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LA QUETE MYSTIQUE DE SAMBA DIALLO
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Ethiopiques n°15
revue socialiste
de culture négro-africaine

Auteur : Edith Monnin

Il existe plusieurs lectures possibles de l’« Aventure ambiguë » [1] de Cheikh Hamidou Kane, et tout dépend de ce que l’on y cherche. De nombreux critiques se sont penchés sur le thème du conflit de cultures entre l’Afrique et l’Occident, ont étudié le personnage du fou [2] et ont abordé finalement les implications politiques de l’œuvre [3]. Mais ces divers aspects ne recèlent pas toutes les clés de la structure dialectique du roman et de sa complexité. « L’Aventure ambiguë » « est dominée avant tout par les rapports entre l’homme et Dieu, entre le terrestre et le spirituel, en d’autres termes, Kane pose le problème de l’existence humaine et de sa finalité. Dès lors l’opposition Afrique-Occident n’est qu’accessoire face au problème de la réalité existentielle et de la quête mystique de Samba Diallo que nous nous proposons d’étudier ici.
En effet, le drame de Samba Diallo n’est pas dû exclusivement à l’impossibilité qu’il a de faire un choix entre deux cultures, entre deux mondes : l’Afrique et l’Occident, mais plutôt à la perte de la Foi en Dieu. Sans doute il faut reconnaître que son séjour en France a été l’élément détonateur, mais ne serait-ce pas là une coïncidence plutôt qu’un enchaînement logique de cause à effet ? En outre, le passage de l’Afrique à l’Occident, de la première partie du roman à la deuxième, correspondant au passage de l’enfance à l’âge adulte, ne serait-il pas révélateur de l’écart entre la passivité d’un Samba Diallo, élève de l’école coranique, réservoir de connaissances apprises par cœur, et un Samba Diallo pris dans le tourbillon de l’angoisse existentielle, et en mal de réactiver sa foi d’antan ? Son «  voyage initiatique » prend ainsi le devant d’un simple conflit de cultures.
Le roman de Kane, consacré donc à l’itinéraire spirituel du héros principal Samba Diallo à travers l’école coranique et l’école nouvelle, se divise en deux parties :


Dans la première partie, nous découvrons l’enfance du héros au pays des Diallobé ; nous assistons au pàssage de l’école coranique à l’école des Blancs, et l’auteur nous présente les trois principaux personnages qui exerceront une influence sur Samba Diallo ; son père, le Chevalier ; son maitre spirituel, Thierno ; sa tante, la Grande Royale, qui a insisté pour qu’il apprenne à l’école nouvelle « cet art de vaincre sans avoir raison ».
La deuxième partie est consacrée à son séjour en Occident, en France principalement, et à l’élargissement de son univers référentiel, les contacts avec un monde différent du sien et la mise en question de sa Foi en Dieu, puis le retour au pays des Diallobé, sa situation « hybride d’ambiguité » et sa mort causée par le fou, « symbole de la farouche détermination de garder son authenticité [4] ».
Mais si nous nous proposons d’étudier la « quête mystique » de Samba Diallo, il faut d’abord définir ce que nous entendons par ce mot. Dans son article sur « le voyage initiatique dans Masques nègres » de Bélinga » [5], E.P. . Modum affirme que toute quête mystique « doit répondre à un certain nombre de conditions spécifiques pour que nous puissions parler « d’initiation ».
- La première de ces conditions est la « manifestation du Sacré » comme cela se produit d’après Eliade, dans la société archaïque ou prémoderne, par opposition à la société moderne « religieuse » définie dans « le sacré et le profane [6] ». L’initiation se revêt alors de son sens religieux originel.
- La seconde condition souligne l’importance de la mise en jeu du salut de l’être humain, car « plus il y va du salut du héros, plus l’œuvre est initiatique » [7].
- La troisième étant les épreuves, les souffrances par lesquelles passent le candidat à l’initiation, « épreuves destructrices de l’homme profane et génératrice de l’homme nouveau [8] ».
La quête mystique qui nous est racontée par Kane est celle d’une âme cherchant à atteindre l’Absolu, la quiétude paradisiaque, que seule lui donnera la mort à la fin du roman. Et cette quête mystique se déroule selon un schéma qui est incontestablement initiatique.

