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BONNES FEUILLES : « LA PLUME RABOUTEE »
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Ethiopiques n°15
revue socialiste
de culture négro-africaine

« La plume raboutée »  [1]

Auteur : Birago DIOP

Les pages que l’on va lire sont de Birago Diop. Elles parlent bien de Dakar, la « ville impériale », comme on disait, si peu semblable à ce qu’elle est devenue. Remercions l’auteur d’avoir tenu à reconstituer cette silhouette effacée.

Mon grand-père paternel Massamba Weurseuk Diop a été inhumé dans sa demeure à l’emplacement de l’actuelle « Perception » du boulevard Pinet-Laprade, qui fut d’abord la Grande Poste et puis la Trésorerie générale.
Refoulé comme les autres quartiers indigènes, ce premier quartier Tjerigne des Diop s’installa autour de l’emplacement de ce qui allait devenir la première Mosquée de Dakar (rues Blanchot angle Carnot jusqu’à la rue Victor Hugo). Notre maison occupait l’actuel N° 45 de la rue Félix Faure appartenant à Maître Alisme Fall, huissier, grand-frère de mon condisciple du Lycée Faidherbe, le général Amadou Fall.
Ma grand-mère paternelle Yaram Sow Ardo, Ali, remariée, avait rejoint le quartier de Lambinas (l’Ambulance), plus au sud, à l’angle du boulevard de la République et de la rue de Bayeux (ex-Raffenel) qu’occupe actuellement l’immeuble Lamine Gueye. Dans cette demeure s’installeront dans les années 20 mon grand-frère Massyla Diop, la Direction Rédaction de sa Revue Africaine Artistique et littéraire et celle de son journal Le Sénégal Moderne. Yaram Sow y installa trois baraques pour son cousin germain Ndiouma Toute Diouf, fils de Ndiouma Yandé Wagane, frère de Ndew Bakhoume. Ndiouma Toute occupera plus tard une concession entre le boulevard National (avenue G. Pompidou, ex-W. Ponty), les rues Thiers, Vincens et Thaimath, actuelle Wagane Diouf, du nom de son fils.
Notre troisième Tjerigne s’établira ensuite au nord de la ville, au Tound (colline de sable) entre les rues Escarfait et Vincens et les avenues Faidherbe et Gambetta (d’abord Maginot dans sa partie sud, actuellement avenue du président Lamine Gueye sur toute son étendue).
Durant mon enfance, l’avenue Gambetta était un immense remblai sur lequel circulaient en d’interminables navettes les wagons du chemin de fer de Sallenave servant au transport du sable du Plateau et de la pierre de l’Anse des Madeleines pour la construction du Bassin-Ouest du Port.


Le quartier-limite au nord de la ville était le quartier du Parc-à-Fourrage.
Pour aller au champ de courses et à ce qui allait devenir le quatrième Tjerigne et le premier quartier de la Médina, implanté après la peste de 1916, on longeait des tas d’argile et des blocs de latérite, vestiges du dernier Tata redouté de la Presqu’île (allées Coursin), avant de traverser le marigot aux nénuphars (place de Sfax et avenue El Hadj Malick Sy). Je voyais, enfant, en y passant, le palmier transporté de la demeure de mon père Ismaël Diop le jour de sa mort (7 février 1907) et replanté à la tête de sa tombe dans le vieux et premier cimetière musulman qu’occupe maintenant en partie la Grande Mosquée où
Sous les tapis de Kairouan
Sous les carpettes de Carthage Orants récitant le Coran
Vous psalmodiez sur nos Sages.

