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L’HOMME QUI A ENRACINE LE SOCIALISME SUR LE SOL AFRICAIN
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Ethiopiques numéro spécial
revue socialiste de culture négro-africaine
70ème anniversaire du Président L. S. Senghor
novembre 1976

Auteur : Jean Rous

Je suis sensible à l’honneur qui m’est fait d’avoir été invité à participer à cette cérémonie d’hommage au Président Senghor. Mon hommage au Président Senghor, à l’occasion de son soixante-dixième anniversaire, est présenté à un double titre : au nom de la Fédération Mondiale des Villes Jumelées, dont Léopold Sédar Senghor est le président d’honneur depuis seize ans, et, en même temps, en tant que vieil ami de plus de trente ans, et aussi compagnon de lutte pour la décolonisation et en faveur du socialisme.
Par ses interventions auprès des gouvernements et organisations internationales, le Président Senghor a puissamment aidé la Fédération Mondiale des Villes Jumelées à vaincre l’ostracisme qui l’avait frappée au temps de la guerre froide, parce qu’elle s’élevait contre la discrimination anti-communiste et jumelait les villes de l’Est et de l’Ouest, du Nord et du Sud. Promoteur du monde bilingue, il a lancé l’idée du droit à l’éducation bilingue, c’est-à-dire le droit pour l’homme à sa langue nationale et à une langue de communication internationale, à considérer comme un des droits de l’homme. C’est à Dakar, sous ses auspices, et grâce à son hospitalité qu’en 1964, puis en 1973, nous avons défini les principes et les méthodes d’une nouvelle coopération internationale, réformant l’ancienne, jugée trop bureaucratique, et qui serait désormais basée essentiellement sur la participation de la démocratie locale, organisée par des comités de jumelage, et sur la diplomatie et la démocratie directes. Il a préconisé que l’argent pour cette nouvelle coopération soit prélevé sur les monstrueux budgets de guerre.
C’est pourquoi des milliers de communes de tous les continents s’associent pleinement aujourd’hui à l’hommage qui est rendu au poète-président.
En tant qu’ami et militant, je voudrais rappeler certains de ses choix essentiels, dont j’ai été le témoin et parfois le participant.
Tout d’abord, je l’ai souvent rencontré dans la période allant de 1945 à 1948, où nous étions ensemble au comité directeur de la S.F.I.O. Il souffrait profondément de l’inadaptation de ce parti aux tâches majeures de la décolonisation, ce qui devait d’ailleurs lui être fatal.


En 1948, quand nous fondâmes, avec Jean-Paul Sartre et le journal « Franc-Tireur », le Rassemblement Démocratique Révolutionnaire, puis le Congrès des Peuples contre l’Impérialisme (ce dernier devait associer la plupart des grands mouvements d’Afrique et d’Asie), Léopold Sédar Senghor nous donna son adhésion et soutint notre action. Mais il fit mieux : il rentra à Dakar pour créer le premier mouvement africain autonome d’inspiration socialiste. Sa contribution théorique à une voie africaine vers le socialisme est bien connue. En 1959, il publie « Nation et Voie africaine vers le Socialisme ». En 1975, son rapport à la Conférence de Tunis constitue une relecture de Marx et d’Engels à l’intention de l’Afrique. Son prochain rapport au congrès de l’UPS de décembre 1976 représentera l’aboutissement et la synthèse de cet effort d’originalité qui est un exemple pour la jeune génération africaine.
Mais, dans le même temps qu’il enracine le socialisme sur le sol africain, il l’ouvre au monde en rejoignant, en novembre 1976, l’Internationale Socialiste, qui ne sera une véritable Internationale, celle du genre humain, comme le chante l’hymne de Pottier, que du jour où elle sera aussi celle du Tiers-Monde.
Autre choix important : celui de Bandoeng, dont l’esprit devait révolutionner notre époque. En 1955, Léopold Sédar Senghor, alors ministre du gouvernement français, m’encourage à assister à la conférence de Bandoeng, où je devais aller comme journaliste. J’y fus non seulement l’observateur du Congrès des Peuples contre l’Impérialisme, mais son observateur personnel. Il plaida la cause de Bandoeng auprès du gouvernement français, comme il avait plaidé avec chaleur celle des indépendances nord-africaines et africaines.
On comprend mieux pourquoi, en 1965, quand la Conférence d’Alger piétinait, il lança l’idée d’un Bandoeng économique qui se réalisa en 1967 à Alger et fut à l’origine de ces rassemblements du Tiers-Monde qui ont eu un impact si profond sur la politique internationale, en revendiquant un nouvel ordre mondial.
Plus récemment, en Afrique et au Sénégal, Léopold Sédar Senghor vient de choisir entre le parti unique et la démocratie, en faveur d’un pluralisme organisé à l’africaine. C’est l’ouverture au peuple et à la jeune génération, pour que chacun se détermine lui-même en dernier ressort. L’Afrique, elle aussi, a besoin de la démocratie pour se développer, mais une démocratie non importée, une démocratie originale, puisée dans la tradition de la communauté villageoise et de la palabre.
Enfin, à l’heure où les interventions directes ou indirectes des blocs menacent l’unité et l’indépendance africaines, le Président Senghor se voit conférer, par une longue expérience de lutte contre la balkanisation, le droit d’en appeler à un rassemblement de l’Afrique sur elle-même, sans cesser de s’ouvrir largement à l’universel, selon sa pensée constante.
Il est, en effet, un des chefs d’Etat les plus qualifiés pour proposer aux Africains d’élaborer une sorte de doctrine de Monroë à l’africaine, qui leur permettra de conserver leur unité et de consolider leur indépendance culturel1e, économique et politique.
Ainsi, le riche bilan de cet anniversaire ne concerne pas seulement le passé, il s’ouvre sur les combats de l’avenir. Longue vie à Léopold Sédar Senghor !





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