Accueil > Tous les numéros > Numéro spécial 70ème anniversaire du Président L. S. Senghor > L’HERITAGE COLONIAL ET L’EXPERIENCE LATINO-AMERICAINE



L’HERITAGE COLONIAL ET L’EXPERIENCE LATINO-AMERICAINE
impression Imprimer

Ethiopiques numéro spécial
revue socialiste de culture négro-africaine
70ème anniversaire du Président L. S. Senghor
novembre 1976

Auteur : Roberto Bastos Da Costa

L’homme donne ses premiers pas vers la science au moment où il commence à s’intéresser à la nature qui l’entoure. Il se met à s’enquérir de son milieu et à trouver les moyens d’interagir avec lui, en appliquant les connaissances qu’il acquiert de ce même milieu. Certainement la curiosité inhérente à l’homme a été la raison primordiale qui l’a poussé à suivre ce chemin. Cependant, la direction qu’il a prise n’a pas été aléatoire : elle a toujours été étroitement liée à ses nécessités immédiates.
Cette étape initiale d’acquisition de la connaissance n’est privilège d’aucun peuple et ne diffère d’un peuple à l’autre que selon leurs nécessités et les possibilités de ressources naturelles dont ils disposent. Les nécessités et les ressources naturelles, abondantes ou insuffisantes, se trouvent profondément liées à cette étape-là. Les connaissances ainsi acquises ne sont pas usuellement reconnues comme « scientifiques », car il leur manque une « méthodologie » et elles ne constituent pas un corps uniforme d’après les modèles actuellement reconnus. Le fait est que ces connaissances passent lentement par un processus de diffusion parmi les peuples et pendant le processus historique, de la même façon que la richesse matérielle, la connaissance éparpillée à travers le monde s’accumule peu à peu et se transforme quand elle arrive en Europe. Elle se joint aux connaissances acquises et développées et gagne le fondement théorique. Ce processus de transmission de la connaissance n’est pas pourtant aléatoire. Soit parce qu’il n’y a pas de coïncidence d’intérêts, soit par des raisons d’ordre culturel, il existe une sélection, qui laisse derrière soi, des « îles » de connaissances, qui sont incorporées aux traditions locales. Souvent, l’Occident absorbe des connaissances d’autres cultures et leur donne une utilisation bien différente de leur emploi original : c’est le cas de la poudre.
L’Occident absorbe de la Chine la connaissance de la poudre et lui donne un usage auquel la culture chinoise n’avait jamais pensé. Avec elle, l’Occident construit son empire colonial et termine par dominer la Chine elle-même. En même temps il ignore complètement la médecine traditionnelle chinoise, dont il ne commence que maintenant à avoir connaissance dans un mélange de perplexité et d’incrédulité.
Il est généralement reconnu que seulement après Galilée (1564-1642), l’ensemble des connaissances accumulées et élaborées en Europe est devenu ce qui est aujourd’hui accepté comme science. L’acquisition d’une méthodologie propre, qu’on appelle « Méthode Scientifique », c’est sûrement ce qui a permis un développement accéléré des diverses branches de la science à partir de cette époque. Jusqu’à ce moment-là, de différents peuples ont donné leurs contributions à la connaissance de la nature, à travers un lent processus, régi par leurs nécessités et intégré dans leurs cultures. La plupart de l’humanité a continué à suivre ce même chemin. En Europe seulement, (et beaucoup plus tard dans son homologue les Etats Unis), l’acquisition de la connaissance scientifique a avancé d’une manière qu’on n’avait jamais vue jusqu’alors. Tel avancement n’aurait pas été possible sans la méthode scientifique. Mais il faut voir que pas seulement à la méthode scientifique il doit être crédité. Des facteurs économiques, culturels, sociaux, religieux, ont été, aussi, déterminants. Même en Europe, où les découvertes scientifiques avaient la plus grande facilité de se répandre, il y a eu des peuples qui ont atteint la révolution scientifique, mais il y en a eu d’autres qui ne l’ont pas atteinte. Sans aucun doute, ce n’est pas parce qu’il leur manquait la capacité intellectuelle.