Le candidat à l’initiation

Dans le roman de Kane, il n’y a qu’un personnage candidat à l’initiation, c’est le héros principal de l’« Aventure ambiguë » : Samba Diallo. Mais à aucun moment, l’auteur ne nous trace de façon systématique son portrait. Il nous est bien difficile de nous représenter Samba Diallo. De temps à autre apparaît un détail. Nous apprenons dès les premières pages que c’est un « petit enfant », « un garçonnet » et qu’il a « un visage fin » [9]. Un peu plus loin, qu’il est « tout en lignes longues et nerveuses [10] ». A la page vingt-deux, nous savons finalement son âge : « six ans ». Kane n’insiste pas sur le physique de son héros. Ce qui importe avant tout, c’est son portrait moral, c’est l’âme de l’enfant et son évolution spirituelle. Cet enfant est particulière­ment destiné à l’œuvre de Dieu. Le maître de l’école coranique, « depuis quarante ans qu’il s’était voué à la tâche, combien méritoire, d’ouvrir à Dieu l’intelligence des fils de l’homme, n’en avait jamais rencontré qui, autant que ce garçon et par toutes ses dispositions, attendit Dieu d’une telle âme » [11].


Cet enfant peut prétendre à un grand destin, car c’est un véritable « don de Dieu » [12]. Le maître a donc choisi librement d’être le guide spirituel de Samba Diallo, car il a vu en lui « un futur maître pour le pays des Diallobé » (14). Ainsi donc l’enfant est appelé à régner sur les âmes des hommes, mais aussi à gouverner, car le pays lui­même « salue en lui un de ses futurs guides » [13]. En effet, Samba Diallo est le fils du Chevalier à la Dalmatique, le chef des Diallobé. Et il se présente en ces termes à Jean son camarade .d’école : « Ma famille, les Diallobé, fait partie du peuple des Diallobé. Nous venons des bords d’un grand fleuve. Notre pays s’appelle aussi le Diallobé. » [14]. Samba Diallo est d’origine patricienne, c’est un noble, un « Chef » [15]. Mais cette noblesse, il ne l’affiche pas. Il sait rester humble, généreux et franc. Ce qui compte pour lui, ce n’est pas le pouvoir temporel. Il désire une noblesse spirituelle, « non point acquise mais conquise durement » [16]. D’ailleurs ne s’est-il pas « humilié et mortifié, par maints exercices et aussi pour manifester hautement qu’il revendique d’être aligné au niveau de tous ses condisciples du Foyer ? » [17]. Ce souci d’égalité cependant ne lui enlève en rien « la noblesse de son port » et « l’élégance racée de son maintien en dépit des haillons sordides dont il se couvre » [18]. Nous constatons que l’origine de Samba Diallo le destine à jouer un grand rôle et qu’il se distingue des autres tant sur le plan physique que sur le plan spirituel. C’est un être à part que l’on remarque. D’ailleurs Jean, son camarade de classe a été frappé par « cette fausse note universelle » [19] qu’est Samba Diallo. Lorsque la classe rit, il ne rit pas, lorsque les élèves jettent des objets par terre, il les ramasse, et lui seul sait répondre aux questions du maître d’école. Deux expressions suffisent pour le caractériser : « le tronc de silence », « la brèche de paix » [20]. Il se dégage quelque chose de la personne de Samba Diallo qui fait qu’il est différent des autres, une sorte d’intelligence, de rayonnement, de supériorité innée.

Le maître spirituel

Thierno, le maître du Foyer-Ardent, a été sensible à cette distinction naturelle qui émane de l’enfant, et c’est pour cette raison qu’il a sollicité de l’éduquer. Il l’a en quelque sorte adopté, et veut faire de lui « le chef d’œuvre de sa longue carrière » [21]. Tout au long de sa vie, il éprouvera une vive admiration pour Samba Diallo. « Il boit ses paroles » lorsqu’il récite le Coran [22], son intérêt pour l’enfant est si grand qu’il ne lui pardonne aucune faute et qu’il le châtie toujours sévèrement, même s’il a un faible pour lui » [23]. Lorsque l’enfant doit le quitter pour aller à l’école nouvelle, le cœur du maître se serre étrangement et il demande à Dieu de lui pardonner son trop grand attachement pour ce disciple [24]. Le maître aime Samba Diallo « comme jamais il n’a aimé un disciple » [25] auparavant. Et l’influence qu’il exercera sur l’enfant sera considérable. « Seigneur, se peut-il que je me sois tant attaché à cet enfant ? Ainsi j’ai des préférences dans mon foyer... »


