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SUR L’HISTORIOGRAPHIE DES LITTERATURES ECRITES DE L’AFRIQUE
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Ethiopiques numéro spécial
revue socialiste de culture négro-africaine
70ème anniversaire du Président L. S. Senghor
novembre 1976

Auteur : Albert Gérard

Il est possible de dire avec précision où et à quel moment la littérature africaine a fait son entrée dans le monde : c’est à Paris, lors du premier congrès des écrivains et artistes noirs, en 1956 [1]. Certes, maintes œuvres avaient été publiées auparavant dans les diverses langues que la colonisation européenne avait apportées au continent noir : en 1889, un auteur angolais, Joaquim Dias Cordeiro da Matta (1859-1899) avait publié un recueil de poèmes au titre un peu inquiétant, Delirios [2]. Depuis le milieu du dix-neuvième siècle, avait existé en Afrique Occidentale Britannique, en Sierra Léone, puis au Nigéria et en Gold Coast, une impressionnante école d’écrivains autochtones hautement instruits, dont l’œuvre, à vrai dire, n’était pas d’ordre imaginatif et artistique, mais didactique, historique, sociologique : leurs vues apparaissent d’ailleurs souvent comme une préfiguration du concept de la négritude [3]. En français, le roman ouest africain était né, avec Amadou Mapâté Diagne, Bakary Diallo, et surtout le regretté Ousmane Socé, ces trois précurseurs [4]. Cependant ce corpus rédigé par des négro-africains dans les langues des colonisateurs n’avait obtenu qu’une audience très restreinte, limitée à de petits cénacles exceptionnellement intéressés à l’Afrique, et souvent imprégnée de condescendance paternaliste.

Le Congrès de Paris accomplit deux choses essentielles.
D’une part - et on se plaît à le souligner en ce jour jubilaire où nous célébrons le Président Senghor -, le Congrès de Paris révélait au monde cultivé le concept de la négritude, armature idéologique rationnellement élaborée, indispensable au développement d’une nouvelle littérature africaine, consciente et fière de ses propres valeurs, déterminée à les affirmer à la face du monde. D’autre part, il apportait une consécration, parfois une consécration anticipée, aux écrivains africains : écrivains dont certains étaient déjà quelque peu chevronnés, tandis que d’autres n’étaient encore qu’en herbe, et d’autres enfin, en germe.
Or cette impulsion, qui s’est révélée si féconde, ne s’adressait pas seulement aux auteurs francophones. Certes, ils furent les premiers à en bénéficier : la preuve en est qu’au cours des années qui précédèrent immédiatement les indépendances, deux générations d’écrivains francophones, l’une née avant la première guerre mondiale, l’autre plus jeune, se manifestèrent et s’imposèrent simultanément à l’attention du public mondial. Mais si le point de départ du Congrès était la francophonie noire (africaine et antillaise), il ambitionnait, - et il s’avéra que cette ambition n’était pas démesurée -, de donner une voix à la mélanité universelle. Y assistèrent et y participèrent des Africains anglophones et des noirs américains (comme l’illustre Richard Wright), des Africains francophones qui ne provenaient pas des colonies françaises (comme le Zaïrois Antoine Roger Bolamba), et même des poètes de langue portugaise, comme l’Angolais Mario de Pinto Andrade.