Développement scientifique et développement économique

Aux temps modernes, le développement scientifique marche en parallèle avec le développement économique. Il serait pourtant naïf d’imaginer que le développement économique a été une conséquence directe du progrès scientifique. L’esprit de conquête, la capacité d’entreprendre et l’imagination de l’homme, ont, probablement, contribué plus que la science au développement économique de l’Europe. A cette époque-là, la science se trouvait renfermée dans les Universités et elle était plus soucieuse de la connaissance en soi-même que du processus productif, lequel, à son tour, n’était pas très préoccupé de la science, sauf quand il pouvait en retirer des avantages immédiats.
Bien que la science n’ait pas participé activement au processus du développement européen, elle a bénéficié du progrès qui en a résulté. L’isolement lui-même de la science, dans les Universités, n’aurait pas été possible, s’il n’y avait pas eu d’argent de plus pour le soutenir. Quand on pense que c’est le colonialisme qui a garanti jusqu’à récemment la stabilité économique et le progrès européen, on ne peut nier que la science elle-même a directement bénéficié du colonialisme. Ceux qui ont l’habitude de dire que les peuples aujourd’hui connus comme sous-développés, n’ont jamais contribué au progrès scientifique devraient se rappeler que s’il n’y avait pas eu le sacrifice de ces peuples, les scientistes du monde développé n’auraient pas eu facilement la tranquillité nécessaire pour se vouer à la connaissance pure.
La révolution industrielle détermine la division du monde en deux : le monde développé et le monde sous-développé : le centre et la périphérie. Au long de ce processus de division du monde, les modèles qui s’établissent dans les pays développés acquièrent une valeur d’absolu et sont imposés à la périphérie à travers le colonialisme, et, plus récemment, renforcés par les moyens modernes de communication des masses.


Tel Etat de chose devrait sans doute se refléter sur le développement scientifique des pays qui, pendant tout le long de processus de décolonisation, atteignent leur indépendance politique. Quant à la science, ces pays ont devant eux des situations qui ne diffèrent pas beaucoup les uns des autres. Essentiellement, ils trouvent une science dans un état de développement auquel ils n’avaient pas participé et qui n’a presque rien à voir avec les connaissances acquises traditionnellement ou développées dans leurs territoires pendant la colonisation. Ils ont aussi trouvé une communauté scientifique qui a développé, à travers les siècles des systèmes de valeurs et des traditions propres attachées à leurs cultures. Il faut encore ajouter à cela le fait que la découverte scientifique a un caractère irréversible. Chaque pas de l’avancement scientifique impose de nouvelles conditions à l’univers de la connaissance, lesquelles ne peuvent pas être ignorées, sous peine de « marginalisation ». Au moment d’avoir leur indépendance, les nouveaux pays se trouvent devant un jeu de cartes marquées. C’est l’Amérique Latine, le premier groupe de pays à acquérir l’indépendance, qui a eu le triste privilège de commencer à jouer le jeu.
Les Espagnols et les Portugais, qui ont colonisé la plus grande partie du territoire que nous appelons aujourd’hui « Amérique Latine », n’ont pas été meilleurs ni pires que les autres colonisateurs. Ils ont eu des caractéristiques propres qui proviennent des conditions du processus historique que ces colonisateurs eux-mêmes vivaient, et qu’ils ont imposé à leurs colonies. Ce n’est pas le cas ici d’une analyse détaillée du processus historique que ces peuples vivaient ni, non plus, du mode de production développé dans leurs colonies. C’est le cas cependant, de montrer quelques caractéristiques qui ont affecté et marqué le développement scientifique dans la région latino-américaine.
La colonisation espagnole et la colonisation portugaise ont établi un mode de production éminemment extractif, destiné à l’exportation. Dans la plus grande partie de la région sous domination hispanique, l’extraction se concentrait sur les métaux précieux (l’or et l’argent). Dans la région sous domination portugaise, qui, plus tard, est devenue le Brésil, l’extraction était surtout agricole, après avoir subi une phase initiale exclusivement de pillage. Ce n’est qu’au XVIIIe siècle qu’on découvre l’or dans une région limitée du Brésil. C’est alors que commence l’extraction du métal.
D’autre part, les Espagnols et les Portugais ont commencé leurs processus de déchéance historique peu de temps après qu’ils ont établi leurs colonies américaines. Ils ne réalisent ni la révolution scientifique ni la révolution industrielle, et ils se maintiennent dans une société stratifiée et dominée par des valeurs religieuses.