A la page 17 du roman, l’enfant nous fait son portrait : « L’homme est vieux, maigre et émacié, tout desséché par ses macérations. » « C’est un homme redoutable à beaucoup d’égards. »Il consacre une partie de sa vie aux travaux des champs, et le reste de son temps à la prière et à la formation des disciples qui lui sont confiés. Thierno est le type même du père initiatique en communion étroite avec Dieu. C’est un homme vénéré et respecté dans tout le pays des Diallobé. Et son pouvoir est terrible, comme le reconnaît la Grande-Royale, la tante de Samba Diallo, lorsqu’elle dit au maître : nul n’a sur ce pays, un empire qui égale le vôtre » [26]. Si le pouvoir du maître est immense, c’est surtout parce qu’il prend possession de ses disciples « corps » et « âme » [27], comme il le fera pour Samba Diallo. A la Grande-Royale qui se plaint d’entendre Samba Diallo « parler de la mort en termes qui ne sont pas de son âge » [28], Thierno définit sa tâche en ces termes :
« Vous voyez que je blesse la vie dans votre jeune cousin, dit-il, et vous vous dressez en face de moi (...) Je vous prie de ne point me tenter, et de laisser à ma main sa fermeté. Après cette blessure profonde pratiquée d’une main paternelle, je vous promets que plus jamais cet enfant ne se blessera » [29].
Cette longue citation est primordiale, car elle nous montre bien la métamorphose que le Grand maître cherche à opérer dans la personne de Samba Diallo, métamorphose qui passe par la mort de toutes les infirmités morales. Et c’est une tâche difficile que de former des êtres qui « dominent la vie et la mort », des hommes « doctes et démocrates, aguerris et lucides » [30]. Le maître enseigne « Dieu » et guide les enfants dans « leur randonnée spirituelle, lorsqu’ils se mettent en quête du Seigneur » [31]. Il leur apprend en quelque sorte « à pénétrer dans le cœur du monde » [32].
Si nous avons déjà noté l’admiration du maître pour le disciple, il nous faut ajouter que cette admiration est plus que réciproque : Thierno exerce sur l’enfant une véritable fascination. Auprès du maître, il y a quelque chose de rassurant, de sécurisant et l’enfant vénère son guide spirituel et le respecte profondément. Le Maître lui communique une sorte d’exaltation, et Samba Diallo est profondément attaché à ce vieil homme. C’est pourquoi il pleure lorsqu’il doit quitter le Foyer-Ardent où la vie est « douloureuse constamment et d’une souffrance qui « n’est » pas seulement du corps » [33].


Et Kane ajoute que près du maître,« Samba Diallo « a » connu quelque chose qu’il « a » appris à aimer » [34]. Tout au long de sa vie, l’enfant devenu adulte, se souviendra de son père spirituel, et il l’appellera à l’aide lorsqu’il se sentira loin du « cœur des êtres et des choses » [35]. Et juste avant de mourir, la pensée du maître rassérénera son âme en proie au doute [36].

L’initiation

La quête de Dieu est un acte individuel et rien ne doit détourner le croyant de ce but suprême. L’enfance de Samba Diallo est marquée par la certitude de cette finalité et de ses exigences.
A sept ans, il entre à l’école coranique, au Foyer-Ardent. C’est la première rupture qui se produit dans sa vie. Il quitte le foyer familial et se dépouille de sa noblesse, de sa richesse pour être l’égale des autres disciples du Grand Maître. Mais cette rupture est bénéfique, car s’initier, c’est parvenir à un état bienheureux, à la connaissance totale de Dieu. Cette longue période d’initiation au côté du maître correspond à une vie de prières, d’humilité et de soumission. L’enfant apprend, l’enfant obéit, l’enfant subit, et le maître lui révèle la Parole de Dieu et les règles de bonne conduite. Cette première phase de l’initiation est une vie de souffrances, et Samba Diallo est appelé à franchir des épreuves. « L’expérience initiatique a pour but de permettre à l’enfant d’accéder à un statut ontologique surhumain » [37].. Et cette transformation ne peut s’effectuer qu’au cours des épreuves initiatiques.
Quand l’enfant arrive au Foyer-Ardent, il ne porte plus que des haillons et doit mendier pour subsister. Kane nous décrit la quête de la pitance journalière en ces termes : « Sous la morsure du vent frais du matin, les quatre jeunes gens grelottaient sous leurs légers haillons, à la porte de la vaste demeure du Chef des Diallobé » [38]
Un peu plus loin, il ajoute : « Demain, la même quête recommencera car le disciple, tant qu’il cherche Dieu, ne saura vivre que de mendicité, quelque soit la richesse de ses parents » [39].
Samba Diallo doit aussi supporter la jalousie et l’hostilité manifeste de son compagnon Demba qui lui envie ses origines nobles [40].
La quête mystique passe aussi par l’apprentissage de la Parole de Dieu, et le Grand maître n’accepte aucune négligence. L’enfant « tremblant et soumis » [41] répète les versets du Coran ; s’il se trompe, il est sévèrement puni, car pour Thierno, celui qui oblitère la Parole de Dieu mérite la mort [42], « ayant profané Dieu ». Ici apparaît le caractère sacré de la quête mystique, l’enfant s’initie au langage divin. D’ailleurs, Samba Diallo a conscience du mystère du Verbe, il sait que ce n’est pas une parole comme les autres. Il nous semble important de citer Kane, car nous sommes ici au cœur même de l’initiation. « Cette phrase qu’il ne comprenait pas, pour laquelle il souffrait le martyre, il l’aimait pour son mystère et sa sombre beauté ( ... ) . » Cette parole, « c’était une parole que jalonnait la souffrance, c’était une parole venue de Dieu, elle était un miracle, elle était telle que Dieu lui-même l’avait prononcée » [43] ; et un peu plus loin encore, « cette parole qu’il enfantait dans la douleur, elle était le monde même » [44].