Le Congrès de Paris

Dans la perspective cosmopolite et panafricaine qui est ici la nôtre, le Congrès de Paris eut trois résultats dont on n’a pas encore fini de mesurer l’importance :
En premier lieu, il provoqua un épanouissement rapide de la littérature lusophone, des tendances parallèles à celles qui avaient inspiré Senghor et Césaire au cours des années 1930 : dans l’archipel du Cap-Vert, on parlait de Caboverdeanidad ; sur le continent, Viriato da Cruz avait lancé le mouvement Vamos descorbrir Angola [5]. A ces efforts pour définir une identité africaine, Mario de Pinto Andrade apportait la caution du Congrès de Paris, et bientôt les jeunes intellectuels luso-africains, réunis à la Casa dos Estudiantes do Império à Lisbonne, s’adonnaient à une poésie résolument et révolutionnairement affirmative, débarrassée des doutes et des ambiguïtés d’antan, débarrassée de ses complexes d’infériorité, une poésie que la censure portugaise de l’époque on s’en doute, éprouva bientôt le besoin de contraindre au silence.
En troisième lieu, il n’est pas excessif de dire que le Congrès de Paris fut aussi à l’origine de l’essor spectaculaire pris, aux environs de 1960, par la littérature de langue anglaise, A vrai dire, les intellectuels noirs formés à l’école anglo-saxonne étaient pleins de réticences à l’égard du concept de négritude, qu’ils jugeaient trop abstrait et trop idéalisant : il suffit, pour s’en convaincre, de relire les réactions de Richard Wright. Mais il était indéniable que le concept était formulé et que la poésie qui en dérivait existait. Ce fut donc d’abord sous la forme d’un défi que le Congrès de Paris et ses séquelles affectèrent les jeunes ailleurs nigérians sortis de l’Université d’Ibadan. Les premiers numéros de la revue Black Orpheus [6], - et il est bien symptomatique que ce titre ait été emprunté à l’essai dont Jean-Paul Sartre avait préfacé l’anthologie de Senghor -, étaient pratiquement alimentés par des traductions d’œuvres de langue française. Mais à la fin des années 60, le Nigéria venait en tête des pays producteurs de littérature en langues européennes : en tête pour la quantité, mais aussi égal à quiconque pour la qualité. Et ce n’est pas tout, car l’exemple nigérian fit bientôt tache d’huile, et les cercles concentriques de la créativité poétique et romanesque atteignirent bientôt les autres pays de l’Afrique occidentale naguère britannique, et plus tard, à partir de 1962, ceux de L’Afrique orientale.
Je ne parlerai pas de l’Afrique australe, où des sociétés qui sont encore de type colonial ont suivi des cheminements littéraires forcément très différents.
Quoi qu’il en soit, au cours du dernier quart de siècle, deux phénomènes littéraires d’une importance inégalable se sont produits en Afrique noire. D’une part, des sociétés à civilisation orale ont accédé massivement à l’écriture, et sont entrées brusquement dans l’ère de Gutenberg. D’autre part, une partie significative de l’intelligentsia a choisi de s’exprimer dans des langues étrangères (comme jadis de mes propres ancêtres de Gaule et d’Ibérie s’exprimèrent en latin), qui ont en commun avec le latin du Moyen-Age l’avantage d’être accessibles à un public international. Ainsi se créa une nouvelle littérature, certes. Mais ainsi aussi se créa un nouveau domaine d’investigation scientifique. Car en somme, jamais il n’avait été possible d’observer de tels phénomènes (qui s’étaient produits à l’époque romantique, au début du Moyen-Age occidental, et au temps d’Homère), avec les moyens et les techniques de la recherche moderne.
L’avenir devra reconnaître que, face à cet énorme enfantement, les hommes de science (et les femmes de science) de notre temps ont réagi avec une louable promptitude. Pour ne parler que des livres, - et non des, articles de périodiques - je rappellerai que dès 1952, Gerald Moore publiait son Seven African Writers, où il examinait, dans une perspective critique, l’œuvre qu’avaient alors donné quatre écrivains francophones et trois écrivains anglophones. Et vous me permettrez de rendre ici hommage à ma compatriote, Lilyan Kesteloot, qui a aujourd’hui retrouvé l’atmosphère intellectuelle si propice de Dakar, et qui en 1963, publiait la thèse de doctorat qu’elle avait défendue en 1960 sur les Ecrivains noirs de langue française : là où Gerald Moore faisait œuvre de critique, Lilyan Kesteloot abordait plutôt cette nouvelle littérature en sociologue et en historienne.