Similitudes et différences avec l’Afrique

Les Espagnols ont fondé des Universités aussitôt après leur arrivée en Amérique. Ces Universités ont suivi les modèles qui étaient en vigueur en Espagne d’alors. Elles ont eu, conséquemment, un caractère non scientifique, en ayant pour but, surtout, la formation de professionnels pour servir aux classes dominantes.
Les Portugais, au contraire, n’ont jamais fondé aucune Université au Brésil. Bien au contraire, ils ont pris toutes leurs précautions pour limiter toutes les formes d’enseignement dans leur territoire. Ils n’ont établi que quelques écoles religieuses. Comme conséquence de l’invasion du Portugal par Napoléon et grâce à la « protection » anglaise, la famille royale portugaise va demeurer au Brésil (1808). Seulement à ce moment-là et sous le guide de la mission culturelle française qui a accompagné la famille royale, on a fondé au Brésil les premiers établissements de niveau supérieurs. Il faut remarquer qu’à cette époque-là et pendant une période de treize ans, le Brésil a vécu la situation bizarre d’être colonie et siège de l’Empire portugais. La fondation de ces établissements satisfait, alors, un besoin du colonisateur lui-même. Pendant l’époque coloniale la seule possibilité d’études supérieures pour les jeunes brésiliens était en Europe.
A l’occasion de l’indépendance de l’Amérique Latine (depuis le commencement du XIXe siècle), les pays alors formés ne disposaient, comme on pouvait l’imaginer, d’aucune forme de science, et ils ont hérité de leurs colonisateurs une tradition culturelle tournée vers les études des lois, de la littérature et de la religion, de fond éminemment livresque et dépouillée de tout esprit de recherche. La situation ne s’est pas altérée substantiellement jusqu’à la fin du XIXe siècle.
Au commencement du XXe siècle, il est croissant le nombre de jeunes latino-américains qui, insatisfaits des limitations imposées par les conditions culturel1es de leurs pays et en reflétant l’esprit tourné vers l’extérieur inculqué par le colonisateur, ils partent pour l’Europe où ils commencent à avoir contact avec la science moderne. Ces jeunes, cependant, ne se dirigent pas vers les pays qui les ont colonisés. Ces pays, qui ne les ont pas préparés pour la science moderne, parce que, eux aussi, ils paient le tribut de leur déchéance. Ces jeunes partent surtout pour la France, l’Angleterre et l’Allemagne.
Sous cet aspect, la situation postcoloniale des pays latino-américains diffère de celle des pays de l’Afrique noire qui ont été colonisés par des pays comme l’Angleterre et la France qui commençaient leur processus d’ascension. Si d’une part ils n’ont eu, comme les Portugais et les Espagnols, l’intérêt de promouvoir la science dans leurs colonies, d’autre part ils avaient à offrir à leurs colonisés des Universités modernes, où les étudiants africains pourraient étudier dans la même langue qui leur a été imposée et où ils auraient l’occasion de s’associer, de discuter leurs propres problèmes et de former une communauté intellectuelle nourrie par les idées modernes de la civilisation occidentale. Les étudiants latino-américains, au contraire, se sont dispersés à travers plusieurs pays et ils ont toujours étudié dans des langues qui n’étaient pas les leurs.
Dans le cas latino-américain, il ne faut pas oublier la contribution donnée, dans une époque plus récente, par des scientistes européens qui ont émigré pour des pays de la région. Les persécutions politiques et raciales du nazifascisme ont beaucoup contribué à cela pendant les années 30 et 40. La moderne physique brésilienne, par exemple, a reçu une grande impulsion grâce à cette fatalité historique.

Extension de la science des Etats-Unis

Après la seconde guerre mondiale, recommence le courant d’étudiants latino-américains vers l’étranger, dans un nombre beaucoup plus grand alors. Mais cette fois, ce n’est pas l’Europe qui reçoit le plus grand contingent, mais les Etats-Unis. Cela est la conséquence pas seulement de la chute de l’influence économique et culturelle européenne sur l’Amérique latine, mais aussi de l’ascension de la domination économique nord-américaine, et encore de l’appréciation exagérée de la science faite aux Etats-Unis.
A l’après-guerre, on commence à voir apparaître aussi des mécanismes qui favorisent ces mouvements, spécialement les programmes de bourses d’études pour l’étranger. Les jeunes qui suivent ces programmes, ce sont ceux qui se distinguent le plus dans leurs pays et qui sont capables d’étudier d’égal à égal avec leurs camarades étrangers. Comme ils passent par un processus hautement sélectif dans leurs propres pays, en général ils se distinguent parmi leurs camarades à l’extérieur. A travers la formation à l’étranger une masse de scientistes, pas méprisable en qualité et en quantité, se forme dans certains pays latino-américains. Il faut encore insister sur le caractère tout à fait spontané de ce processus, pas seulement quant à la sélection des étudiants mais aussi quant au choix des branches d’études, tous les deux basés sur des modèles fixes à l’étranger. Les niveaux académiques étaient ceux des pays qui recevaient ces nouveaux scientistes et les champs de recherche, ceux qui étaient en vogue dans ces pays. Il n’y a eu pendant longtemps aucun dirigisme de la part des Gouvernements latino-américains, lesquels ont commencé à se préoccuper de ce sujet seulement très récemment. A cette étape-là, la formation du potentiel scientifique de l’Amérique latine est le résultat de l’effort individuel des étudiants et aussi des professeurs, tous les deux convaincus de la nécessité de former des gens avec le même niveau scientifique que les scientistes des pays développés.


