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L’OBJET MAJEUR DE LA REVOLUTION SOCIALE DE SENGHOR EST DE SUPPRIMER LA MALADIE, LA MISERE ET L’IGNORANCE DU PEUPLE
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Ethiopiques numéro spécial
revue socialiste de culture négro-africaine
70ème anniversaire du Président L. S. Senghor
novembre 1976

Auteur : Alfred A. QUENUM

Monsieur le Président de la République du Zaïre.

Je voudrais, au nom de l’authenticité africaine, vous prier de bien vouloir accepter notre très défé­rent et respectueux hommage en même temps que nos sincères remerciements pour votre présidence, en ce jour mémorable, de la cérémonie solennelle des vœux et hommages à l’occasion de la célébration du 70e anniversaire du Président Léopold Sédar Senghor. La coïncidence est loin d’être fortuite. C’est un événement minutieusement planifié dans le style même de la démarche senghorienne.

Monsieur le Président de la République du Sénégal,

La joie que nous éprouvons à vous rendre aujourd’hui hommage est bien cette émotion agréa­ble et profonde ressentie par toute notre conscience, c’est-à-dire qu’il s’agit bien d’un phénomène spirituel.

Honorer, c’est respecter. Aussi, nous ferons en sorte que nos propos soient mesurés afin de ne pas vous embarrasser plus, car vous connaissant de vieille date, nous savons que vous êtes déjà suffi­samment ébranlé par toutes les émotions inhêrentes à une grande fête de famille qui se veut à la fois africaine et mondiale. Et si, en dépit de toutes ces précautions, je commettais quelque maladresse, parce que emporté par la magie et le rythme du verbe, que l’Apôtre du dialogue veuille bien une fois de plus user de sa générosité et de sa compréhension habituelle.

Cher Président Léopold Sédar Senghor,

Puisque vous avez eu la chance, dans votre enfance, d’entendre et de vivre la poésie des quatre griots du dernier Roi du Sine, Koumba Ndoffène, qui venait rendre visite à votre père, en magnifique arroi, sous un manteau de pourpre, acceptez aujour­d’hui, qu’un modeste médecin et enseignant, en sa qualité de Président du Club international Léopold Sédar Senghor et de Directeur régional de l’OMS pour l’Afrique, saisisse l’excellente occasion qui lui est offerte de vous rendre hommage pour la contri­bution senghorienne à la promotion et à la protec­tion sanitaires en Afrique et dans le monde. Les raisons de ma démarche sont fort simples. Si du militant de la Négritude, on connaît surtout la con­tribution immense à la philosophie de la Culture et de la Civilisation de l’Universel, sa conception de la santé dans le cadre du Développement intégral nous est bien moins familière. Notre projet consiste à combler cette lacune. Ce n’est pas tâche facile de retrouver à travers une immense œuvre, surtout littéraire et philosophique, les composantes sanitaires du développement qui, selon vous, vise essentielle­ment à améliorer la « condition humaine » grâce à cette tension permanente de l’être vers le plus être.

