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DESARMEMENT ET DEVELOPPEMENT
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Ethiopiques n°15
revue socialiste
de culture négro-africaine 1978

Auteur : Habib Thiam

« Ethiopiques » ouvre aujourd’hui un important dossier sur le Désarmement. Ce problème connaît en effet un regain d’actualité depuis la « Conférence de l’Internationale Socialiste sur le Désarmement », tenue à Helsinki fin avril, et la session de l’Assemblée des Nations-Unies en juin à New York. Nous versons donc dans le débat deux textes importants : le premier est l’allocution prononcée à Helsinki par Habib Thiam au nom des pays en développement, le second, celle du Président du Parti Socialiste belge, André Cools, donnant le point de vue des pays industrialisés.

Le président Senghor, secrétaire général du parti socialiste du Sénégal, a posé en 1977, clairement, le problème du Désarmement et du Développement. C’était à Bruxelles, lors du congrès jubilaire de la Fédération internationale des Associations de Bibliothécaires.
Qu’a dit, en cette circonstance, le président Senghor ? Ceci : « Que les bibliothèques publiques soient un des instruments, nécessaires, du développement économique et social, tous les experts en la matière en sont convaincus, qui, ces dernières années, ont signalé le danger que constitue, partout mais surtout dans le Tiers-Monde, le gonflement des budgets militaires et la faiblesse des crédits consacrés, en face, à l’éducation et à la culture. Ce danger, mon gouvernement l’a compris au lendemain même de l’indépendance du Sénégal.
Bien que les Sénégalais passent pour de bons soldats et que notre armée nationale compte, chaque année, plus d’engagés volontaires qu’elle n’en a besoin, le pourcentage des crédits accordés à la Défense ne dépasse pas 15 % du budget de fonctionnement - ce qui ne nous empêche pas d’avoir une bonne armée - quand il est généralement, autour de nous, en Afrique de l’Ouest, de 20 à 33 %, sauf une ou deux exceptions. Ce danger n’est pas moins grand en Euramérique et, d’une façon générale, dans les pays développés. Ceux-ci, en 1976, ont consacré à l’aide aux pays en développement 13 milliards 700 millions de dollars et 249 milliards 105 millions de dollars à l’éducation, quand, dans le même temps, les seules sept grandes puissances que sont les U.S.A., l’U.R.S.S., la Grande-Bretagne, la République Fédérale d’Allemagne, l’Italie, la France et le Japon, consacraient, à leurs forces armées, 272 milliards de dollars. C’est là, il faut le reconnaître, malgré les discussions sur les armes nucléaires, une préparation parfaite, méthodique et persévérante, à la troisième guerre mondiale, qui risque d’anéantir la civilisation humaine par les hécatombes qu’elle aura causées et les destructions massives de biens culturels. »
Le problème est clairement posé, car il l’est dans ses implications internes comme externes, à l’intérieur des frontières des pays en voie de développement (P.V.D.) comme dans leurs rapports avec les nations industrielles.