Par conséquent, il est naturel que la science se développe en Amérique latine comme une extension de celle des pays développés, surtout des Etats-Unis. D’autre part, le mode de production dominant en Amérique latine et le processus d’industrialisation caractérisé par l’importation de technologie, n’exigent pas la participation active des scientistes. Les hommes de science sont souvent acceptés comme nécessaires à la formation de meilleurs professionnels. Ce sont ces professionnels qui sont absorbés par le processus productif. Un exemple de cela, c’est l’influence des physiciens et des mathématiciens sur la formation d’ingénieurs aptes à manipuler la technologie importée.
L’homme de science latino-américain est fréquemment accusé d’être aliéné devant le processus de développement de leur pays et de se renfermer dans les « tours d’ivoire ». L’accusation a beaucoup de véracité mais elle n’est pas juste. Quand il s’agit de sa formation scientifique et de la réalisation de sa recherche, le scientiste est maître de son pouvoir de décision. La même chose n’arrive pas à ce qui concerne l’incorporation de la science au processus productif de son pays.
Cette situation n’est pas particulière au scientiste latino-américain ; elle atteint les scientistes de la plupart des pays du Tiers-Monde et même ceux des pays développés. La situation ne diffère pas, essentiellement, de celle du scientiste européen à l’origine de la science dans ce continent-là. La différence fondamentale est, peut-être, le fait qu’à cette époque-là le processus productif n’exigeait pas l’incorporation directe de la science. La même chose ne se passe pas maintenant. La complexité du processus moderne exige encore plus que la coopération de la science : elle exige son incorporation au processus lui-même. Cette incorporation ne se fera, dans chaque pays, que dans la mesure où le pays élit un modèle de développement propre à ce but. Cependant, le pouvoir de décision sur cette élection échappe complètement aux mains des scientistes, ce qui provoque chez eux un mélange de frustration et d’élitisme.

Sortir des « tours d’ivoire »

L’élitisme qui a dominé, et qui probablement domine encore la science de l’Amérique latine et celle du Tiers-Monde, n’a pas été une option consciente de la part des scientistes. Cela a été une position à laquelle ils ont été amenés par différents facteurs qui ont échappé à leur contrôle et qui, récemment, ont atteint le niveau de leurs consciences. Outre les facteurs économiques, la formation massive des gens à l’extérieur a été l’une des principales causes. Des jeunes intellectuellement bien dotés, et en contact avec ce qu’il y avait de meilleur dans la science internationale, sous le point de vue humain et matériel, ne pourraient pas avoir d’autre sentiment que l’admiration envers ce qu’ils ont vu à l’étranger. D’autre part, la conviction prédominante de l’après-guerre et seulement maintenant contestée de ce qu’il existe un modèle idéal de développement, qui devrait être suivi par tous les scientistes. Le scientiste du Tiers-Monde s’est attaché, ainsi, à la communauté scientifique internationale, dans laquelle la discrimination raciale n’est pas prédominante, et l’acceptation de nouveaux membres se fait à travers leurs valeurs intellectuelles, et cela n’a jamais manqué aux jeunes du Tiers-Monde.
Quand ils rentrent chez eux, ces jeunes ne trouvent pas généralement des conditions pour qu’ils continuent leurs recherches, comme ils les faisaient à l’étranger. Ils ne trouvent non plus la possibilité de développer des recherches qui se rattachent aux problèmes de leurs pays. Par conséquent, ils émigrent définitivement, ou, s’ils réussissent à suivre, dans leur pays, la même ligne de recherche dans laquelle ils avaient été entraînés, ils se réfugient dans leurs « tours d’ivoire ». Aux dépens de cet élitisme, un potentiel scientifique s’accumule dans plusieurs pays, un potentiel qui pourra être mobilisé en fonction des nécessités du pays, au moment où des décisions politiques convenables seront prises. Il ne faut pas mépriser le patriotisme de ces scientistes, et l’esprit critique qui se développe chez eux à travers la pratique de la science. Cet esprit critique est usuellement responsable pour une prise de conscience croissante de la part des scientistes de l’Amérique latine et du Tiers-Monde, en face de leur science et du développement de leurs pays.
Dans ces dernières années plusieurs scientistes latino-américains ont fait des efforts pour sortir de leurs tours d’ivoire et participer activement au processus de développement de leurs pays, surtout les spécialistes des branches plus liées à la technologie, comme par exemple les physiciens. Ces efforts suivent deux directions principales : l’élection des lignes de recherche qui semblent être liées au processus économique, et la création de technologies nationales.