Ma mère Sokhna Diawara était née à la Pointe de Dakar près du grand ficus du boulevard de la Défense (face à l’actuel Cercle des Officiers), d’où sa mère Sira Ndaw allait puiser de l’eau à une source qui coulait de l’actuelle place de l’Indépendance (ex-Protêt), vers l’angle sud-ouest du port.
Veuve de Bandiougou Diawara mort à la guerre en Casamance, ma grand-mère maternelle s’était remariée avec Mbagnick Niang, maître-maçon à « l’Artillerie » (emplacement actuel de l’ambassade de France), originaire du Djoloff, dont les concessions dans, le quartier Sandjal [2]occupaient l’une l’angle sud-est de la rue Raffenel (début de la rue de Bayeux) et du boulevard National, s’étendant jusqu’à la rue Blanchot en retrait ; l’autre, l’emplacement de la NOSOCO sur le boulevard, près de l’avenue Gambetta.
De l’union Mbagnick-Sira N’Daw naquirent quatre fois deux jumeaux. Des huit demi-frères de ma mère deux seulement survivront et parviendront à l’âge adulte pour aller se faire tuer en France à la Grande Guerre 1914-18.
Veuve d’Ismaël Diop, Sokhna Diawara nous avait remenés, mes deux grands-frères Youssoupha et Alioune, et moi, chez sa mère, en épousant un neveu de son beau-père Mbagnick Niang, le commerçant Cheikh Niang, fils de Pathé, qui était rentré de la Côte d’Ivoire. Sa nièce Djégane, fille de son grand-frère Balley, épousera Adrien, l’aîné de la famille de Basile Djogoye Senghor, et habitera Thiès jusqu’à sa mort (1970).
Cheikh Niang bâtit une maison familiale sur le reste de la première concession de son oncle, qui comprenait déjà deux villas sur la rue Blanchot et une maison à étage à l’angle sud-est du boulevard National et de la rue Raffenel. L’étage de la maison dominait sur la cour six chambres et les communs, et son rez-de-chaussée servait d’épicerie (l’actuel Rustic-Bar) au locataire français Ramade.
Cette maison familiale était composée de deux ailes clôturées, séparées par rentrée partant de la rue Raffenel et menant sur l’immense cour avec une cuisine centrale cernée par vingt chambres dont celles du fond étaient adossées aux jardins des deux villas de la rue Blanchot. L’une de celles-ci était louée au Procureur général Paris-Leclerc.
L’aile gauche de la façade fut toujours occupée par la famille de François Coulbary, interprète judiciaire qui, à la mort de Cheikh Niang, sera notre tuteur. Les Coulbary iront habiter aux années 30 un peu plus bas sur la rue Raffenel. Alioune et Balley mariés prendront leur place.
Les chambres de la vaste cour étaient louées aux premiers « immigrés » Soussous, Toucouleurs, Cap-Verdiens, Peulhs et Wolofs, à part les deux premières. Celle de gauche était occupée par Amadou Coulbary, Contrôleur des P.T.T., fils de François et oncle de Gamby. Celle de droite, jusque-là réservée aux hôtes de passage, notamment à Guéwel Mbaye, le griot de la famille, qui venait saisonnièrement de son Ndiambour natal, devint la nôtre dès nos premières vacances de lycéens, Gamby et moi.
Devant notre demeure, dans mes jeunes années, s’attroupaient, les jours de 14 juillet, les manteaux rouges et piaffaient les chevaux des Bours et des Chefs de Provinces, les Ndiaye, les Diouf, les Sall, parents et alliés du Djoloff, du Sine, du Saloum, du Diander.
La maison sera hypothéquée en 1928 pour me permettre d’aller en France poursuivre mes études. Je lèverai l’hypothèque avant la fin de mon premier séjour de fonctionnaire au Soudan français. Mais je ne finirai jamais de payer ma dette au chef de famille, au seul frère qui me reste aujourd’hui, pour la confiance que tous avaient eue en moi.
Elle sera vendue à terme à un voisin commerçant, le Libanais, Richas, qui devait la démolir et y rebâtir. Extérieurement elle est restée telle quelle en 1976 ; mais la partie privée (la chambre de notre mère et le séjour) est devenue une boutique de tailleur. Le fond de rentrée est clôturé. J’ignore ce qu’est devenue la grande cour.
Lors du lotissement de la partie nord de la Médina (quartier des Abattoirs et de la Gueule Tapée), Tilène (domaine des chacals), où dans nos randonnées enfantines nous venions du Plateau chasser les crabes bleus, notre mère avait obtenu une concession sur la rue 6 angle 23. La rue 6 qui pour les premiers riverains était « la me des Bœufs » ou rue Aurevoir, a porté un certain temps le nom de Lamine Guèye. La rue 23 s’appelle officiellement rue El Hadj Imam Moustapha Diop. Comme toutes les rues transversales de la Médina, elle porte le nom d’un notable dakarois ou d’un chef religieux. Ce que tout le monde semble ignorer, à commencer par les facteurs et les services des Postes.
Mon frère Alioune commencera en 1951 à bâtir, sur cette concession de la Médina, « Keur Sokhna », la future demeure de famille où habitera sa deuxième femme et où naîtra un Birago Diop en 1952.
Après la mort de notre mère (février 1953), Balley et sa famille et la première famille d’Alioune quitteront le quartier Sandjal en octobre pour le cinquième domicile familial.
