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L’UNITE DE LA CULTURE, DE LA SCIENCE ET DU DEVELOPPEMENT
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Ethiopiques numéro spécial
revue socialiste de culture négro-africaine
70ème anniversaire du Président L. S. Senghor novembre 1976

Auteur : Ivo Slauss

« S’informer et créer, voilà, les pôles autour desquels gravitent, de façon plus ou moins directe, toutes les préoccupations humaines » (A. von Humboldt). Du berceau de l’humanité, qui se trouve dans la gorge d’Olduvai, ici en Afrique, aux grottes d’Altamira et Lascaux, les efforts déployés pour s’informer et créer ont conduit à la technologie, à la philosophie, à l’art et à la science.
Est-ce dans cet ordre-là ou de façon entremêlée ? Nous informons-nous et créons-nous parce que c’est là notre caractéristique essentielle, qualité qui fait de l’homme un homme - homo sapiens et homo faber ? « Par nature, tout homme a en lui, le désir de connaître » (Artistote, « la Métaphysique »). Ou, est-ce pour réaliser une meilleure qualité de vie ? Ou alors ces deux aspects sont-ils inséparablement liés ? Est-il possible de définir une meilleure qualité de vie en dehors de l’homme ?
Le développement comprend l’accumulation d’informations et de technologie, l’organisation et la création de valeurs qui facilitent l’assimilation de celles-là. Comme le dit le Président Senghor, la culture n’est rien d’autre que cet esprit qui anime le processus général d’organisation et de production... ainsi il s’ensuit la nécessité de la culture qui détermine la qualité et la plénitude de tout processus de développement. Toutes activités, où qu’elles se situent, constituent des maillons de chaînes qui les lient à leur passé ainsi qu’aux autres efforts présents. L’ensemble de ces chaînes constitue une toile qu’on appelle tradition et qu fournit un point de départ sûr d’où peut partir le progrès humain. Sans la tradition, originalité et progrès sont impossibles.
Ainsi, saisissons-nous l’interdépendance - mieux encore l’unité de l’histoire, de la philosophie, de la technologie, de la science, de l’art, de la culture et de l’amélioration de la qualité de la vie.
Bien qu’il puisse sembler, à un moment particulier, qu’une ou quelques composantes seulement prédominent, c’est à travers leur totalité que l’humanité progresse.
A l’époque de la révolution scientifique et technique, ces deux avenues semblent être des raccourcis - l’unique chemin, même dirons-nous, qui mène au progrès et à une meilleure qualité de la vie.
Cependant, pour paraphraser Disraeli « La science est un art du soluble » (P.B. Medawar « l’art du soluble »).
Est-ce tout ?


« ... L’explication scientifique d’une expérience humaine n’embrasse pas nécessairement tous les aspects de cette expérience. En effet, dans certains cas, elle ne peut pas inclure les aspects les plus pertinents... Ceci est particulièrement vrai lorsque ces aspects sont liés à des concepts tels que amour, dignité et beauté. La beauté d’une intuition scientifique est un exemple d’aspects non scientifiques qui jouent un rôle important dans la science elle-même ». (V. Weisskopf, Phys, d’Aujourd’hui, 23 juin 1961.
De même, « Telle l’image centrale fictive de l’artiste, le modèle de travail du savant constitue souvent un symbole utile destiné à représenter des relations de manière à permettre de trouver la solution d’un problème... Une théorie esthétique de la science permet d’expliquer la forte tendance de l’homme à créer et à découvrir une signification et une valeur dans sa vie... introduisant ainsi... un ordre intellectuel dans son expérience » (Stegeman, Bull, Sci. Atom. 25 (1969) 4,27).