Le maître apparaît parfois violent et cruel. « Verges, bûches enflammées, tout ce qui lui tombait sous la main servait au châtiment. Et Samba Diallo se souvient qu’un jour, pris d’une colère démente, il l’avait précipité à terre et l’avait furieusement piétiné, comme font certains fauves sur leur proie » [45] Tous ces détails nous prouvent que le disciple doit apprendre à vaincre la souffrance qui fait partie intégrante de l’initiation, car pour renaître à une autre vie, il faut avoir franchi brillamment les épreuves.
Il nous semble intéressant ici de souligner la souffrance causée par le feu. Le maître utilise une bûche ardente qui roussit la peau des enfants. Le disciple qui subit l’épreuve de feu est assuré qu’« au terme de son expérience, il deviendra ontologiquement différent de ce qu’il était avant » [46]. Tout doit donc contribuer à la métamorphose de l’être et à sa transformation. Samba Diallo franchit toutes les épreuves avec succès. Il suscite l’admiration du maître et sait improviser des litanies édifiantes. Demba, son camarade, reconnaît qu’il est le plus fort de tous les disciples » [47].
C’est en effet « un des meneurs du foyer » passé « maître dans l’art de l’imprécation », « un prince de l’esprit » [48] . Il a même un avant-goût du but suprême de la quête mystique, de la plénitude du Paradis dans sa retraite, son asile secret au cimetière des morts, près de la tombe de la vieille Rella. Dans ce lieu sacré, il a découvert que le Paradis est « bâti avec les Paroles qu’il récite, des mêmes lumières brillantes, des mêmes ombres mystérieuses et profondes, de la même féerie, de la même puissance » [49].
La deuxième rupture que vit Samba Diallo s’opère lorsqu’il quitte le Foyer-Ardent pour rejoindre le Chevalier et fréquenter l’école nouvelle. Et la Nuit du Coran qu’il offre à son père est l’apothéose de ce passage de l’enfance à l’adolescence, elle sanctifie aussi la naissance d’un être nouveau, l’adulte. Au cours de cette longue nuit, Samba Diallo sent se dissoudre en lui l’être qu’il était. « Insensiblement, se levant de profondeurs qu’il ne soupçonnait pas des fantômes l’envahissaient tout entier et se substituaient à lui (...)
« Longtemps dans la nuit. », écrit Kane, « sa voix fut celle des fantômes aphones de ses ancêtres qu’il avait suscités. Avec eux, il pleura leur mort mais aussi longuement, ils chantèrent sa naissance » [50]. Dans cette scène qui se passe la nuit, il faut souligner l’importance que Kane attache à la symbolique du langage, pour traduire la nature transcendentale de la quête de son personnage.
Ainsi, dans la nuit ténébreuse, on assiste aux bouleversements du rationnel, à la résurrection des ancêtres, à l’ouverture vers l’au-delà, la voix de Samba Diallo devient celle des fantômes et celle du fleuve. L’espace et le temps romanesques sont détruits pour atteindre l’infini qui est derrière les étoiles.


Le symbole ici transcende sa propre expression et se hausse à la plénitude de l’universel et de l’éternel. Tout mouvement dans ce passage exprime une aspiration verticale vers la finalité mystique, traduite par des mots tels que « lever », « se haussait ». « Les étoiles », « le verrou constellé ».
Ainsi, comme nous avons pu le constater, chaque épreuve a rapproché Samba Diallo de la perfection de l’être initié, l’a vu se transformer, l’a vu renaître, et il semble parfaitement prêt à affronter la troisième rupture décisive de sa vie : son départ pour la France. Il faut noter ici que les épreuves du héros sont au nombre de trois. Chiffre magique par excellence, dont la valeur initiatique est bien connue.