Des fusées, mais pas de médicaments

Sur le plan interne, l’augmentation des dépenses d’armement se fait au détriment des crédits consacrés au développement économique et social, notamment à l’éducation. Or il n’y a pas de développement sans éducation, sans formation professionnelle et technique. Et l’on sait de quel poids pèsent les charges de formation dans nos pays. Le Sénégal, tout en y consacrant près de 30 % de son budget, n’arrive, cependant, à ne scolariser qu’environ 40 % des enfants. Quelques chiffres pris en Egypte et en- Israël, vont montrer combien les dépenses d’armement, les dépenses de défense peuvent être lourdes. De 1973 à 1976, elles sont passées, ces dépenses, en :
- Egypte,de 2.757 millions de dollars à 4.859 millions, après avoir culminé, en 1975, à 6.103 millions, ce qui a représenté, en 1973, 34,4 % des dépenses de l’Etat, en 1974, 26,8 % et, en 1975, 42 %, soit encore 19,9 %, 31 % et 22,8 % du P.N.B. de ce pays. Pendant la même période, la Finlande consacrait environ 1,4 % de son P.N.B. aux dépenses de défense.
- Israël, de 3.644 millions de dollars à 4.214 millions, ce qui a représenté, en 1973, 60,4 % des dépenses de l’Etat, en 1974, 51 %, en 1975, 50,1 %, et, en 1976, 56,7 %, soit encore 20,3 %, 40,8 %, 31,8 % et 35, 9 % du P.N.B. de ce pays.
C’est à dessein que nous avons pris ces exemples extrêmes qui ne sont, finalement, que l’aboutissement logique d’une politique d’armement à outrance vers laquelle s’orientent beaucoup de pays du Tiers-Monde. A l’évidence, l’Egypte et Israël, laissés à eux-mêmes, sans aide extérieure, sont incapables de soutenir un tel effort. On peut rêver à ce qu’ils pourraient réaliser si ces ressources étaient consacrées à une politique de développement économique et social. Le même processus se déroule dans certains pays d’Afrique, dans la corne de l’Afrique notamment.
On y assiste à cette situation paradoxale de voir des P.V.D., classés parmi les plus pauvres du Tiers-Monde, acheter des armements très sophistiqués, coûtant fort cher, et impliquant presque toujours une « assistance technique » formée de contingents de soldats de pays dits « frères » et de voir ces pays ne pas mener une politique systématique de lutte contre la faim. On a des fusées, mais on n’a pas appris aux paysans à utiliser des semences sélectionnées, de l’engrais. On a des avions à réaction très modernes, mais les populations sont décimées par les maladies les plus banales parce que les médicaments font défaut et, aussi, parce que les médecins et agents de santé sont en nombre insuffisant et, dans ces pays-là, la mortalité infantile, entre 0 et 5 ans, dépasse le taux effarant de 50 %. On a des chars, mais le taux de scolarisation des enfants est situé entre 10 et 20 %.
Selon la B.I.R.D., les P.V.D., en 1976, ont importé 60 millions de tonnes de céréales et la production par habitant a diminué dans ces pays entre 1960 et 1974, la Banque mondiale prévoit que leur déficit alimentaire, en 1985, sera de l’ordre de 70 millions de tonnes de céréales. Il est hors de doute que si les P.V.D. consacraient la majeure partie de leurs dépenses d’armement à des investissements productifs, notamment dans le secteur alimentaire, ils pourraient venir à bout, dans des délais raisonnables, de la faim, de la malnutrition, des maladies et de l’ignorance. C’est que aujourd’hui, les techniques sont connues qui le permettraient. Sait-on, par exemple, que dans la plupart des pays d’Afrique, le rendement en mil (une céréale) est actuellement inférieur à 500 kg à l’hectare et qu’il suffit d’utiliser 150 kg d’engrais à l’hectare pour doubler ce rendement ? On sait aussi comment engraisser, dans des conditions économiques et tout à fait saines, les bœufs et leur faire prendre un kilogramme par jour, ce qui correspond aux normes des pays développés.
Une politique d’armement à outrance, dans nos pays en développement, conduit à des distorsions graves, non seulement dans la production comme nous venons de le voir, mais dans les autres secteurs, dans celui des infrastructures notamment. Il n’y a pas de développement sans routes, sans moyens de communication, de télécommunications. Or ces infrastructures obéissent à des logiques différentes selon l’usage qu’on veut en faire. Si l’on veut développer la production on les construira ou on les installera là où c’est nécessaire. Il s’agira, par exemple, de désenclaver telle région propice à une agriculture moderne, d’établir des voies permettant d’approvisionner rapidement en denrées les centres de consommation. Une route militaire, elle, a pour objet de permettre une défense efficace du territoire et un transport rapide des troupes. Selon que la priorité est donnée à l’aspect productif ou défensif on aboutit à une politique cohérente d’aménagement du territoire ou à une mosaïque de réalisations n’ayant pas toujours un lien logique entre elles.
En un mot, comme en mille, le développement des pays du Tiers-Monde implique de leur part une politique située aux antipodes de la course aux armements. Certes, le problème n’est pas facile, car ces pays sont insérés dans un monde dominé par les grandes puissances, de l’Est comme de l’Ouest, qui estiment défendre leurs propres intérêts, leurs positions stratégiques, en aidant, militairement, tel pays contre tel autre. Ce même développement suppose aussi une certaine forme de coopération avec les nations industrielles. Mais quelle est la situation actuelle ?

