occasion du Rassemblement ou Magal en l’honneur du saint :
« Il reste, au paysan mouride, à insérer son action non plus seulement dans le cadre de sa communauté religieuse, mais dans le cadre national, il lui reste à prendre, plus nettement, conscience de son rôle d’artisan de la construction du Sénégal nouveau ».
Avant de terminer cette brève étude du Mouridisme sénégalais, né de la Qâdiriyya et de la Tidjâniyya, voici encore quelques vers du saint de Touba, qui se contenta de se mettre « en présence » de Dieu :
« Me voici, mon Dieu, je suis ton adorateur
Et le bien est entre Tes mains »,

et qui appela sans cesse les gens de son peuple à se vouloir meilleurs.
Dans une ode intitulée « Poème de la fin des temps », Ahmadou Bamba semble avoir voulu résumer ses enseignements. On y décèle son esprit mystique, mais aussi le souci constant, et primordial, de jeter les bases d’une morale sociale faite de tolérance, d’altruisme et de piété :


« Cette ode est une recommandation
Utile, belle ; et mystique aussi.
Elle rassemble les ordres de Dieu
Et la Tradition de son Envoyé
Par qui fut révélé le Livre Saint ».

« Il vous appartient d’obéir à Dieu vous
O tous, les disciples et les frères,
Après avoir appris les bonnes règles,
En suivant la Tradition du Prophète
Et celle des Compagnons véridiques ».

« Ne tuez jamais un être innocent
C’est une interdiction sans équivoque.
Fuyez médisance et hypocrisie,
Et les actions qui déplaisent à Dieu :
La calomnie, le mensonge et l’orgueil.
Evitez de vous dire supérieurs,
Taisez-vous quand vous êtes en colère,
Persistez dans vos actions généreuses
Abstenez-vous des mauvaises paroles,
Hâtez-vous plutôt de faire le bien ! »

« Ne souhaitez pas entre vous la mort,
Ne vous accusez pas les uns les autres,
Ne vous haïssez pas, soyez unis !
Vers son auteur, renvoyez l’injustice,
Avant de rendre le compte final.
Soyez patients au milieu des épreuves
En reconnaissant les bienfaits de Dieu ».

« Ne regardez pas les défauts d’autrui
Car c’est pour vous un signe de défaite.
Appuyez-vous aux piliers de l’Islam
Pour votre salut, quand sonnera l’Heure ! ».


Il serait trop facile de montrer, à propos même de ces citations, que l’œuvre du cheikh des Mourides sénégalais, comme celle d’Al-hâjj Omar, et comme celles de tous les Rénovateurs, est une œuvre de compilation. Il ne s’en est pas caché.
Eclectique, il n’a fait, à son tour et dans le cadre de sa propre mission, qu’une synthèse de vulgarisation des grands penseurs mystiques de l’Islam.
Mais, incarnation de l’Islam confrérique, indubitablement mû par sa nature profondément mystique, il a, en quelque sorte, revécu, mieux : illustré l’évolution de la Mystique musulmane vers une ascèse au service d’autrui. Cheikh Bamba est, en lui-même et par lui-même, toute la mystique populaire musulmane.
Son mérite est immense, si l’on veut bien ne pas oublier le contexte historique et social dans lequel il a rempli sa mission, avec une sincérité profonde, et un succès remarquable.
Tout cela commande le respect, et a valu au cheikh une place éminente dans la littérature sénégalaise d’expression arabe et d’inspiration religieuse.
L’ascète musulman est appelé d’un mot arabe qui signifie le « Renonçant ». Un mot identique désigne aussi l’ascète en Inde. Le Mahatma Gandhi, le plus grand des Renonçants modernes, tenait l’action, pratiquée dans l’esprit d’abandon à Dieu, pour la forme suprême du Renoncement mystique. « Mon dévouement à mon peuple, disait-il, est un des aspects de la discipline que je m’impose, afin de libérer mon âme. Je n’ai pas besoin de chercher refuge dans une grotte : je porte ma grotte en moi ».
Cheikh Ahmadou Bamba, apôtre de la non-violence, fut aussi un ascète mêlé à la foule, par générosité de cœur et par grandeur d’âme, parce qu’il avait choisi de vivre sa foi, pour être utile à son prochain, en étant agréable à Dieu.

Quelques grandes étapes de l’itinéraire confrérique en Afrique.





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