D’autres cependant éprouvaient le besoin d’une approche à la fois plus ample et plus systématique. Il est évident que pour l’étude (surtout historique) d’une littérature, le premier outil indispensable est une bibliographie aussi complète que possible. Des efforts dans ce sens furent faits très tôt : je ne mentionnerai ici que la « Bibliographie africaine et malgache » que Roger Mercier publia dans la Revue de Littérature Comparée en 1963, alors qu’il enseignait à l’Université de Dakar. Deux ans après, paraissait la première mouture d’un ouvrage par lequel le regretté Janheinz Jahn s’est assuré une place de tout premier plan dans l’évolution de la science africaniste : Die Neoafrikanische Literatur, Gesamtbibliographie von den Anfängen bis zur Gegenwart (Düsseldorf, 1965). Dans l’usage de Jahn, le terme « néo africain » recouvrait les œuvres produites par les noirs dans le monde entier ; en Afrique, aux Antilles et aux Amériques. C’est là une conception qui peut se défendre, encore qu’elle ne se soit pas révélée très opératoire : en effet, les circonstances historiques se sont déroulées de telle sorte que l’expérience africaine, l’expérience antillaise et l’expérience américaine sont extrêmement dissemblables, ce qui ne peut manquer d’affecter les littératures qui les expriment. De surcroît, l’expérience africaine, vue en elle-même, est déjà marquée par une extrême variété, tant dans ses substrats locaux que dans l’impact des régimes coloniaux. C’est sans doute pourquoi Jahn se limita sagement à l’Afrique noire dans une deuxième mouture, d’ailleurs beaucoup plus étoffée, de sa bibliographie [7].
La bibliographie de Jahn présente deux caractères sur lesquels il convient d’attirer l’attention. Le premier, c’est, qu’au contraire de la plupart des travaux analogues qui l’avaient précédée, elle est multinationale et interlinguistique. Les œuvres en anglais et en portugais y figurent aussi bien que celles qui sont rédigées en français. Jahn créait les fondations scientifiques bibliographiques nécessaires pour une approche globale des littératures de l’Afrique noire. La valeur, et même la nécessité, de ce type d’approche s’étaient fait sentir dès les débuts de la science littéraire africaine : déjà le petit livre de Gerald Moore traitait d’écrivains anglophones aussi bien que francophones, et son exemple fut suivi par d’autres spécialistes anglo-saxons comme Ann Tibble (1965) ou Tudith Gleason (1965), ou encore par des Nigérians comme Oladele Taiwo (1967) [8]. II n’en est pas allé de même parmi les critiques francophones, qu’ils fussent européens, antillais ou africains. Je n’en veux pour exemple que les travaux bien connus d’Edouard Eliet (1965), de Robert Pageard (1966), de Jean-Pierre Makouta Mboukou (1969) et de Jean Marie Abanda Ndengue (1969) [9] ou même deux ouvrages, plus récents pourtant, que Robert Cornevin a consacrés à la littérature francophone d’Afrique noire (1970 et 1976) [10]. Cela s’explique sans doute en partie par l’incontestable priorité de la littérature d’expression française : elle fut, pendant plusieurs années, la seule existant réellement en qualité et en quantité suffisante pour attirer les chercheurs. Mais il ne faut pas non plus se dissimuler l’impact d’un certain francotropisme que l’enthousiasme des Français pour leur propre langue et leur propre civilisation a souvent réussi à inculquer aux peuples, européens comme africains, sur lesquels ils ont exercé, à un moment donné de l’histoire, une influence prépondérante. On constate d’ailleurs de même que si la plupart des œuvres francophones de quelque importance ont été traduites en anglais, la réciproque n’est pas vraie ; alors que le lecteur de langue anglaise a accès à Senghor et à RabéariveIo, à Hamidou Kane et à Mongo Beti, à Sembène Ousmane et à Yambo Ouologuem, le lecteur francophone, lui, n’a guère la possibilité de lire qu’un roman de Turuola, deux de Chinua Achebe, trois ou quatre pièces de Wole Soyinka, quelques romans de Peter Abrahams.
Il me paraît évident que cet esprit « nationaliste », cet égocentrisme ethnique et linguistique, qui a malheureusement présidé à la formation de la science littéraire européenne au dix-neuvième siècle, doit être rigoureusement proscrit.