Le fléchissement de l’aide

S’il est admis que le développement des pays du Tiers-Monde est d’abord leurs propres affaires, on considère, aussi, que seuls, sans l’aide des pays développés, ils ont peu de chances d’atteindre leurs objectifs dans des délais raisonnables et à un coût humain compatible avec l’idée que nous nous faisons de la liberté et de la dignité de l’homme.
Les instances internationales, la B.I.R.D., la C.N.U.C.E.D., le Comité d’Aide au Développement de l’O.C.D.E., la C.E.E., la conférence sur le dialogue Nord-Sud, ont examiné, plus que nécessaire, sous tous ses angles, la question de l’aide au développement. Un objectif a été fixé : consacrer 0,7 % du P.N.B. des nations industrielles à cette aide. Or, à quoi assistons-nous ? Cette aide, au lieu de croître, a tendance à baisser. Elle est passée de 0,36 % à 0,33 % entre 1975 et 1976, alors que le P.N.B. des membres du C.A.D. s’est accru en dollars courants d’environ 9 % pendant la même période. La République fédérale d’Allemagne, les Etats-Unis et le Japon totalisent, à eux trois, près des deux tiers du P.N.B. global du C.A.D. et ne consacrent à l’aide au développement, respectivement, que 0, 32 %, 0,25 % et 0,21 % de leur P.N.B. Les contributions de l’O.P.E.P. ont, elles aussi, fléchi, passant de 2,7 % du P.N.B., en 1975, à 2,14 %, en 1976. Quant aux pays de l’Est, leurs efforts, déjà fort minces, ont diminué, tombant de 0,05 % du P.N.B. à 0,03 %.
Mais quel rapport avec le désarmement ? Faisons, encore une fois, parler les chiffres.
Les dépenses militaires des Etats-Unis et de l’U.R.S.S. représentent 85 % du pourcentage mondial. Or, ces deux pays ne consacrent à l’aide au développement que 0,25 % et 0,03 % de leur P.N.B. En 1974, les dépenses militaires de l’U.R.S.S. ont équivalu à 10,6 % de son P.N.B. et celles des Etats-Unis à 6 %. Dans le même temps, les exportations d’armement se sont élevées, par rapport aux exportations totales de marchandises, à 8,4 % pour les Etats-Unis et à 23 % pour l’U.R.S.S., à 7,2 % pour la France, à 4 % pour le Royaume Uni, à 0,8 % pour l’Italie et à 0,1 % pour l’Allemagne fédérale. Ajoutons que les dépenses militaires, en dollars et par tête d’habitant, ont évolué de la manière suivante, de 1973 à 1976 :

1973 1974 1975 1976
Allemagne de l’Est 129 138 148 158
U.R.S.S. 325/368 432/447 490  ?
Allemagne de l’Ouest 215 224 259 242
France 189 190 264 241
Royaume Uni 161 179 198 190
Etats-Unis 372 405 417 477

