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L’OEUVRE DE L. S. SENGHOR EST DEVENUE, DES MAINTENANT, UN HERITAGE POUR LE MONDE, ET SINGULIEREMENT, POUR L’AFRIQUE
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Ethiopiques numéro spécial
revue socialiste de culture négro-africaine
70ème anniversaire du Président L. S. Senghor
novembre 1976

Auteur : Mgr Tchibangu

C’est avec une profonde émotion que j’ai l’honneur de prendre la parole devant l’auguste et savante assemblée ici réunie en cette séance solennelle qui va couronner les festivités de la célébration de votre soixante-dixième anniversaire. Représentant l’Université, et particulièrement l’Université africaine par l’entremise de celle du Zaïre, ma voix, et tout à l’heure mon geste académique, viennent exprimer à leur tour nos ferventes félicitations pour l’heureux accomplissement de votre anniversaire. Nous tenons à reconnaître publiquement vos grands mérites que nous pouvons, sans exagération, qualifier d’exceptionnels, acquis tant sur le plan de la pensée que de l’action, celles-ci conduites toute votre vie durant en vue d’une double réalisation : d’une part la contribution spécifique de la pensée et de la culture africaine à la civilisation du monde - civilisation de l’Universel comme vous aimez le dire, - et d’autre part l’essor et l’épanouissement d’une société africaine qui soit authentiquement elle-même, bien marquée et caractérisée, lucide et pleine de dynamisme créateur dans la poursuite, sans relâche, de son développement total.
En 1934 à Paris, sur le n° 45 de la rue des Ecoles, avec Césaire, Damas, Socé, Sainville, Maugée et Diop vous vous réunissiez pour élaborer « l’Etudiant Noir », creuset qui fit naître la Négritude, et vous aviez vingt huit ans.
Un demi siècle après, vous essayez de rendre vrai et réel un combat ayant pour objet : un ensemble d’idéaux qui formaient la base de la renaissance nègre. Le mot d’ordre était l’éveil de la conscience africaine en usant comme première arme, la poésie. En ces temps-là, vous interpelliez vos frères de race afin qu’ensemble vous alliez vous abreuver aux sources africaines les plus sûres. Mais il fallait, pour parfaire cette recherche d’identité, de repersonnalisation, prendre des contacts.
Le surréalisme, le symbolisme, l’ethnologie ont constitué vos domaines de recherche, votre source d’éclosion d’une pensée et d’une poésie. Le surréalisme d’André Breton a rendu accessible un nouveau genre d’écriture qui répudie toute médiatisation. Elle est immédiate, spontanée et se compose « d’une seule coulée, sans savoir au début ce que sera le poème » (Senghor). Le symbolisme d’Arthur Rimbaud livrait l’alchimie du verbe. L’ethnologie de Léo Frobenius proposait, enfin, une méthode de travail plus ou moins objective pour la compréhension des différents rapports sociaux dans les sociétés antérieures à notre époque.
Il s’agissait de retenir une importante préoccupation, celle de briser des barrières dressées par une société sclérosée pour faire triompher la raison intuitive. Ainsi naquirent « Chants d’ombre » et « Hosties Noires » : véritables manifestes de l’éveil de la conscience africaine et de la création d’une nouvelle écriture poétique puissante.
A Paris, la Négritude était la première empreinte, la première revendication destinée à sensibiliser les Européens sur un monde nouveau ; en Terre Africaine, elle devait servir à souder des liens, à concrétiser des espérances, à poser quelques problèmes sur l’éducation de la jeunesse, sur le développement et le devenir du monde noir.


Excellence, Monsieur le Président
Citoyen Président de la République du Zaïre,
Excellence Messieurs les Ministres,
Messieurs les Ambassadeurs,
Distingués invités,
Mesdames, Messieurs,
Le Zaïre et son Université apprécient depuis des années l’œuvre littéraire du Président Senghor. De nombreuses générations africaines déjà, dont celle à laquelle moi-même j’appartiens, se sont nourries de sa pensée. Elles ont été et sont confortées par le modèle d’une personnalité africaine saisie dès la fin de son adolescence par la préoccupation je dirai même l’angoisse, de trouver les moyens scientifiques culturels et institutionnels pour donner conscience à l’Afrique de ses valeurs, et pour décomplexer les Africains dans leur action et dans leurs démarches de pensée par comparaison avec les faits de pensée et réalisations des autres groupes culturels de par le monde. Léopold Sédar Senghor a poursuivi dès sa prime jeunesse la réalisation de son objectif humaniste avec une continuité, une ténacité et une application, en même temps qu’une ouverture d’esprit au dialogue admirées par tous ceux qui examinent son œuvre, mieux encore par ceux qui ont eu et ont l’heureuse chance de le connaître directement en personne. Indiquant le principe de son engagement, il précise lui-même qu’il a voulu toujours travailler méthodiquement et systématiquement.