Un effort d’adaptation

Si on prend la physique comme un exemple de la première direction, on remarque, dans les dernières années, la préférence des chercheurs pour des spécialités, comme la physique de l’état solide, au détriment des lignes traditionnelles, comme la physique théorique. Il faut remarquer que beaucoup de fois ce sont des physiciens théoriques voués aux recherches de frontière dans leurs spécialités et étroitement liés à la communauté internationale, qui ont stimulé les jeunes étudiants à suivre de nouvelles lignes de recherches au processus de développement.
Des tentatives de création de technologies nationales de coopération avec l’industrie locale sont faites surtout par des physiciens, dont quelques-uns sont originaires de la « physique pure ». Dans la plupart des cas, ces expériences ont été frustrées. Quelques cas isolés qui présentent de bonnes perspectives de succès, sont toujours ceux qui comptent avec l’appui du Gouvernement. Apparemment, il y a eu l’illusion de ce qu’il serait possible d’étendre à la recherche appliquée et technologique les mêmes règles qui prédominent dans la science académique. Dans ce dernier cas le sujet de la recherche est choisi par le scientiste selon ses tendances et dans les directions de la science internationale. La science appliquée et technologique, au contraire, implique une recherche qui est demandée par des intérêts qui sont hors du pouvoir de décision du chercheur. L’absence de demande de recherche appliquée et technologique par les industries locales, qui est le résultat de l’importation de technologies étrangères et de l’incapacité économique de l’entreprise nationale, c’est la raison principale de la frustration de presque toutes ces expériences.
Au début du dernier quart du XXe siècle, on peut affirmer, avec conviction, que le scientiste latino-américain s’inquiète de plus en plus de faire une science qui puisse être utile à son pays. L’esprit critique du scientiste, auquel la pratique de la science, elle-même, a tellement contribué, est généralement le responsable de la chute des mythes qui se sont développés pendant l’époque coloniale et dans l’après-guerre. L’encouragement apporté à l’esprit critique du scientiste par la science, a été probablement la plus grande contribution que cette même science a déjà donné à l’Amérique latine et au Tiers-Monde.

