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LE DEVELOPPEMENT PAR LA BASE OU LA RECHERCHE D’UNE MEILLEURE APPROCHE EDUCATIVE
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Ethiopiques numéro spécial
revue socialiste de culture négro-africaine
70ème anniversaire du Président L. S. Senghor
novembre 1976

Auteur : Amadou Touré

Le rôle de premier plan que pourrait jouer la transformation de l’école dans le processus général de développement des pays africains n’apparaît pas encore clairement aux yeux des principaux responsables de ces pays. Cela ressort de la constatation selon laquelle depuis l’accession à l’indépendance, il y a de cela déjà une quinzaine d’années, diverses réflexions sur le choix du système d’enseignement n’ont guère été approfondies au point de concevoir et de mettre en pratique des réformes adaptées au contexte nouveau. Une telle situation qui a abouti à une croissance sans développement est jugée comme particulièrement aberrante pour les spécialistes des problèmes du développement. Le clivage apparu entre l’école d’une part et le milieu de l’autre est sans nul doute préjudiciable à l’acquisition même des différentes technologies dont le transfert aux pays sous-développés est considéré aujourd’hui comme une tâche primordiale dans le système des rapports entre nations nanties et nations en voie d’industrialisation.
Les vicissitudes et l’inadaptation du système scolaire hérité de la colonisation ont été largement dénoncés par les tenants de diverses écoles de linguistiques et de psychopédagogie. Il n’est pas jusqu’à l’économiste qui ne cherche en vain dans le système la justification des investissements concernés.
En comparant les taux de budget réservés à l’éducation dans la plupart de nos pays à ceux des enfants scolarisés d’une part et aux résultats scolaires d’autre part, l’on est arrivé à se demander si paradoxalement l’école ne constitue pas la principale barrière au développement même de l’économie. Pour s’en convaincre, il suffit de suivre la courbe de montée vertigineuse des dépenses en éducation et celle qui concerne la baisse des taux de scolarisation et, plus grave encore la déscolarisation, l’exode rural et les problèmes sociaux qui en découlent.
Aucun des pays concernés n’a encore entrepris les réformes qui s’avèrent indispensables à la bonne marche du système scolaire afin de le rendre apte à remplir le rôle de catalyseur de l’économie en général et de la formation de l’homme en particulier.
Il faut cependant reconnaître que depuis quelques années certaines initiatives ont vu le jour mais pour peu qu’elles ne s’en tiennent qu’à des aspects particuliers du problème, elles restent timides sinon inopérantes.
Ces initiatives peuvent se résumer en trois rubriques essentielles :
- L’utilisation des langues nationales ;
- La refonte des programmes par l’adoption de stratégies éducatives régionales ;
- La prise en considération des plans, projets ou opérations de développement.
A l’analyse, il ressort bien que les trois types de réforme en fait forment un tout indissociable. Dans le présent article, nous tenterons successivement de justifier le bien fondé de chacune de ces options avant de conclure sur leur nécessaire intégration dans un système cohérent correspondant au type d’école dont nos populations ont besoin pour leur épanouissement.