Ou « La nature n’est pas ce qu’on croit.
Elle n’est ni moule, ni visage sans esprit.
Elle a une âme, et sa liberté.
Elle a de l’amour, elle a une langue
 ».
(F.I. Tyutchev) Ou encore « Certaines intuitions scientifiques de notre époque jettent une lumière si vive sur certains aspects de l’expérience qu’elles laissent tout le reste dans une obscurité plus grande encore ».
(M. Frierz)
Si la science et la technologie étaient les principaux chemins du progrès, cela détacherait les réalisations scientifico-technologiques de l’homme. Leurs produits ne répondraient pas forcément dans un langage et sous une forme significatifs aux questions essentielles que se pose l’humanité. Ne le constatons-nous pas aujourd’hui, dans une certaine mesure ? Citons :
« Comme le savant moderne, le traditionnel ancien du village demeurait quelque peu isolé du peuple. Dans l’ancien temps, la vie intellectuelle exigeait un certain retrait. Elle conférait du respect et même inspirait ce respect et cette crainte, car la connaissance offrait des réponses aux problèmes vitaux du commun des hommes dans un langage et une forme qu’ils étaient à même d’appréhender. L’imposant ancien du village aussi bien que le client qu’il impressionne, faisaient partie intégrante de la même culture ». (J.F.A. Ajay : dans « Création d’une Université Africaine »).
Le savant moderne est-il coupé de son propre héritage ? Avons-nous deux cultures ? Les savants sont-ils effectivement des barbares modernes qui ignorent absolument tout, excepté leur étroite spécialité (J. Ortéga et Gasset) ?
« ... Il y a environ 200 millions d’années, c’était l’âge des reptiles sur la planète... et les dinosaures régnaient sur la terre... Au fond des bois, il y avait de petites créatures, nues, et sans défense. Les premiers mammifères. Il y a bien cependant une chose qu’ils possédaient : un cerveau plutôt grand pour leur taille. Un dinosaure a un cerveau terriblement petit. La proportion du cerveau par rapport à la force du corps, chez un dinosaure, est très petite... et au bout d’un certain temps, il n’eut plus de dinosaures. Les mammifères s’épanouirent sur la terre, et donnèrent naissance à l’homme il y a environ 2 millions d’années... L’homme est une très belle créature... Avec un grand cerveau - qui était fait à la mesure de l’homme nu... mais voyez à présent toute cette puissance. Nous sommes redevenus des dinosaures, la proportion du cerveau par rapport à la force baisse à une vitesse foudroyante...
« Sachez tout ce que vous pouvez savoir, mais
(application de la science et de la technologie) faites uniquement ce que tous croyez bon ». (G. Wald, Bull. Atom. Sci. 25 (1969), 5, 29). « ou mieux encore ce que vous savez être bien »
« Le savoir sans la sagesse est impuissant » (Les propos de Confucius).
L’homme devrait devenir « l’individu pleinement développé pour qui les différentes fonctions sociales dont il s’acquitte ne sont rien d’autre qu’autant de manières de donner libre cours à ses pouvoirs naturels et acquis ». (Karl Marx, « Le Capital »).