Une nouvelle situation

Trente ans après la fin de la seconde guerre mondiale, la réalité des pays du Tiers-Monde est très différente de celle qu’on envisageait alors. Pendant tout ce temps, la différence entre les pauvres et les pays riches n’a pas diminué, au contraire, elle s’est élargie. La richesse a continué à se concentrer dans les mêmes pays et, en parallèle avec elle, la connaissance scientifique et technologique aussi. Les modèles économiques qui promettaient de mener les pays du Tiers-Monde à un degré de prospérité semblable à celui des pays développés, n’ont rien fait qu’augmenter la prospérité des pays riches, et encore une prospérité douteuse car elle a engendré des maux (comme la pollution), qui conduisent ces mêmes sociétés à un vrai suicide.
Dans le champ de la science et de la technologie, la réalité n’a pas du tout correspondu aux espoirs. Il est vrai que le potentiel scientifique du Tiers monde comme un tout, s’est accru pendant ces dernières décennies et quelques uns de ces pays sont même arrivés à des progrès remarquables. Mais il est également vrai que ce potentiel scientifique n’a pas produit de technologie propre dans ces pays et il ne s’est incorporé non plus à leurs processus productifs. La science du Tiers monde n’a pas encore atteint une personnalité propre ; elle reste comme un prolongement de la science du monde développé, non seulement quant à ses systèmes de valeurs mais aussi quant à la proposition de ses problèmes.
Apparemment il y a une surestimation de la capacité de la science de promouvoir, par elle-même, le développement économique et social. La science est souvent envisagée comme une catégorie autonome, capable de développement propre et indépendante du milieu culturel où elle fleurit. C’est la si détendue « neutralité de la science ».
Il est vrai que les lois naturelles sont en vigueur dans tout le monde, mais il est douteux que la direction que la science prend soit unique, propre et indépendante du milieu. Surtout dans ces dernières années, la direction de la science se détermine par des facteurs qui lui sont tout à fait étranges. L’exemple de la moderne physique nucléaire parle de soi-même. Il est difficile d’admettre qu’après la bombe atomique on puisse encore soutenir la neutralité et l’indépendance de la science. Les intérêts économiques qui contrôlent l’utilisation des connaissances scientifiques dans les pays développés, sont déterminants sur le chemin de la science moderne, dès le moment où la science a été incorporée au processus productif de ces pays. De la même façon, les systèmes de valeurs et les moyens de reconnaître ces valeurs, acceptés par la communauté scientifique, doivent être intimement liés aux sociétés qui les ont créés. Ils sont une manifestation culturelle de ces mêmes sociétés.
Les vieux mythes commencent alors à être questionnés, ce qui donne naissance à une nouvelle situation caractérisée par le refus des modèles de développement importés et par la recherche des modèles autonomes basés sur les caractéristiques propres à chaque pays, en objectivant un développement harmonieux de leurs potentialités humaines et matérielles. C’est une mise en évidence qui commence déjà à être dénommée « endogène ».
Au moment où différents pays commencent à chercher leur voie en direction de telle sorte de développement, il faut commencer les études sur les implications que telle décision apportera.
Avant tout, il faut reconnaître que c’est là une décision éminemment politique et qu’elle met la raison politique au-dessus de n’importe quelle considération d’ordre technique. Cela implique que l’homme de science qui participera au processus qui en résultera, devra assumer une position politique au moment de faire sa science. Ce scientiste, engagé dans le processus de développement de son pays, devra renoncer à plusieurs convictions et croyances qui se sont développées pendant des années avec la valeur de vérité absolue.
La première de ces croyances c’est la neutralité de la science. Il faudra reconnaître que la direction donnée au développement de la science devra être déterminée par les besoins de la société qui veut la promouvoir, et non comme la conséquence inévitable d’un enchaînement de connaissances régies seulement par une logique interne. De la même façon que la direction que la science poursuit aujourd’hui a été définie, en grande partie, par les nécessités de la civilisation occidentale, il faudra choisir des directions qui sont en accord avec les besoins des nouvelles sociétés.
Cela ne veut pas dire nécessairement qu’il faut se mettre à faire une science de « second ordre », destinée à résoudre quelques problèmes immédiats des nouvelles sociétés, tandis que les pays développés continueraient avec les recherches souvent appelées « de pointe » ou « de frontière » et domineraient la plus moderne et coûteuse technologie. Ce chemin, qui est fréquemment indiqué aux pays du Tiers-Monde, ne représente rien qu’une nouvelle forme de la division internationale du travail qui conduirait à une nouvelle forme de dépendance difficilement réversible, car elle engendrerait, dans ces pays, des nécessités qui ne pourraient être satisfaites que par les détenteurs de la technologie « de pointe ».
Bien au contraire l’homme de science du Tiers-Monde devra dominer largement la connaissance scientifique moderne et la méthode scientifique qui l’a engendrée et qui a permis l’avancement de la science comme nous la reconnaissons maintenant. Son problème sera celui de découvrir la direction qu’il donnera à l’utilisation de ces connaissances et à l’application de la méthode scientifique dans la recherche de nouvelles connaissances en fonction des nécessités de la société, pour laquelle la science elle-même sera une nécessité. Pour qu’il ne tombe pas dans le piège de l’immédiatisme, il devra participer activement au travail de réflexion de sa société, de son idéologie, de ses origines, de son histoire et de ses objectifs. Pour cela, l’homme de science ne pourra pas se maintenir aux limites strictes de sa spécialité, mais il devra élargir la gamme de ses connaissances, en les étendant jusqu’à d’autres branches de la science et de la connaissance en général. Il devra aussi interagir avec ses collègues d’autres branches, car seulement un travail d’ensemble pourra conduire à une vision claire de la nouvelle réalité, dans laquelle l’homme de science fera sa science. De cette façon, il sera capable de marcher vers le pont qui doit nécessairement unir les sciences naturelles et les sciences sociales et humaines.
Une fois qu’on ait admis que la science, telle que nous la connaissons maintenant, c’est le résultat des nécessités qui ne sont pas forcément celles du Tiers-Monde, l’homme de science devra repenser complètement la science elle-même, non seulement quant à la direction qui lui sera donnée mais aussi quant à l’objet de la recherche et à sa pratique. A cette occasion-là, les circonstances incorporées aux cultures natives et non absorbées par la science occidentale, devront être revues, pour vérifier à quel point elles pourront être utiles à la nouvelle société, comme des générateurs de nouvelles connaissances scientifiques et même de nouvelles technologies autonomes. Lé fait que plusieurs de ces connaissances n’ont pas été utiles à l’Occident, ne signifie pas obligatoirement qu’elles n’arrivent pas à être utiles dans de nouvelles conditions.