Sous le signe de l’internationalisme

Il est extrêmement souhaitable que la science littéraire africaine qui est en train de naître sous nos yeux se place sous le signe de l’internationalisme et de la solidarité continentale. Ce besoin de globalité se marque bien dans le récent ouvrage de O.R. Dathorne, The Black Mind, qui, malgré ses défauts, a le grand mérite d’offrir un panorama complet de la littérature de l’Afrique noire dans les trois grandes langues européennes que l’histoire lui a assignées pour médium [11]. Aussi doit-on se réjouit de la décision, prise en août dernier par l’Association Internationale de Littérature Comparée, de confier à une équipe internationale de spécialistes la rédaction d’une Histoire des Littératures Africaines en Langues Européennes, dont on peut espérer qu’elle jettera des bases solides pour l’historiographie littéraire du continent noir. La littérature africaine en langues européennes est encore bien jeune, mais elle a parcouru avec une extrême rapidité les premières phases de sa croissance, et il n’est certes pas trop tôt pour en faire l’histoire.
A côté de cet intérêt international, la Bibliographie que Jahn publiait en 1965 offre un second caractère qui, à longue échéance, me paraît devoir conduire à des résultats encore plus féconds : c’est qu’il ne reprend pas seulement les œuvres en langues européennes, mais aussi celles qui furent imprimées en langues africaines. Celles-ci n’avaient jamais suscité l’intérêt, extrêmement pratique et para-littéraire - que de quelques missionnaires, linguistes et éducateurs. Seul un autre savant de formation germanique, le Suisse Peter Sulzer, avait abondamment montré, dès 1953, l’intérêt intrinsèque que pouvaient présenter les littératures écrites en langues indigènes en Afrique australe [12]. Et Jahn avait été alors le seul à saisir la portée de cette démonstration. Mais sa bibliographie, surtout dans sa seconde édition, faisait ressortir aux yeux de tous l’importance de cette production, au moins aussi abondante que la littérature en langues européennes, et de surcroît plus ancienne.

Les débuts de l’alphabétisation

C’est qu’en effet les conquérants européens apportèrent l’écriture dans toute l’Afrique. Mais en Afrique britannique et allemande, l’alphabet fut d’abord utilisé, non pour enseigner les langues du colonisateur, mais pour fixer les parlers locaux. La raison en est simple : les missionnaires anglais et allemands étaient en général protestants ; la tâche qu’ils s’assignaient était de mettre la parole de Dieu, l’Ecriture sainte, à la portée les Africains ; et ils trouvèrent plus expéditif d’apprendre aux Africains à lire et de traduire la Bible dans les langues africaines, que d’attendre que les Africains aient appris assez d’anglais ou d’allemand pour lire les livres sacrés dans ces langues. C’est ainsi que plusieurs idiomes africains devinrent des langues littéraires écrites. Les œuvres rédigées en ces langues n’ont évidemment qu’un public restreint. Très peu d’entre elles ont bénéficié de traductions en langues européennes. Cela ne signifie pas qu’elles soient dépourvues de valeur. Après tout, peu auparavant, l’Europe aussi avait vu grâce au romantisme, l’accession à la dignité littéraire écrite de nombreux dialectes de petite diffusion, auparavant écrasés par les langues majeures de l’occident. Il en va de même en Afrique, et je n’en citerai qu’un exemple : le Chaca de l’écrivain Thomas Mofolo ; ses traductions française et anglaise ont inspiré plusieurs poètes dramaturges, dont il serait superflu de mentionner ici le plus connu.
Ces littératures qui sont, chronologiquement parlant, le fruit premier de la colonisation et de l’alphabétisation qui en résulta, reçoivent aujourd’hui une attention de plus en plus soutenue, de la part notamment de savants africains, qui seuls sont armés pour apprécier correctement parce qu’ils peuvent seuls les comprendre de l’intérieur. Mais il apparaît avec une évidence croissante qu’elles doivent être intégrées dans toute approche globale de la littérature africaine. Dès 1967, un Autrichien, Ulli Beier, qui avait été, avec Jahn, un fondateur de Black Orphus, reprenait, dans une collection d’études précédemment parues dans cette revue, des essais sur les littéraires écrites en Evhé, en Yoruba, en Akan, en Haussa et en Swahili [13]. En 1969, Jahn encore, dans sa Geschichte der neoafrikanschen Literatur [14], s’inspirait des travaux de Sulzer et de divers linguistes allemands pour traiter aussi les littératures haussa et swahili et de celles de l’Afrique australe. En 1972, un numéro spécial de la Review of National Literatures consacrait plusieurs études aux littératures écrites en langues africaines, aussi bien d’ailleurs qu’à la tradition orale. La même année, paraissait un ouvrage tchèque [15], où trois spécialistes proposaient, sous une forme à vrai dire assez schématique, une vue d’ensemble des littératures de l’Afrique moderne écrites en langues européennes et africaines. Cette tendance nouvelle est éminemment salutaire, car il est d’ores et déjà certain que certaines de ces langues sont appelées à un grand avenir littéraire, comme l’étaient à la fin du Moyen-Age, les langues vernaculaires de l’Europe occidentale.
Jusqu’ici il n’a été question que des littératures qui se sont constituées (en langues africaines d’abord, en langues européennes ensuite) sous l’effet du contact culturel avec l’Europe. Mais l’Afrique n’était pas, auparavant, un continent totalement illettré. La colonisation européenne n’a provoquéqu’une troisième vague d’alphabétisation. La première se produisit lorsque des immigrants sémites venus de l’Arabie du Sud introduisirent l’écriture sabéenne sur les hauts plateaux d’Abyssinie quelques siècles avant le début de l’ère chrétienne : ce fut là le germe des littératures éthiopiennes, qui peuvent se targuer de deux millénaires d’existence [16].