La révolution scientifique et technique

Ce qui justifie le terme de révolution scientifique et technique, c’est le fait que la quête humaine, la découverte et création humaines à travers la science et la technologie, ont transformé le monde. Non seulement la science et la technologie ont transformé notre environnement - métaux, électricité, radiation nucléaire, mais aussi
« ...la révélation de la dimension et de l’unité du monde qui nous entoure et de celui qui est en nous-mêmes. Les sciences physiques élargissent sans fin les abîmes du temps et de l’espace et sans cesse découvrent de nouvelles relations entre les éléments de l’univers ». (Pierre Theillard de Chardin, « le Milieu Divin »), il y a de nouvelles « dimensions de l’univers physique et spirituel » (A. Tonybee, « Etude de l’Histoire »).
« Une nouvelle image de l’univers physique... une nouvelle image des impulsions intérieures qui contrôlent et guident la pensée de l’homme, ses sentiments et son action, ont fait leur apparition. Et comme ces nouvelles images ont de plus en plus pénétré la mentalité prédominante, sa façon de penser a changé. Même parmi ceux qui sont peu soumis à l’influence intellectuelle, on peut noter un impact psychologique ». (F.C. Happold, « La foi religieuse de l’Homme du vingtième siècle »).
Grâce à la science et à la technologie, l’homme a acquis un immense pouvoir - qu’il peut mal utiliser, mais qui représente également, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la vraie possibilité « de passer, d’un bond, du royaume de la nécessité à celui de la liberté ». (Günther Nenning, Praxis, 1/2 (1968) 155).
La science et la technologie ne découvrent pas uniquement ce qui existe déjà dans la nature. Puisque science et technologie sont des composantes de la créativité de l’homme, c’est à travers elles qu’il se transforme et transforme le monde.
« ... La science n’est pas tout simplement une collection de lois, un catalogue de faits sans rapport. C’est la création de l’esprit humain, avec les idées et les concepts qu’il a librement inventés. Quelle que soit l’impression que l’on puisse en avoir, les théories physiques ne sont pas déterminées uniquement par des événements extérieurs ». A. Einstein, « l’Evolution des Sciences Physiques »).
Dès lors que la science et la technologie ont pénétré jusque dans des dimensions de plus en plus petites, 10-15 m. (celles des particules qui composent notre univers physique) et ont atteint des distances de plus en plus grandes, 10-27 m. (la dimension de l’univers) et ont tenté de comprendre des phénomènes dans un laps de temps de 10-24 secondes (temps à l’échelle des particules) et 10-18 secondes dans le passé (la durée d’existence de notre univers), la science et la technologie ont changé l’échelle temps-espace sur notre propre planète... Parlons-nous uniquement de la propagation rapide d’informations, de données, de phénomènes, d’idées et de cultures qui se mêlent et s’entremêlent ?
La densité de la population a-t-elle atteint un niveau critique qui ne permet plus un splendide isolement ? La croissance exponentielle de la science et de la technologie - que nous connaissons depuis au moins 200-300 ans - s’effectue-t-elle à une vitesse telle qu’elle a paralysé les mécanismes de feedbacks correctifs qui étaient auparavant efficaces ?
« Ils sont révolus, ces temps où les mers et les collines empêchaient la folie de se répandre parmi les hommes. Ces temps où, pendant qu’un Néron s’amusait sur une corde, la sagesse régnait encore à Pékin de façon imperturbable » (M. Skinner, « Lettres à Malaya »).

Le spatio-temporel

Notre monde est aujourd’hui unifié dans son cadre spatio-temporel. Cependant, cette unité n’a pas été et ne devrait pas être le résultat d’une uniformité, d’une standardisation de tous les hommes dans le but d’atteindre l’idéal de la société de consommation. Non seulement chaque individu est unique, mais il en est également de même pour chaque nation, chaque culture. Et le progrès et une meilleure qualité de la vie ne sont réalisables que par ces différentes nations, ces différentes cultures.
C’est l’évidence pour tout physicien (et pour n’importe qui d’autre) que l’uniformité équivaut à la mort. La recherche et la créativité ouvrent immédiatement des différences. Chaque nation, chaque culture a également ses problèmes spécifiques supplémentaires dont la solution requiert des voies spéciales. On dit souvent que les pays avancés produisent plus de 70 % de l’ensemble des informations scientifico-technologiques, tandis que chaque pays en voie de développement en produit à peine 1 %, et ainsi il ne lui reste qu’à sélectionner et à utiliser pour agir, se développer, progresser et vivre, parmi les 99 % d’informations qui souvent viennent d’environnements et de cultures étrangers. Il va sans dire que, dans les pays en voie de développement, il est urgent de réduire le fossé technologique qui quelquefois fait céder au désir d’imiter aveuglément les pays plus avancés et même de se faire absorber par leur culture.
Cependant, quant à la question de savoir comment sélectionner, utiliser et absorber une aussi vaste quantité d’informations, les pays en voie de développement ne disposent d’aucun modèle à suivre. Comment et quand vont-ils résoudre ce problème, ce sera là leur œuvre spécifique et unique, leur contribution au progrès de l’humanité - car les pays avancés dans le domaine de la technologie doivent eux aussi, découvrir la façon de sélectionner, d’utiliser et d’absorber des éléments d’autres cultures - la richesse de l’Afrique, de l’Asie et de l’Amérique du Sud.
Le développement et le progrès ne sont pas de simples lignes droites sur lesquelles on marche en rangs comme des soldats. Ce sont les hommes qui créent ce développement, ce progrès ; ce sont les hommes qui façonnent la qualité de leur vie, et il est de ce fait évident que même si une solution a été convenable à une époque et en un lieu donnés, telle autre, différente de la première, peut et devrait être la solution aujourd’hui ou demain. Tout en préservant notre identité nationale, notre particularité, notre culture propre, nous les fusionnons - sans les réduire au conformisme et à l’uniformité - mais plutôt en les intégrant tout en encourageant chacune de nos cultures, à continuer, à réaliser sa spécificité. Même si on a l’impression qu’il existe une voie meilleure, que la voie choisie aujourd’hui est semée d’erreurs, n’est-il pas vrai qu’on progresse à travers les erreurs et les incertitudes ? Il se peut même qu’on saute mieux en utilisant les erreurs. Après tout :
« La liberté n’a de valeur que si elle implique réellement la liberté de se tromper ». (M. Gandhi).