La dernière épreuve

Samba Diallo semble poursuivre sa quête mystique en France. Au cours de ses discussions avec Lucienne à Paris, il n’hésite pas à définir la primauté accordée à la quête. A la question :
« Crois-tu vraiment qu’il était plus urgent de vous envoyer des pasteurs que des médecins ? »
Il répond :
« Oui, si tu me proposes ainsi, le choix entre la foi et la santé du corps ( ... ) . Pour ma part, si la direction de mon pays m’incombait, je n’admettrais vos médecins et vos ingénieurs qu’avec beaucoup de réticence, et je ne sais pas si, à la première rencontre, je ne les aurais pas combattus » [51].
L’adoration de Dieu prime toute autre considération humaine ou matérielle, et dès lors que l’homme doit se consacrer entièrement à cette aspiration vers Dieu, Samba Diallo préfère la foi en Dieu, à la santé des corps.
Déjà, lors de son passage à l’école coranique, il avait toujours considéré la souffrance et la douleur comme des facteurs indispensables à sa quête mystique. Ainsi, donc, dans la quête mystique, il est nécessaire de faire la distinction entre l’apparence et la vérité sous-jacente, entre l’éphémère et la réalité éternelle. L’homme doit choisir la vérité cachée derrière les choses, car c’est la seule vérité valable, l’apparence n’étant qu’illusion. Eriger la réalité existentielle comme le fait Lucienne en valeur absolue, c’est perdre l’homme dans une surélévation de ses connaissances et de ses capacités, et c’est oublier, comme le disait Thierno, qu’aucune exaltation n’est compatible avec l’adoration de Dieu [52].
Lorsque Samba Diallo est amené à faire un choix entre la liberté qui relève d’une certaine notion de l’existence et la foi en Dieu, son option se porte sur la foi en Dieu. A Lucienne qui pense que :
« La possession de Dieu ne devrait coûter aucune de ses chances à l’homme » [53]
Samba Diallo réplique :
« De ton propre aveu, lorsque tu auras libéré le dernier prolétaire de la misère, que tu l’auras réinvesti de dignité, tu considéreras que ton œuvre est achevée. Tu dis même que tes outils, devenus inutiles dépériront, en sorte que rien ne sépare le corps nu de l’homme de la liberté. Moi, je ne combats pas pour la liberté, mais pour Dieu » [54].
Cette opposition montre que pour Samba Diallo, l’existence ici-bas n’a de valeur que dans la mesure où elle permet à l’homme d’atteindre à l’Absolu métaphysique. La notion du Mal chez lui correspond à tout ce qui empêche l’Homme d’aspirer à cet accomplissement divin. Et Kane souligne par là la nature transcendantale de la quête mystique qui dépasse les limites du rationnel et de l’engagement politique ou social.
Au mouvement ascensionnel de la quête mystique de Samba Diallo va succéder une chute radicale qui le conduira à la mort et aboutira à l’échec de l’initiation qui ne peut s’opérer que sur des êtres vivants.
A quel moment précis se situe la brèche dans cette verticalité ?
C’est Samba Diallo lui-même qui répond à cette question :