Les langues nationales

Ainsi que nous venons de le voir, l’une des transformations les plus notables de l’école coloniale a été dans certains pays africains l’adoption d’une ou plusieurs langues nationales dans l’enseignement. Ce changement du médium se comprend d’autant plus que l’une des difficultés qu’aucune méthode éducative ancienne ou moderne n’a pu encore résoudre, se situe précisément au niveau de la communication. En effet, pour le linguiste tout comme pour le psychopédagogue, il n’est guère possible d’éduquer un homme en dehors de cet élément fondamental que représente sa langue. Lorsque celle-ci n’est pas prise en considération ou lorsqu’elle est abandonnée au profit d’une langue quelconque, il en résulte des problèmes insolubles. Apprendre une deuxième langue ou apprendre par le biais d’une deuxième langue restera toujours un pari difficile tant que subsiste la première. Cela ressort d’une logique propre aux langues elles-mêmes. L’accession à un bilinguisme parfait est impossible.
Nous ne sommes pas sans ignorer que l’âge scolaire a été choisi précisément au moment où l’on a jugé l’enfant capable de parler sa langue. L’enfant a déjà une certaine idée de sa phonologie, de sa morphologie, de sa syntaxe et de son lexique. Une fois à l’école, il doit abandonner ses habitudes linguistiques pour adopter de nouvelles habitudes. Or, la répartition horaire de l’emploi des langues est bien facile à voir ici : la nouvelle langue est imposée par la classe alors que la langue familiale, interdite là, règne sans partage à la maison. A la lumière de tous ces faits, nous constatons que malgré les contraintes qu’impose le système éducatif, le plus clair du temps est consacré à l’emploi de la langue maternelle qui, en tant que langue première et langue du milieu, crée un faisceau d’habitudes persistantes s’opposant à la maîtrise correcte de tout autre système linguistique et le contrariant. Demander à l’individu de se défaire de cet attribut premier que constitue sa langue maternelle mène à une déculturation aux conséquences imprévisibles.
L’analyse psycholinguistique des interférences entre systèmes en contact penche vers le maintien à l’école de la première langue de l’enfant au moins au niveau des premières années de la scolarisation. Il semble bien que si la problématique de l’école était abordée dans ce sens en Afrique, l’on éviterait bien de déperditions au niveau du primaire. L’approche par la langue maternelle pourrait permettre comme le disait le professeur Hardy « de ménager les transitions, de dépayser le moins possible l’intelligence de l’enfant, d’éviter tous ces désastres pédagogiques et sociaux qui ont donné naissance à tout un vocabulaire technique consacré aux dépaysés, aux déracinés » etc... En faisant de cette langue une langue à statut plénier d’enseignement, on ferait gagner du temps au contraire de la langue étrangère qui fait appel à des mécanismes de pensée tout à fait différents de ceux auxquels l’esprit de l’enfant est habitué et qui requiert un effort trop long et trop prolongé. Compte tenu de toutes ces difficultés, une bonne approche éducative requiert l’utilisation de la langue parlée par le milieu.
Néanmoins, il est bien évident que l’option en faveur de l’utilisation de la langue maternelle n’est guère aisée, compte tenu des problèmes politiques et techniques qu’elle entraîne obligatoirement. Elle nécessite sans nul doute une longue période de réflexion notamment sur une planification linguistique de laquelle devront ressortir les critères de choix des langues à retenir pour l’enseignement. En outre, un tel changement ne va pas sans que l’effort des gouvernements ne s’oriente vers le développement de ces langues.
Le cas tanzanien peut être considéré dans cette perspective comme un exemple particulièrement intéressant à suivre. Il en est de même de l’expérience du « six years primary school » de l’Université d’Ifé au Nigéria en ce qui concerne l’utilisation de la langue Yoruba.

Une refonte des programmes

Il est à noter cependant que ces diverses actions malgré le progrès qu’elles ont permis de réaliser resteront toujours des approches timides tant qu’elles ne s’accompagnent pas d’une refonte des programmes en vue de les conformer aux diverses stratégies éducatives régionales. En effet, l’étude du milieu et l’utilisation de la langue parlée par ce milieu doivent aller de pair d’autant qu’elles doivent aboutir toutes deux à favoriser l’accession au savoir par le développement des éléments d’abord puisés dans le milieu environnant. L’une des grandes aberrations des programmes scolaires actuels est de croire qu’il est possible de mettre à l’écart la langue et les autres éléments du milieu dans lequel baigne l’enfant. Bien des désastres pédagogiques peuvent être évités si auparavant l’étude de milieu entrait dans la conception de l’école africaine. En communiquant avec leurs parents dans leur langue, et en puisant leur connaissance dans les données de l’environnement, l’enfant est immédiatement amené à un meilleur épanouissement de ses facultés créatrices. C’est là que se trouve un aspect très important de l’éducation : son sujet et sa nature profonde.
L’éducation doit, en effet, tenir compte de la réalité présente avant de se définir comme moyen de transmission de connaissances nouvelles. Cela suppose qu’un accent particulier sera mis sur les valeurs traditionnelles dont sont dépositaires les habitants des villes et des campagnes. L’intégration de l’école à la société est la condition essentielle de sa réussite et même de sa survie.
Une telle perspective demande de la part des organismes chargés de l’éducation la mise au point d’un certain nombre de projets de recherche-action portant sur les thèmes tels que : le système éducatif dans la société précoloniale, le fonctionnement des associations villageoises et surtout, les caractéristiques et l’évolution des technologies locales comme par exemple la tradition de la forge, du tissage et de la culture.