Ces chiffres prennent un relief particulier si on les compare au P.N.B., en dollars et par habitant, des pays suivants :
-Ethiopie : 100.
- Mali : 100.
- Rwanda : 100.
- Bangladesh : 110.
- Somalie : 110.
- Haute-Volta : 110.
- Burundi : 120.
- Népal : 120.
- Tchad : 120.
Les dépenses de défense, par tête d’habitant dans les nations industrielles citées ci-dessus, sont supérieures au revenu global par habitant des pays en développement que voilà. N’est-ce pas la meilleure démonstration de la liaison entre le désarmement et le développement ? Des chiffres donnés, il ressort que les dépenses d’armement augmentent pratiquement d’une manière continue et l’aide au développement, elle, baisse non moins continuellement. La situation est d’autant plus grave que l’endettement et le service de la dette des P.V.D., dus, en grande partie, aux dépenses d’armement ont évolué de la manière suivante en milliards de dollars :

1967 1973 1974 1975 1976 (prov)
Dette globale des P.V.D. 48,4 112,4 137,2 172,9 206,8
Service de la dette (total) 6,2 15,9 19,8 26,0 32,0

En 1976, le volume total de l’aide publique des pays du C.A.D. a été estimé à 13,7 milliards de dollars, c’est-à-dire une somme inférieure de plus de moitié aux sommes déboursées par les P.V.D. pour assurer le service de leurs dettes. Si nous nous rappelons que ces dernières comprennent beaucoup de crédits à l’armement, nous mesurons, alors, la gravité du problème.
La Banque mondiale, sur le long terme, prévoit que le taux de croissance P.V.D. sera de 6,6 % et de 4,2 % pour les pays d’Afrique noire à condition, toutefois, que l’aide au développement passe de 12,5 milliards de dollars en 1975, à 21 milliards en 1980 et à 43 milliards en 1985 et que les exportations des P.V.D. progressent en moyenne de 6,1 % par an. Ce taux de 4,2 %, pour l’Afrique, est faible puisque, dans ce continent, le croît démographique est de l’ordre de 2 à 3 %.
Malgré tout, cet objectif, modeste, paraît difficile à atteindre parce qu’il est évident que l’accroissement de l’aide au développement dépend, en grande partie, de la diminution des dépenses d’armement des pays industriels. Les P.V.D. sont donc doublement intéressés à la question du désarmement. Pour des raisons de sécurité évidentes, mais aussi parce que le désarmement, aussi bien à l’intérieur de leurs frontières qu’au plan mondial, est une des conditions majeures de leur développement. C’est ce qu’a voulu dire le président Senghor dans la citation indiquée au début de cet exposé. Dès lors, et en guise de conclusion, nous pouvons essayer de dire selon quels axes l’Internationale socialiste devrait agir et les débats pourraient porter, notamment, sur ces orientations.

De quoi tuer 18 fois l’Humanité

L’Internationale socialiste doit donc mener une action soutenue pour aider au règlement pacifique des conflits qui surgissent dans le monde, dans les P.V.D. et aider ces derniers à préserver leur indépendance. Pour ce faire, elle doit participer à l’élaboration d’un système de contrôle strict du commerce international des armes, surtout en direction des pays du Tiers-Monde.
Ensuite, notre organisation doit apporter une contribution positive à la politique de détente entre les blocs, condition même d’un système général de désarmement réel et contrôlé, en liant à cette politique, la nécessité d’accroître le volume de l’aide au développement. Les dépenses militaires, dans le monde, représentent environ 400 milliards de dollars et l’aide au développement 14 milliards. Les sommes consacrées à l’armement sont deux fois supérieures à celles affectées, dans le monde entier, à l’Education et à la Santé ; elles représentent les 2/5 du P.N.B. des P.V.D. Les stocks nucléaires correspondent à l’équivalent de 1.300.000 bombes du type « Hiroshima ». De quoi tuer dix-huit fois toute l’humanité ! L’Internationale socialiste peut et doit aider le monde à sortir du système absurde dans lequel il s’est enfermé qui risque d’être suicidaire pour tous s’il n’y est pas mis fin.





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