« J’avais interrompu mes études chez le maître des Diallobé au moment précis où il allait m’initier enfin à la compréhension rationnelle de ce que, jusque là, je n’avais fait que réciter, avec émerveillement il est vrai. Avec eux (les Européens) voilà que, subitement, j’entrais de plain-pied dans un univers où tout était, de prime abord, compréhension merveilleuse et communion totale » [55].
Samba Diallo souligne ici l’échec de son initiation qui n’a pas été complète. Le Grand Maître avait pris son temps pour l’initier, les Blancs ont été plus rapides. Et Samba Diallo ajoute encore :
« Ils s’interposèrent et entreprirent de me transformer à leur image. Progressivement, ils me firent émerger du cœur des choses et m’habituèrent à prendre mes distances du monde » [56].
Un exemple illustre parfaitement la réponse de Samba Diallo. Lorsqu’il est avec son père qui prie, il se prend à murmurer : « Mon père ne vit pas, il prie » [57]. Et il se demande alors pourquoi il a pensé la prière et la vie en termes d’opposition.
« Curieux - idée bizarre - où donc ai-je pu la prendre ? Cette idée m’est étrangère. L’étonnement dans lequel elle me met en est la preuve «  [58].
En fréquentant l’école nouvelle et en séjournant en France, Samba Diallo devient peu à peu sensible au décalage entre le vécu et la quête mystique, entre l’état passif théorique et l’état actif pratique, entre une enfance spirituelle marquée par une communion totale avec Dieu, et une maturité devenue angoissante et déchirante.
Pendant son itinéraire spirituel, Samba Diallo a cm très longtemps à la possibilité d’atteindre son but suprême. Mais il survient des problèmes et les premiers doutes dès qu’il prend conscience du décalage entre le vécu et la finalité de sa quête. Située sur le plan de l’abstraction, cette binarité traduit les oppositions qui existent entre une aspiration vers l’amélioration de la vie terrestre et une aspiration vers un absolu métaphysique. Avoir des doutes, c’est mettre en question sa propre foi, comme le traduit sa prière :
« Mon Dieu, tu ne te souviens donc pas ? Je suis bien cette âme que tu faisais pleurer en remplissant. Je t’en supplie, ne fais pas que je devienne l’ustensile que je sens qui s’évide déjà » [59].
L’échec de l’initiation s’annonce dès que Samba Diallo entretient des doutes quant à la justesse de sa visée vers Dieu. C’est l’annonce de l’écroulement de ses certitudes. Tout l’univers du roman a été jusqu’à présent imprégné du désir du héros d’atteindre ce but suprême qu’est Dieu. On peut se demander dans une certaine mesure si aspirer à Dieu ne signifie pas aussi refuser le monde, étant donné que tout dépend de Dieu.
Ainsi le disciple n’a aucune autonomie et ne peut prendre aucune initiative. Son existence n’est que la traduction de la volonté divine et son itinéraire spirituel devient l’expression de sa dépendance vis-à-vis du pouvoir divin. Certes, le maître et le Chevalier ont souligné l’importance de la liberté [60] dans la quête mystique, mais le maître n’avait-il pas pressenti, dès le début du roman, les risques que court un disciple lorsque Dieu l’abandonne, comme le montre sa prière ? « Seigneur, n’abandonne jamais l’homme qui s’éveille en cet enfant, que la plus petite mesure de ton empire ne le quitte pas la plus petite partie du temps » [61].
A vrai dire, un problème métaphysique se pose ici. Est-ce Dieu qui a abandonné Samba Diallo ou Samba Diallo qui a abandonné Dieu ? Devant la perte progressive de sa foi en Dieu, le héros devient impuissant, incapable de retrouver son innocence originelle. Ainsi, dans sa lettre, le Chevalier son père, tout en lui demandant de rentrer immédiatement au pays des Diallobé, lui rappelle que c’est lui qui a abandonné Dieu :


« Donnes-tu à Dieu toute sa place, dans tes pensées et dans tes actes ? T’efforces-tu de mettre tes pensées en conformité avec sa loi ? Il ne s’agit pas de lui faire allégeance une fois pour toutes, par une profession de foi générale et théorique. Il s’agit que tu te forces de conformer chacune de tes pensées à l’idée que tu te fais de son ordre. Le fais-tu ? (...) Ton salut, la présence en toi de Dieu vivant dépendent de toi (...) sais-tu seulement le chemin de la mosquée ? [62] Donc, tant que le disciple vit avec Dieu, il peut prétendre aux niveaux les plus élevés de la grandeur humaine. Mais inversement, la moindre éclipse (...) » [63].
« La première épreuve matérielle de ses doutes, Samba Diallo nous la donne lorsqu’il reçoit la lettre du Chevalier dans laquelle ce dernier lui expose les problèmes que connaît le pays des Diallobé. Sa réaction est celle d’un homme qui a déjà rompu avec son passé. « Que me font leurs problèmes ? pense-t-il, après tout je ne suis que moi-même. Je n’ai que moi » [64]. Et cette trahison morale se concrétise dans son oubli de faire la prière du soir. Ce n’est que tard dans la nuit qu’il« dut se faire violence pour se relever et prier » [65]. _Enrestant en Europe, Samba Diallo reconnaît qu’il a perdu « un mode de connaissance privilégiée » [66] et qu’il s’est éloigné de « la tendresse secrète » [67].
Quand j’étais enfant, dit-il à Lucienne, son amie communiste à Paris, j’étais maître... de l’univers. J’obtenais des matins neufs dès que je les voulais » [68]. Il sait qu’il y a autre chose derrière le faux décor qu’offre l’Occident, autre chose « mille fois plus beau, mille fois plus vrai » [69]. Jadis le monde autour de lui n’était pas silencieux et neutre, il vivait, il était agressif. Maintenant le monde est silencieux et Samba Diallo a l’impression d’être devenu « un balafon crevé, comme un instrument de musique mort » [70]. Plus rien ne le touche, il ne vit plus. Qu’est-il réellement devenu ? Il nous le dit lui-même :
« Je ne suis pas un pays des Diallobé distinct, face à un Occident distinct, et appréciant d’une tête froide ce que je puis lui prendre et ce qu’il faut que je lui laisse en contrepartie. Je suis devenu les deux. Il n’y a pas une tête lucide entre deux termes d’un choix. Il y a une nature étrange, en détresse de n’être pas deux » [71].
« L’Occident s’est immixé en lui, insidieusement avec les pensées dont il s’est nourri » en allant à l’école étrangère [72], et avec lui le doute et la perte de la Foi, car « il arrive », dit Samba Diallo, « que nous soyons capturés au bout de notre itinéraire, vaincus par notre aventure même. Il nous apparaît soudain que, tout au long de notre cheminement, nous n’avons pas cessé de nous métamorphoser et que nous voilà devenus autres. Quelquefois la métamorphose ne s’achève pas, elle nous installe dans l’hybride et nous y laisse... » [73].
L’Occident lui a surtout appris à prendre Dieu en défaut, à le clouer au pilori, à vitupérer contre lui. Et lors de son retour au pays des Diallobé, il refusera d’aller à la Mosquée et de prier Dieu sur la tombe du Grand-Maître. C’est pourquoi le Fou le tuera, parce qu’il aura déçu tous les espoirs mis en lui.