La recherche sur l’environnement africain débouchera à coup sûr sur la restitution aux communautés de base d’un certain nombre de responsabilités parmi lesquelles la prise en charge de l’école elle-même. Ce transfert est la seule voie facilitant la réhabilitation du milieu et par voie de conséquence celle de l’homme lui-même. Elle est à notre sens le moyen le plus sûr de créer en l’homme la confiance en lui-même et en ses capacités. La recherche dans ce domaine doit se prolonger pour toucher toutes les initiatives créatrices qui apparaissent ici et là dans les champs et dans les ateliers.
Une fois les données du milieu assimilées et les modalités d’application définies, l’attention de l’enfant doit être orientée vers l’acquisition du savoir nouveau que représentent la science et la technique modernes. Les nouvelles connaissances doivent s’intégrer dans les premières et non les contrarier tant il est évident que seule l’assimilation de ces dernières peuvent favoriser les innovations ultérieures
Par ailleurs, la nécessaire liaison entre formation théorique et formation pratique devient d’autant plus facile qu’il n’y aurait plus entre l’école et la vie aucune rupture. Cette interaction sera d’autant plus effective que l’observation des faits et l’expérience joueront une place de choix dans la nouvelle pédagogie. La création et l’entretien de jardins et d’ateliers scolaires pour les élèves eux-mêmes sont considérés comme une entreprise fondamentale dont la réussite sera un indicateur important de l’insertion réelle des individus dans leur milieu. Encore une fois, il est à reconnaître que cette approche pratique de la connaissance nécessite une intégration effective à large échelle dans les programmes d’études.
Ainsi, pour prendre un cas, nous pouvons dire que l’échec de la ruralisation dans la plupart des pays africains tient au fait que non seulement les activités pratiques ont été considérées comme marginales mais aussi que les zones concernées sont souvent trop restreintes pour une évaluation objective.

S’inspirer des plans de développement

L’initiative malienne en vue de la ruralisation du premier et du second cycles dans toute la région de Sikasso peut être considérée comme particulièrement intéressante à suivre, même si les éventuels résultats ne pourront être rigoureusement appliqués ailleurs du fait de la différence des conditions de vie et de milieu. Il s’agira dans les années à venir d’intégrer ce projet dans un cadre plus vaste de réforme globale de l’enseignement, une réforme qui, pour être opérationnelle, devra également s’inspirer des divers plans et opérations de développement existants.
Il n’est guère pensable de nos jours que l’école nouvelle se développe en marge des objectifs économiques de la nation. L’idée d’une nécessaire transformation du milieu qu’elle crée chez les individus doit être valorisée par l’adaptation des méthodes et des programmes aux perspectives économiques de la région. Et c’est en devenant une école ouverte, que l’école africaine pourra véritablement se transformer en instrument de développement.
Du reste, les efforts de transformation du milieu par le biais de l’école est bien une ambition réalisable d’autant que nous sommes certains qu’on ne peut créer un modèle de société sans un modèle d’éducation et un modèle de développement.





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