Cependant, de la moisson riche que constituent « Nation et voie africaine du Socialisme » ainsi que les allocutions inaugurales à l’ouverture des Journées médicales, on retrouve aisément les thèmes princi­paux de Santé publique qui nous préoccupent aujourd’hui, à savoir, la nécessité de l’affirmation d’une volonté politique pour l’organisation ration­nelle des prestations de soins efficaces au service du peuple, la mobilisation des collectivités pour la promotion de leur propre état de santé, l’intégration de la médecine traditionnelle africaine à la médecine moderne, la promotion de la recherche médicale et le développement des personnels de santé.
La volonté politique s’exprime avant tout à travers l’humanisme senghorien et la conception senghorienne de la révolution sociale.
L’humanisme senghorien est avant tout une atti­tude ou une méthode par laquelle celui que nous honorons aujourd’hui tend essentiellement à rendre l’homme plus vraiment humain en le faisant parti­ciper à tout ce qui peut l’enrichir dans la nature et dans l’histoire. Un souci constant devenu pres­que une obsession : replacer l’homme dans la nature dont il est partie, le réconcilier avec la nature, partant avec soi. Par cette méthode d’action au service de l’homme total, Senghor est en plein accord avec la définition de la santé positive qui n’est pas seulement une absence de maladie ou d’infirmité, mais « un état de complet bien-être physique, mental et social ». Senghor fait de la planification, la pierre angulaire du développement de la nation et place la recherche scientifique au commencement même de ce développement.
La révolution sociale pour Senghor est avant tout, ordre, un ordre nouveau. L’objectif majeur de cette révolution sociale est de supprimer la mala­die, la misère et l’ignorance de nos masses rurales et citadines, c’est-à-dire du peuple.
Pour atteindre cet objectif, il faut non seulement élaborer un plan de développement sanitaire, mais aussi susciter la foi du peuple en son destin et rassembler toutes les énergies dans l’enthousiasme. Senghor avait nettement conscience qu’il ne saurait y avoir de progrès sanitaire sans mobilisation du peuple pour un développement intégral. Seul cet effort renouvelé de volonté consciente dans un monde où tout est mouvement, lutte, changement, devait conduire à la libération véritable grâce à l’auto-suffisance dont Senghor a toujours eu une vision claire. Je le cite : « Nous commencerons par nous aider si nous voulons que les autres nous aident. C’est une question de dignité et d’efficacité... Les mendiants ne sont jamais respectés ».
Primauté aux paysans et aux zones rurales, auto-suffisance grâce à la mobilisation et à la parti­cipation responsable des collectivités, voilà autant d’options révolutionnaires que nous retrouvons aujourd’hui dans la conception nouvelle de la promotion des soins de santé primaires. Parce que Senghor avait une conscience claire des implications sanitaires des mauvaises conditions d’hygiène du milieu, de l’insalubrité des logements et de la pénurie d’eau il déclarait à l’occasion des Quatrièmes Journées Médicales de Dakar, « qu’on ne pouvait choisir thème plus actuel que celui du péril excré­tique. entendez péril fécal. Nous sommes. disait-il, à l’âge ingrat de la transition entre le passé colonial et l’avenir du développement, au stade intermédiaire où l’urbanisation favorise la transmission des mala­dies avec la multiplication des relations humaines alors que nous n’avons encore vaincu ni la misère, ni, partant, l’ignorance. Or celle-ci est le plus puissant vecteur des maladies »...
Pour accomplir des tâches aussi complexes dans un environnement si difficile, il fallait des hommes spécialement préparés à surmonter tant d’obstacles. Il eut été bien paradoxal que Senghor l’ensei­gnant n’ait été préoccupé par le problème de l’édu­cation médicale, disons pour parler le langage de notre temps, l’enseignement des sciences de la santé. Il est exact que c’est un faux dilemne pour l’Université que d’opposer le rôle de formation de cadres techniques adaptés aux besoins de l’Afrique et de recherche d’un savoir universel, d’un universum. Il est exact qu’il n’est de science qu’universelle. Opposer les cadres moyens, imprégnés de stéréo­types et de schémas standards chargés de l’exécution à ceux chargés de la conception dans notre situation concrète est aussi un faux dilemne. Pour plus d’effi­cacité, il faut dépasser cette dichotomie pour une conception plus dynamique de l’équipe de santé où l’effort de tous les membres sera indispensable à la réussite des objectifs sanitaires qui ont été déterminés à partir des besoins réels des collecti­vités. Chaque pays doit, dans le cadre d’une concep­tion intégrée du développement des services et des personnels de santé, former des cadres spécifique­ment préparés à résoudre les problèmes locaux, en particulier ceux des masses déshéritées. Une telle approche suppose une définition nouvelle de l’édu­cation qui n’est rien d’autre qu’un changement de comportement dans les domaines cognitif, psycho­moteur et affectif de l’individu en situation d’appren­tissage dans un environnement socio-économique et culturel donné.
Le réalisme nous commande d’utiliser au mieux nos ressources locales, si nous ne voulons pas à la longue perdre notre dignité à force d’une politique de la main tendue. Non seulement nous devons tirer bénéfice des potentialités de la médecine tradition­nelle africaine, mais celle-ci doit faire partie des programmes de formation des personnels de santé. Une meilleure connaissance de la dynamique des psychothérapies traditionnelles africaines a permis de les associer judicieusement grâce à une recherche méthodique, aux techniques psychothérapeutiques modernes. Celles-là ont permis de découvrir le rôle de la culture dans le traitement de la maladie et la nécessité du recours à l’authenticité. Le négro-africain doit conserver certaines carac­téristiques fondamentales de son âme, de sa négri­tude et de ne pas permettre qu’elles soient déviées ou transformées par la technologie sauvage. En dehors de la santé mentale, un effort appréciable reste à faire pour tirer meilleur profit des énormes ressources que représentent les plantes médicinales. Comme le dit si bien Senghor dans sa préface à l’ouvrage de Kérharo sur la pharmacopée sénéga­laise traditionnelle : « Tout comme dans la poésie, dans la danse et la musique, dans les arts, l’Afrique prodigieuse peut apporter beaucoup au monde dans son combat sans fin contre la mort... Connaître la pharmacopée négro-africaine s’impose maintenant pour trois raisons : d’abord parce qu’il est impos­sible d’ignorer plus longtemps la composition des médicaments utilisés tous les jours par 75 % des populations ; ensuite, que sous la poussée irrésistible du progrès scientifique, on constate la disparition progressive des guérisseurs au savoir constesté ; enfin que la somme d’informations qu’apporte à toute science le pragmatisme est de plus en plus considérée comme le point de départ de nouvelles recherches... Il devenait donc indispensable que la lumière fût faite savamment, mais clairement, sur les plantes médicinales et toxiques de nos pays pour les sortir du folklore dans lequel, depuis les premiers récits d’exploration, on les emprisonnait, comme des pièces de musée ». Nous ne pouvions espérer moins de l’ardent défenseur de l’humanisme négro-africain.

Mesdames, Messieurs,

Je crois avoir fourni des preuves suffisantes pour vous convaincre que par delà Senghor le Professeur, le Poète et le Chef d’Etat, il y a aussi Senghor l’Administrateur de Santé publique. Cette vision sanitaire de Senghor multidimensionnel fait de lui l’Humaniste achevé. Dès lors vous comprenez aisé­ment que le Comité Scientifique international ait choisi comme cadeau du 70e anniversaire du Poète ­Président, le « Fonds Léopold Sédar Senghor pour la promotion et la protection sanitaires en Afrique » afin de perpétuer à jamais le nom de ce digne fils d’Afrique et du Monde.
Cher Président Léopold Sédar Senghor, à l’octo­bre de votre âge, nos vœux les meilleurs de joyeux anniversaire, de santé et de prospérité vous accom­pagnent.





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