Conclusion

Ainsi donc, l’initiation de Samba Diallo est un échec. S’il avait réussi, « il eut été Chef des Diallobé. Il eut contenu le mouvement des Diallobé sur la voie étroite qui serpente entre leur passé et ces champs nouveaux, où ils veulent paître et s’ébattre et se perdre » [74]. Il aurait donc été à son tour guide spirituel et aurait peut-être porté le turban du maître !
Samba Diallo nous a été présenté comme le type même du personnage qui a toutes les possibilités d’initiation, et qui ne parvient pas au statut réel de l’initié et du futur guide. Choisi pour recevoir la révélation suprême, ses hésitations, ses doutes, son manque de Foi ont eu raison de lui et il n’a pas pu surmonter la dernière épreuve qu’est la vie en France, le contact avec l’Occident.
La quête mystique illustre bien une vie manquée et pénible, car, jusqu’à sa mort, il a eu conscience de sa propre chute, et de son incapacité de retrouver le chemin qui « pénètre dans le cœur du monde » [75] et qui « ressuscite à la tendresse secrète » [76].
« L’Histoire de la vie de Samba Diallo est une histoire sérieuse » [77]. Mais le romancier n’a pas voulu la terminer sur un échec définitif. Certes, l’initiation échoue, car elle exige la vie et Samba Diallo meurt, mais la structure finale du roman épouse la quête mystique, comme l’atteste l’accueil du héros au Paradis dans le dernier chapitre. Sa longue quête n’aura pas été au bout du compte inutile. La mort permet en effet le passage à la vie éternelle, au lieu du rendez-vous avec Dieu. Elle facilite l’accomplissement immédiat de l’objet de l’aventure spirituelle : la grande réconciliation entre l’homme et Dieu au Paradis :
« Salut ! goût retrouvé de lait maternel, mon frère demeuré au pays de l’ombre et de la paix, je te reconnais. Annonciateur de fin d’exil, je te salue » [78].
Kane a voulu dans son roman rendre hommage à la foi profonde et sincère. Il nous a fait pénétrer dans le roman « individualiste », le drame de Samba Diallo n’engageant que lui-même. Le romancier, en se consacrant à la vie de son personnage, en introduisant cette dimension métaphysique qu’est la quête mystique ou la recherche du salut éternel, a transcendé la problématique de la rencontre des cultures et a donné à son œuvre une dimension universelle dans la mesure où il a traité avant tout de l’angoisse existentielle de l’homme.


[1] Cheikh Hamidou Kane : « L’Aventure ambiguë », Julliard Paris, 1961.

[2] Egbuna P. Modum : « L’Aventure ambiguë  » : La folie ou le refus de l’ambiguïté », Euréka Lagos, juin 1976.

[3] Zilphea Ellis : « La fois dans l’Aventure ambiguë », Ethiopiques, N°6, Dakar, 1976.

[4] Ch. H. Kane : op. cir. p. 47.

[5] Egbuna P. Modum : « La folie ou le refus de l’ambiguïté  ».

[6] Mircea Eliade : « Le sacré et le profane ». Ed. Idées. Gallimard, p. 7.

[7] Egbuna P. Modum : op. cit. p. 67.