théorie et praxis

L’homme de science aura devant soi une tâche ardue sur laquelle il n’y a pas d’expérience préalable pour se baser, car il devra ajouter à ses tâches de chercheur scientifique un travail continu de réflexion sociale. Il ne pourra pas cependant attendre indéfiniment le résultat de la réflexion pour commencer à agir, parce que, si d’une part il n’y a pas de temps à perdre, d’autre part ce n’est qu’à travers la pratique qu’il sera possible de construire la théorie. La situation est assez nouvelle pour qu’on puisse déjà compter sur des modèles théoriques dignes de confiance. Il lui faudra choisir des chemins qui, dès le commencement, minimiseraient le danger de créer de nouvelles dépendances. Pour cela, une étude critique de l’expérience déjà vécue par son propre pays et par les autres pays du Tiers-Monde, sera de grande utilité, une fois que des certitudes et des erreurs pourront être identifiées. Il n’y aura pas de chemin unique, mais des chemins qui pourront être très convenables à un certain pays et inoffensifs ou même nuisibles à d’autres pays. Ce sera un champ d’action approprié à la coopération internationale à travers les organisations de caractère régional et mondial.
Mais si le rôle de l’homme de science est ample devant tout le processus de développement de son pays, son pouvoir de décision sur la déflagration de ce processus est limité. L’effort du scientiste sera peu utile si le produit de son travail et de sa réflexion ne trouve pas la décision politique convenable, de la part de ses Gouvernements. Il ne manque pas d’exemples de scientistes qui s’appliquent à diriger leurs recherches vers les chemins qu’ils considèrent comme avantageux pour leurs pays, mais qui doivent faire face aux politiques gouvernementales, qui ne se sont pas préparées à absorber ce travail. Le résultat est généralement la frustration du scientiste et son conflit avec le Gouvernement. Cela se termine souvent par la migration définitive du scientiste vers les pays développés. Cette situation est particulièrement grave dans les pays qui ont opté pour un modèle de développement basé sur l’importation de technologies terminées. L’expérience montre que les détenteurs de la technologie ne présentent aucun intérêt à réaliser des recherches, ou même le développement, dans les pays où ils sont établis et surtout des recherches qui conduisent à des technologies autonomes. Au moment actuel, où la plupart de la technologie dans le monde capitaliste est dans les mains et sous le contrôle des puissantes entreprises multinationales, il serait naïf de penser que le scientiste isolé pourra, par le simple effet de ses recherches, changer la situation.
Quel que soit le modèle de développement adopté, la science ne pourra pas fleurir si les ressources financières convenables à long terme ne sont pas mises à sa disposition. La science moderne exige de grandes ressources, surtout pour les recherches appliquées et technologiques. Pour les pays du Tiers-Monde, cela représente une difficulté de plus car, outre la limitation financière inhérente à la condition du sous-développement, les ressources qui seront appliquées devront être « bloquées » pour longtemps, jusqu’au moment où leurs revenus commenceront à se faire remarquer, en devenant des bénéfices pour la société. La recherche scientifique signifie, en termes financiers, un investissement à long terme que le pays fait dans son avenir. Tout cela exigera que ces pays soient obligés à faire des options violentes d’ordre économique, mais tout cela résultera encore dans un changement de stratégie de la recherche par rapport à celle qui est adoptée aujourd’hui, par les pays capitalistes. Ces pays ont concentré leurs recherches appliquées et technologiques surtout dans les mains de l’industrie privée, elle même détentrice du capital. Dans les pays du Tiers-Monde, telle stratégie semble impraticable car, même dans les pays qui ont opté pour une économie du type capitaliste, l’industrie privée, sauf peut-être de rares exceptions, ne dispose pas de capital suffisant pour « bloquer » des ressources à long terme, en investissant sur la recherche. Généralement les rares exceptions ne sont pas prêtes à sacrifier leurs intérêts de profits immédiats et, non plus, n’ont de capacité de compétition avec les entreprises multinationales. Dans ces conditions-là, seulement l’Etat a tout le pouvoir de décision pour diriger les ressources vers la recherche, en ayant en vue les intérêts d’un développement autonome du pays. De cette façon, les pays du Tiers-Monde ne pourront pas copier les modèles de structure de recherche qui ont été implantés par les pays capitalistes ; ils devront créer leurs propres modèles en tenant compte des particularités des économies locales.
Ce n’est pas le cas, ici, de prévoir ou même de suggérer des mécanismes qui ne pourront être élaborés que comme un résultat de réflexions profondes et d’expériences menées à terme dans chaque pays. C’est le cas, cependant, de tisser des considérations sur quelques perspectives qui peuvent être déjà aperçues dans certains cas. Le modèle capitaliste concentre habituellement la recherche fondamentale, celle de caractère plus académique et de rentabilité économique imprévisible à court terme, dans les Universités, et les recherches appliquées et technologiques (et aussi la recherche fondamentale de rentabilité économique prévisible à court terme) dans les entreprises privées, comme on l’a déjà dit plus haut. L’impossibilité pratique de reproduire ce modèle, indépendamment de n’importe quelle autre considération politique, se reflètera sur l’Université non seulement sur sa structure mais aussi sur sa propre conception et sur ses objectifs.