L’expansion musulmane

La deuxième vague d’alphabétisation fut une conséquence de l’expansion musulmane aux premiers siècles de l’Hégire. L’Islam répandit en Afrique noire non seulement le livre saint, le Coran, mais aussi la langue sacrée, l’arabe, et l’alphabet au moyen duquel elle était consignée. Les résultats littéraires de ce contact culturel furent impressionnants. En Afrique occidentale, on vit fleurir, aux Quinzième et seizième siècles de notre ère, une remarquable littérature arabe à Tombouctou, capitale intellectuelle de l’empire songhay. Dès le début du dix-huitième siècle se manifestait, en Afrique orientale, une littérature en langue locale, le swahili, transcrite au moyen de l’alphabet arabe. Et à partir de la fin du dix-huitième siècle, on put voir surgir, en Afrique occidentale, au moins trois littératures de ce même type ajami, délibérément créées pour les besoins du grand mouvement de réforme, dont le vecteur initial fut l’ethnie peule, et qui prit son essor non loin d’ici, dans le Fauta Toro.
L’ensemble de cette littérature d’inspiration islamique [17] constitue un domaine immense et un vaste champ d’action pour la science littéraire africaine. Certes, des chercheurs s’occupent à la découvrir et à l’inventorier : Européens d’abord, mais aussi et grâce à Dieu, de plus en plus nombreux, des Africains. Les centres d’études se multiplient, les plus importants actuellement ceux d’Ibadan, de Legon, et, bien entendu, l’I.F.A.N. à Dakar. Mais la tâche est immense. A travers toute l’Afrique musulmane, d’innombrables manuscrits restent encore inconnus, dissimulés et vénérés dans les bibliothèques privées de lettrés islamiques. Dans ce domaine bien précis, c’est sans doute la mission la plus urgence de la science africaine que de préserver cet héritage prestigieux du passé intellectuel du continent, de l’analyser et d’en faire ressortir la signification en une grande synthèse historique, à présent encore impossible.
Ici, comme en d’autres domaines, le Sénégal peut servir d’exemple, il est possible que peu de Sénégalais, même cultivés, sachent que ce petit pays de l’Extrême-Occident peut faire état d’un patrimoine littéraire plus que spectaculaire en quatre langues différentes. Nul n’ignore, sans doute, qu’il a été le premier moteur de la littérature africaine francophone moderne. Mais jusqu’il y a peu, qui savait de science sûre qu’il avait également produit, tout au long du dix-neuvième siècle, une abondante poésie arabophone, dont un chercheur de l’I.F.A.N., Monsieur Amar Samb, vient seulement, au terme de nombreuses années de patientes recherches, de faire le bilan [18]. En 1935, Henri Gaden révélait l’existence d’une poésie écrite en poular, lorsqu’il publiait une ode célèbre consacrée par Mohammadou Aliou Thiam à la gloire du grand réformateur El Hadj Oumar [19] : il ne semble pas que cette troisième littérature sénégalaise ait fait l’objet, par la suite, de recherches systématiques malgré l’intérêt que l’on porte à présent à l’activité littéraire des Peuls dans d’autres régions de l’Afrique occidentale [20]. Quant à la littérature de langue wolof, dont l’existence fut révélée naguère par Cheikh Anta Diop [21] et Pathé Diagne [22], elle est encore peu connue bien qu’Amar Samb ait publié et traduit plusieurs œuvres de celui qui passe pour son plus éminent représentant, Moussa Ka [23].