[8] Simone Vierne : « Le voyage initiatique  », revue Romantisme, N° 4.

[9] Ch. H. Kane : Op cit. p. 13, 14, 15.

[10] Idem : « ibid » p. 28.

[11] Idem : « ibid ,. p. 15.

[12] Idem : « ibid  » p. 15.

[13] Idem : « ibid  » p. 22.

[14] Idem : « ibid » p. 70.

[15] Idem : « ibid » p. 70.

[16] Idem : « ibid  » p. 27.

[17] Idem : « ibid  » p. 27.

[18] Idem : « ibid  » p. 27.

[19] Idem : « ibid » p. 63.

[20] Idem : « ibid » p. 64.

[21] Idem : « ibid » p. 33.

[22] Idem : « ibid » p. 33.

[23] Idem : « ibid  » p. 15.

[24] Idem : « ibid  » p. 48.

[25] Idem : « ibid » p. 33. « Encore qu’il s en défendit, il aimait Samba Diallo comme jamais il n’avait aimé un disciple. »

[26] Idem : « ibid  » p. 45.

[27] Idem : « ibid  » p. 22.

[28] Idem : « ibid » p. 35.

[29] Idem : « ibid » p. 38.

[30] Idem : « ibid » p. 34.

[31] Idem : « ibid  » p. 22 : « Encore un an et il devra, selon la Loi, se mettre en quete de notre Seigneur. Il me plairait d’être son guide dans cette randonnée. »

[32] Idem : « ibid » p. 173.

[33] Idem : « ibid » p. 173.

[34] Idem : « ibid  » p. 76.

[35] Idem : « ibid » p. 174 : « Je ne brûle plus au cœur des êtres et des choses. »

[36] Idem : « ibid » p. 185 : « Te sais que tu n’as plus de chair, tu n’as plus d’yeux ouverts dans l’ombre. Je sais mais grâce à toi, je n’ai pas peur. »

[37] E.P. Modum : « Spiridion » ou la « quête mystique , chez George Sand. Carnets Internationaux. 1976, R. 5. Trimestriels.

[38] Ch. H. Kane : op. cit.p. 23.

[39] Idem : « ibid » P 24.

[40] Idem : « ibid » : Il savait que Demba, notamment, l’enviait. Ce fils de paysan, patient et obstiné, portait en lui une ambition d’adolescent, vivace et intraitable. »

[41] Idem : ibid.p.16

[42] Idem : « ibid » p.15

[43] Idem : « ibid »p.14

[44] Idem : « ibid »p.15

[45] Idem :« ibid »p.17

[46] E.P. Modum : « Le voyage initiatique » dans « Masques nègres » , de Bélinga ,Ethiopiques. N° 7, p. 69.

[47] Ch. H. Kane op. cit. p. 26. (49)

[48] Idem : « ibid . p. 28.

[49] Idem : « ibid . p. 53.

[50] Idem : « ibid ». p. 84, 85.

[51] Idem : « ibid » p. 128, 129.

[52] Idem : « ibid » p. 33.

[53] Idem : « ibid » p. 129.

[54] Idem : « ibid » p. 153, 154.

[55] Idem : « ibid » p. 173.

[56] Idem : « ibid  » p. 173.

[57] Idem : « ibid  » p. 106.

[58] Idem : « ibid » p. 107.

[59] dem : « ibid » p.138, 139.

[60] Idem : « ibid  » p. 137._ Le maître : « Songez-y, chef des Diallobé, la liberté d’aimer ou de haïr Dieu est l’ultime don de Dieu, que nul ne peut enlever à l’Homme. » P. 175, 176.
Le Chevalier : « ... Nous sommes libres ! Voilà pourquoi il me paraît illégitime de fonder l’apologétique par l’Histoire et insensé de vitupérer Dieu en raison de notre misère. »

[61] Idem : « ibid » p. 16.

[62] Idem : « ibid » p. 176, 177.

[63] Idem : « ibid » p. 16.

[64] Idem : «  ibid » p. 138.

[65] Idem : « ibid » p. 138.

[66] Idem : «  ibid » p. 162.

[67] Idem : «  ibid » p. 174.

[68] Idem : « ibid » p. 156.

[69] Idem : « ibid » p. 157.

[70] Idem : « ibid » p. 173,

[71] Idem : « ibid » p. 164.

[72] Idem : « ibid » p. 170.

[73] Idem : « ibid » p. 124, 125.

[74] Idem : « ibid » p. 133.

[75] Idem : « ibid » p. 173.

[76] Idem : « ibid » p. 174.

[77] Idem : « ibid » p. 62.

[78] Idem : « ibid » p. 190.




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