Youssoupha, qui avait quitté le Sénégal en 1924 (après ses études à Saint-Louis, à l’Ecole Faidherbe de Gorée et à l’Ecole de Médecine de Dakar) pour la Guinée, le Soudan français, la Mauritanie, Koungheul, Kaolack, Pout, Nioro-du-Rip, les y rejoindra en 1958. Résidant enfin à Dakar (où depuis janvier 1921 je ne passais que mes vacances de lycéen et où je ne séjournerai plus tard que quelques jours en début et en fin de congés ou au cours de conférences professionnelles), je viendrai, à partir de fin avril de la même année, saluer tous les matins à « Keur Sokhna » la famille, du Service de l’Elevage du Plateau, jusqu’enfin décembre 1960. Et depuis mon retour de Tunisie en mars 1964 c’est de ma maison et de ma clinique du quartier du Point E (où jeune, avec les autres, j’allais cultiver les lougans d’arachides) que je vais chaque jour voir les miens, à la Médina.
En y comprenant les marais de l’ouest de Rebeuss, le Dakar « indigène », qui s’arrêtait à l’est, rue Vincens au nord, rue Thalmath au centre et rue Blanchot au centre-sud, comprenait vingt quartiers (comme les arrondissements de Paris ?) : 1. Parc à fourrage - 2. Kayes Findiw - 3. Darou Salam (Kanène) - 4. Santhiaba - 5. Kayes Ousmane Diène - 6. Tjeurîgne - 7. Diékko - 8. Tjeudême 9. Yakhedjeff - 10. Abattoir - 11. Niayes Tioker - 12. Mboth - 13. Sandjal 14. Khok - 15. Mbakeundeu - 16. Gouye Salane - 17. Gouye Mariama - 18. Kadjel - 19. Lambinas - 20. Rebeuss.
A l’extrême-sud, autour de l’actuel Palais de Justice c’était Beugnoul (d’où viennent les pluies) et les lougans d’arachides du Cap Manuel.
Je ne suis né dans aucun des quartiers où les miens se sont transportés successivement. Je ne suis même pas né à Dakar où ma naissance a été déclarée par mon frère Massyla Diop le 11 décembre 1906. J’ai vu le jour à 9 kilomètres de Dakar au pied du Phare des Mamelles (le « Xenghe » des Lébous de l’extrême pointe de la Presqu’île pour lesquels l’autre phare, celui des Almadies s’appelle « Ndiouli-Circoncis », sans aucun doute à cause de sa forme phalloïde).
Mon père Ismaël Diop, maître-maçon, travaillait alors au Camp militaire et ma mère lui portait de Dakar le repas de midi.
Je suis donc né « par accident » à Ouakam. J’espère y être enterré.
Car je préfère pour mes restes la dure latérite de Ouakam-Sinnthia aux sables lointains du cimetière tout neuf de Yoff, comme dernier domicile.
A mon premier retour de France en 1934, je m’étais ahuri d’entendre mon frère Alioune se plaindre déjà de l’envahissement de la ville par les gens de « l’intérieur », par les Toucouleurs, les Baol-Baols et autres Peulhs Fouta ; non pas pour la question de logement. Il s’inquiétait surtout de nos places futures au cimetière de Soumbedioune. « Avec tous ceux-là qui arrivent, où est-ce qu’on nous enterrera quand nous serons morts ? », demandait-il.
Le temps et la démographie lui ont donné raison, car musulmans comme chrétiens nous en sommes à nos troisièmes cimetières.
Sur le premier cimetière catholique, contre sa petite église sans clocher de la rue Sandiniéry, angle place Protêt (qui nous servait à la sortie de l’école, de l’autre côté de la rue du Dr Thèze, de terrain de football réduit, malgré les dalles en miettes et les bosses des vieilles tombes) sont construites aujourd’hui la Chambre de Commerce et la Police centrale.
La Cathédrale de Dakar a été bâtie en 1936 sur le deuxième cimetière qui, entre-temps, avait servi de terrain de football également, mais réglementaire celui-là.
Malgré l’apport des immigrés de la Casamance, du Golfe du Bénin, des Iles du Cap-Vert et autres chrétiens, le cimetière « européen » de Bel-Air (dans les mêmes proportions sans doute que les pourcentages musulmans-chrétiens de la population sénégalaise) s’emplissait beaucoup moins vite que le cimetière de Soumbedioune, où nous laisserons les nôtres, comme ils ont laissé les leurs au vieux cimetière effacé par les allées Coursin et qu’occupe la Grande Mosquée.
Soumbedioune désaffecté est assurément, et pour longtemps, sous bonne garde. Blaise Diagne en buste et dans sa tombe clôturée, à l’extérieur, en est le portier. Et Lamine Gueye le concierge, dans sa Kouba à l’entrée.
Comme ses cimetières, Dakar aura eu ses trois abattoirs. Le premier en haut de la petite corniche, « Boussoura » (boucherie) sur la pente de l’actuel Hôtel Téranga. Le deuxième près du cimetière de Soumbedioune démoli aux années 50 par le gouverneur Don Jean Colombani. Le troisième et dernier (?) au kilomètre 9 de la route de Rufisque construit sur les plans du Dr René Larrat, chef des Services d’Elevage Sénégal-Mauritanie.


[1] Mémoire autobiographique (Les Nouvelles Editions Africaines, 1978).

[2] Du nom d’une des 7 Provinces du Rip, confiée par Maba Diakhou à Marna Gawlo (1864). Ce qui provoqua le départ du Saloum vers la côte des Sérères Senghor qui ne vou1aient pas être sous la domination d’un griot.




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