On voit assez bien combien notre connaissance du passé littéraire africain, et singulièrement sénégalais, est encore lacunaire, et avec quelle insistance s’impose le développement rapide d’une science africaine en cette matière. Notre ignorance ne se borne pas à l’héritage islamique. Même la littérature francophone du Sénégal, en apparence si abondamment étudiée pourtant, recèle des zones d’ombre, dont je voudrais, pour terminer, citer un exemple : Birago Diop, le merveilleux conteur que nous aimons tous, avait un frère aîné, Massyla. Au lendemain de la première guerre mondiale, celui-ci écrivit un roman, Le Réprouvé, roman d’une Sénégalaise, qui parut, en plusieurs livraisons, dans un périodique dakarois, la Revue Africaine Artistique et littéraire. A l’occasion du Congrès des Africanistes qui s’est tenu à Dakar en 1967, j’ai découvert, à la bibliothèque de l’I.F.A.N., un seul numéro contenant le deuxième épisode du roman de Massyla Diop [24]. Tous les efforts faits pour retrouver cette revue ont été jusqu’à présent échoué [25]. Or le fragment qui reste donne à penser qu’il s’agit d’une œuvre importante, pénétrante, largement supérieure aux écrits de Diagne et de Bakary Diallo, un récit qui annonce les développements ultérieurs du roman sénégalais avec Ousmane Socé et Abdoulaye Sadji. On voudrait espérer que tous les exemplaires de tous les numéros de cette revue n’ont pas sombré dans le néant. En tous cas, une enquête systématique s’impose, dans les bibliothèques publiques, privées, scolaires : son succès permettrait sans doute d’avancer d’une manière significative la date de la maturité romanesque du Sénégal francophone.
Le temps n’est plus où les historiens européens pouvaient prétendre, - en toute bonne foi, d’ailleurs -, que l’Afrique noire, étant dépourvue d’écriture, serait par conséquent un continent sans histoire. Ce n’est pas au Sénégal qu’il est besoin de démontrer que la littérature est une manifestation capitale de la culture d’une société. Aussi ne saurait-on trop souligner que, s’il est nécessaire d’amplifier et d’approfondir la connaissance déjà détaillée que nous avons des littératures en langues européennes, il importe au plus haut point de renforcer la recherche sur les littératures en langues africaines et en arabe (pour ne pas parler ici des littératures orales). Cela est important, non seulement pour rendre encore plus positive et plus complète l’idée que l’Afrique se fait d’elle-même, mais aussi pour corriger, car elle en a encore grand besoin, l’image que le monde se fait de l’Afrique.


[1] Présence Africaine, VIII-IX-X (juin-novembre 1956) et XIV-XV (juin-septembre 1957).

[2] Sur la littérature d’expression portugaise, voir Russell G. Hamilton, Voices from an Empire : A History of Afro Portuguese Literature (Minneapolis 1975).

[3] Robert W. JuIy, The Origins of Modem African Tought (Londres 1968).

[4] Robert Comevin, Littératures d’Afrique noire de langue française (Paris 1976).