Une dépendance réciproque

Notre histoire révèle une histoire de réalisations par exemple en art, en science, en technologie et même des améliorations dans la qualité de la vie, mais aussi une histoire faite de souffrances et de malheurs pour beaucoup. Certains ont fait des progrès, certains sont devenus riches - tandis que d’autres ont été exploités.
La révolution scientifico-technologique n’est pas compatible avec un monde fondé sur l’injustice et l’exploitation.
« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de façon différente, il faut le changer » (K. Marx, « Thèses sur Feuerbach »).
Le fait que la croissance s’effectue de manière exponentielle, élargit-il le fossé technologique ? On peut soutenir que certains pays passent en ce moment d’une phase industrielle à une phase post-industrielle, alors que certains en sont encore à une phase pré-industrielle. Une description comparative de ces phases montre que pour la société pré-industrielle, les matières premières constituent la ressource stratégique, l’artisanat sa principale technologie et sa méthodologie, le bon sens, les essais et erreurs, et l’expérience ; tandis que la société post-industrielle dispose de son savoir comme ressource stratégique, et pour sa technologie et sa méthodologie, des théories abstraites et de la technologie intellectuelle qu’elle possède : analyses de systèmes et théories de la décision.
Les rapports de dépendance réciproque et l’inter-relation apparaissent immédiatement à la fois au sens négatif (réserves de matières premières épuisables) et au sens positif (des possibilités de créer diverses cultures en produisant des technologies et des théories intellectuelles). Par conséquent, aujourd’hui, il est impossible à une partie de l’humanité de progresser en même temps qu’une autre stagne - ou pis encore - est en train d’être exploitée. C’est là un impératif de notre temps - il nous faut changer pour inclure ce postulat fondamental de notre culture et de notre développement futurs. Nous progressons en préservant et en mettant l’accent sur nos qualités spécifiques, notre culture, notre héritage, nous progressons en réduisant le fossé technologique qui nous sépare les uns des autres, en développant la connaissance mutuelle.
Nous, c’est-à-dire nos pays, nos sociétés, nos cultures, nous nous aimons, nous aimons « toute force qui fait une brèche dans les murs qui séparent l’homme de son prochain, qui l’unit aux autres hommes ; l’amour permet à l’homme de surmonter le sentiment d’isolement et de séparation, tout en lui donnant la possibilité d’être lui-même, de conserver son intégrité. Dans l’amour, il a le paradoxe que deux êtres deviennent un, tout en restant cependant deux ». (H. Fromm, « L’art d’aimer »).
Et si nous cherchons la preuve que nous sommes sur la bonne voie, l’auteur de « Chants d’Ombre », l’initiateur du Mouvement de la Négritude - le Président Léopold Sédar Senghor - n’en est-il pas la meilleure preuve ?





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