Monsieur le Président,

Votre œuvre, vaste et rayonnante est là, dont nous espérons en ce jour anniversaire que la Providence vous donnera de la continuer de longues années encore, et de la parfaire. Dès maintenant elle est devenue un héritage pour le Monde et singulièrement pour l’Afrique. Son impact sur l’évolution africaine est certain, lequel est manifesté même par et à travers les discussions et les débats animés qu’elle suscite dans certains cercles, notamment parmi les jeunes penseurs et philosophes africains. Nos Universités l’étudient et l’analysent avec intérêt ; elles la considèrent en rapport soit synchronique soit diachronique avec d’autres recherches et mouvements de pensée et d’action visant le même objectif : celui d’être le moteur et le guide du développement en Afrique.
Vous avez dû vous-même constater et éprouver l’intérêt qu’au Zaïre nous portons à ces grandes questions des principes de développement de notre Continent lors de vos trois conférences restées mémorables à Kinshasa. L’une fut adressée aux Etudiants et Professeurs de notre Université, les deux autres prononcées devant les cadres intellectuels du Parti national, le M.P .R. La dernière date du mois de novembre 1975, au cours de laquelle vous considéreriez les rapports entre les mouvements de pensée de la Négritude et celui récemment affirmé avec vigueur au Zaïre par le Président Mobutu Sésé Séko, de l’Authenticité. Avec l’acquis, établi pour toujours et le mérite propre du mouvement de la Négritude, il semble bien, par exemple, qu’il faut voir dans ce mouvement et dans la recherche actuelle de l’authenticité deux étapes successives et historiquement complémentaires et progressives d’une même quête.
Dans le mouvement de la Négritude, l’Afrique a revendiqué une reconnaissance de ses valeurs de culture propre, considérées face à celles du monde occidental. «  La Négritude, confie L.S. Senghor, telle que nous avions commencé de la concevoir et définir était une arme de refuge, de combat et d’espoir plus qu’un instrument de construction. Nous ne retenions, de ces valeurs, que celles qui s’opposaient à celles de l’Europe : à la raison discursive, logique, instrumentale, chrématistique. La Négritude, c’était la raison intuitive, la raison-étreinte, la raison-œil. C’était, pour être précis, la chaleur communielle, l’image symbolique et le rythme cosmique, qui, au lieu de stériliser en divisant, fécondaient en unissant ».
L’actuel mouvement exprimé par la recherche, le recours à l’authenticité, tel que prôné spécialement au Zaïre se veut plus dynamique, mieux accordé au stade de construction effective où se trouvent nos sociétés africaines aujourd’hui. Le soulignement formel de la différence des caractéristiques culturelles y importe opératoirement moins que l’exigence d’être à tout moment soi-même à chaque étape de l’histoire, visant seulement à réaliser les évolutions nécessaires sans se renier soi-même.


« Le terme authenticité, déclare le Président Mobutu Sésé Séko, a traversé les fleuves, les mers et les océans, recevant à son passage des interprétations souvent tendancieuses et erronées certains ont parlé d’un concept rétrograde qui nous enfermera dans une coquille, nous empêchant de jouir des bienfaits de la science et de la technique d’autres croient y trouver une diversion que nous offrons au peuple zaïrois pour le détourner de ses véritables problèmes.
« A notre sens,
poursuit le Président Mobutu, l’authenticité consiste à prendre conscience de notre personnalité, de notre valeur propre, à baser notre action sur des prémisses résultant des réalités nationales, pour que cette action soit réellement nôtre et partant efficace ». Il précise que l’authenticité est un « principe » en même temps qu’une « méthode » d’action. (cf Discours au 1er Congrès Ordinaire du M.P.R., 21 mai 1972).
Tout l’acquis du mouvement de la Négritude, et le principe actuellement proclamé de conscience et d’action par le recours à l’authenticité, seuls permettront aux Africains de développer des pensées originales et véritablement intéressantes et utiles ; seuls ils les rendront capables d’inventer des modes d’action et des styles d’attitude neufs, qui seront à porter au bénéfice de l’humanité, suivant le vœu qu’exprimait, Frantz Fanon, lorsqu’il déclarait :
« Si nous voulons que l’humanité avance d’un cran, si nous voulons la porter à un niveau différent de celui où l’Europe l’a manifestée, alors il faut inventer, il faut découvrir... Pour l’Europe, pour nous-mêmes et pour l’humanité, il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf » (Les damnés de la terre).

Excellences,
Mesdames, Messieurs,

Les esprits lucides, perspicaces et prospectifs prévoient que l’humanité pour subsister sur une base équilibrée de valeurs et dans une harmonie d’organisation répondant adéquatement aux conditions bouleversées que connaît sans cesse l’évolution de notre planète sur tous les plans, devra compter vers la fin du siècle et au début du 21ème, sur l’apport capital de pensées et de principes élaborés notamment dans le monde asiatique et en Afrique. L’ébranlement actuel des institutions dans le monde, la mise en cause de nombreuses valeurs, le déréglement des mécanismes de fonctionnement des rapports entre les peuples qui furent conçus et mis en place en des contextes passablement différents de ceux que nous connaissons aujourd’hui : toute cette situation requiert l’intervention d’esprits neufs, d’énergies neuves. Pour apporter notre précieuse contribution, Africains, nous sommes interpellés, et notre tâche est bien indiquée.
En ce qui nous concerne au Zaïre, nous nous y attelons avec courage, nous appuyant en particulier sur notre Université. Celle-ci, qui rassemble en ce moment deux mille enseignants et 30 mille Etudiants a voulu exprimer sa vive conscience des grands problèmes du devenir culturel de l’Afrique et du monde par la décision de s’agréger officiellement parmi ses maîtres, le grand Africain que nous célébrons aujourd’hui, le pionnier exemplaire qui aura déjà pour sa part apporté une remarquable pierre à l’édification de l’Afrique et du monde : j’ai cité l’Homme des Lettres, l’humaniste, le savant Léopold Sédar Senghor. C’est notre fierté de le compter désormais parmi nos Docteurs.
Au nom de l’Université Nationale du Zaïre, membre représentatif de l’Université africaine, je me permets de terminer cette allocution, avant de procéder au cérémonial de la collation du Doctorat, en exprimant encore une fois au Président L.S. Senghor nos chaleureuses félicitations pour son anniversaire et nos vœux les meilleurs pour la poursuite de son œuvre ad multos annos.





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