[5] Voir Carlos Ervedosa, A literatura angolana : Resenha Historica (Lisbonne 1963), et Norman Araujo, A Study of Cape Verdean Literature (Boston 1966).

[6] Bernth Lindfors, « A Decade of Black Orpheus », Books Abroad, XLII (1968. 509-516),

[7] Janheinz Jahn et Clauss P. Dressler, Bibliography of Creative Mricain Writing Nendeln, (Liechtenstein, 1971).

[8] Pour plus de détails, voir Albert Gerard, « Bibliographical Problems in Creative African Literature », JGE. The Journal of General Education, XIX, (1967), i, 24-24.

[9] Sur ces débuts de la recherche scientifique en littérature africaine, voir Janheinz Jahn, « Modern African Literature : Bibliographical Spectrum » Review of National Literatures, II (1971), ii, 224-242.

[10] Robert Cornevin, op. cit., et Le théâtre en Afrique noire et à Madagascar (Paris 1970). Contrairement à ce que son titre peut donner à croire, cet ouvrage ne traite que de l’Afrique francophone.

[11] O. R. Dathorne, The Black Mind.- A history of Alrican Literature (Minneapolis 1974).

[12] Peter Sulur, Schwarze Intelligenz (Zurich et Fribourg-en-Brisgau, 1953). Sur les littératures bantoues de l’Afrique Australe, voir aussi : C. L. S. Nyembezi, A Review of Zulu Literature (Durban, 1961 ), Albert Gerard, Four african Literatures : Xhosa, Sotho, Zulu, Amharic (Berkeley, 1971) et A. C. Jordan, Towards an Alriean Literature : The Emergence of Literary Form in Xhosa. (Berkeley, 1973).

[13] Ulli Beier (ed.), Introduction To African Literature (Londres, 1967). Voir aussi les chapitres consacrés aux littératures vernaculaires dans Bruce King, Introduction to Nigerian Literaturers (Lagos, 1971).

[14] Düsseldorf, 1966. Traduction anglaise : A History of Neo African Literature Writing in Two Continents, (Londres, 1968). La traduction française porte un titre plus modeste et plus appropriée : Manuel de littérature néo-africaine du 168 siècle à nos jours, de l’Afrique à l’Amérique (Paris, 1969).

[15] Vladimir Klima, Karel F. Ruzicka et Petr Zima, Literatura Cerné Afrik)’ (Prague, 1972). Traduction anglaise : Black Africa : Literature and Language (Dordrecht et Boston, 1976).

[16] Sur les littératures d’Ethiopie, voir Enrico Cerulli, Storia della letteratura etiopica (3e éd., Florence, 1968).

[17] Pour une synthèse provisoire, tenant compte de ces phénomènes largement antérieurs à l’impact européen, voir Albert Gérard, « Introduction aux littératures de l’Afrique noire », in P. Salmon (éd.), l’Afrique Noire (Bruxelles, 1976), et « La littérature islamique de l’Afrique occidentale », Bulletin des Séances de l’Académie Royale des Sciences d’Outre-Mer, 1975, n° 3, 268-283.

[18] Amar Samb, Essai sur la contribution du Sénégal à la littérature d’expression arabe (Dakar, 1972).

[19] La vie d’El-Hadj Oumar (Paris, 1935).

[20] Qu’il suffise ici de renvoyer aux travaux remarquables d’Amadou Hampaté Bâ, d’Alpha lbrahima Sow et de Christiane Seydou.

[21] Voir Nations nègres et cultures.

[22] Voir ses ouvrages sur la langue wolof, et notamment une notice sur Moussa Ka dans sa « Chronique linguistique », Présence Africaine, nO 61, (1967), pp. 149-154.

[23] Voir la présentation, par Amar Samb, de la traduction d’un poème de Moussa Ka, « Mâ dyêma burati... », Bulletin de l’IFAN, série B, XXX (1968), iii, pp. 592-612.

[24] N° 6 (juillet 1925), pp. 335-340.

[25] Notamment Robert Cornevin, « Le Réprouvé de Massyla Diop, premier roman africain de langue française, doit être retrouvé ». Culture Française, XVIII (1969), iii, pp. 28-30.




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