La science dans la production

Il est assez probable que la recherche fondamentale continuera à trouver son « habitat » naturel dans l’Université, mais il est également possible que, dans cette même Université, la recherche appliquée et technologique commence à se développer comme une conséquence directe de la limitation des ressources humaines et aussi matérielles. Quoique les motivations qui mènent les individus à réaliser la recherche fondamentale ou appliquée et technologique soient différentes et doivent être respectées, l’approchement de ces deux types de chercheurs pourrait être avantageux pour les deux, car, en même temps que le scientiste académique pourrait fournir au scientiste appliqué, l’infrastructure de la connaissance fondamentale il pourrait aussi bénéficier des problèmes d’ordre pratique, qui apparaissent dans la recherche appliquée et technologique, lesquels, à leur tour, pourront motiver des études qui les mèneront à de nouvelles connaissances académiques. La formation d’instituts de recherche pour des sujets spécifiques à la recherche appliquée et technologique, attachés aux Universités, pourra être dans certains cas une option avantageuse surtout pour des sujets qui présentent une caractéristique interdisciplinaire. Pour citer seulement un exemple qui se rapporte à un problème crucial pour tous les pays - la famine - on peut attirer l’attention sur la création d’instituts de nutrition, qui est un sujet éminemment interdisciplinaire et de la plus haute importance. Il y en a déjà des exemples dans quelques Universités du Tiers-Monde.
Une possibilité qui s’ouvre pour la recherche technologique dans plusieurs pays est attachée aux grandes entreprises de l’Etat. Ces entreprises qui exploitent, souvent d’une façon monopolisatrice, les secteurs du pétrole, de l’énergie électrique, de la sidérurgie, des mines etc..., c’est-à-dire, des secteurs de grande priorité nationale, pourraient elles-mêmes devenir des centres de recherche technologique pour leurs branches spécifiques et aussi promouvoir des recherches fondamentales et appliquées, de leur intérêt, dans les Universités. Telles entreprises pourraient stimuler beaucoup de processus de création de technologies nationales et autonomes, car elles ont non seulement des ressources matérielles mais aussi le pouvoir de décision nécessaire pour cette option, car elles appartiennent à l’Etat.
La nécessité d’incorporer la science au processus productif ne pourra pas cependant être satisfaite par des tentatives désastreuses qui sont souvent observées, comme par exemple, celle de forcer le scientiste de recherche fondamentale à s’attacher à résoudre des problèmes d’ordre pratique et immédiat. Pas mal de scientistes du Tiers-Monde s’appliquent à la recherche « pure » parce qu’ils ne trouvent pas d’autre option. Pour d’autres, néanmoins, l’option de la recherche « pure » signifie la conséquence d’une tendance naturelle. Le déplacement forcé d’une branche à l’autre, ne pourra occasionner que des individus mécontents et incapables d’arriver à un très bon résultat dans leur travail. Sur le plan de la politique scientifique nationale, cela signifie transmettre à la science fondamentale le vide qui existe maintenant dans la science appliquée, tandis que le but de la politique scientifique doit être celui d’établir un système de science et technologie où toutes les formes de la création scientifique doivent trouver une place appropriée. Quelles que soient les solutions qu’on puisse trouver, elles ne seront effectives qu’au moment où elles seront le fruit d’une solide volonté nationale, fermement soutenue par le Gouvernement. Quelques expériences qui ont été réalisées jusqu’à maintenant en dehors de ces conditions-là, généralement le fruit de l’idéalisme des individus ou des groupes, n’ont pas conduit à des résultats encourageants. Le désir du scientiste de contribuer au développement de son pays est nécessaire, mais il n’est pas suffisant.
Si d’une part on ne peut plus admettre un développement économique autonome sans une base solide sur la science, qui assume le vrai rôle d’instrument de libération des peuples des anciennes colonies, d’autre part la valeur de la science transcende la valeur économique. La science a une valeur culturelle qui pourra donner aux peuples du Tiers-Monde le lien entre leurs cultures traditionnelles et la pensée moderne. L’esprit critique inhérent à la science et la méthode scientifique pourront aider beaucoup les peuples qui commencent à émerger maintenant, à faire une analyse consciente et sans préjugés de leur propre culture et de l’héritage colonial, dont, malgré tout, ils sont les porteurs, et aussi une critique non passionnelle de l’actuelle société développée. Certainement, l’expérience et le travail de réflexion qui se déroulent dans le Tiers-Monde, donneront une contribution effective à la pensée scientifique internationale ainsi qu’à la formation de la nouvelle société, qui devra nécessairement succéder à celle d’aujourd’hui.





Site réalisé avec SPIP avec le soutien de l’Agence universitaire de la Francophonie