LA CRISE DE LA SOCIETE AFRICAINE
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Ethiopiques numéro spécial
revue socialiste de culture négro-africaine
70ème anniversaire du Président L. S. Senghor
novembre 1976

Auteur : Augustin Fréderic Kodock

C’est avec un légitime sentiment de fierté que j’assiste au 70e anniversaire d’un des fils illustres de l’Afrique. Nous sommes redevables à l’écrivain, au savant et à l’homme d’Etat éminent qu’est Léopold Sédar Senghor de la place qu’occupe aujourd’hui la culture africaine dans le monde et de l’intérêt nouveau témoigné à nos civilisations.
En suivant les enseignements de nos pionniers, il est devenu impératif pour nous, de poser le problème de l’évolution de la Société Africaine en rapport avec les autres sociétés contemporaines. La situation de notre société, sera pour nous, l’état dans lequel se trouvaient les diverses communautés qui peuplaient notre continent avant l’irruption brutale des influences imposées par la domination. Au départ donc la crise de notre société sera imposée par le choc des rapports brutaux qui ont marqué le contact de l’Afrique avec l’extérieur. A partir de ce moment, et variant suivant les lieux - notre société s’était repliée sur elle-même - se mettant en position de semi-léthargie devant la supériorité des conquérants. Ceux-ci furent destructeurs dans leur intention de supprimer toute personnalité à la société africaine. Les puissances étrangères ne se sont pas contentées d’occuper le continent, elles se sont partagé ses différentes régions sous forme de ce qu’on appelle colonies qui plus tard et dans leurs frontières imposées par les conquérants, deviendront des Etats indépendants.
La société africaine, celle qui reste encore sous l’empire du système de relations anciennes - qui a toujours gouverné nos populations depuis des temps immémoriaux a connu de très grands bouleversements. Son système de relations présente des caractéristiques propres, suivant qu’il s’agit des individus membres d’une communauté ethnique - ou des rapports entre ces communautés elles-mêmes. Dans cette note le mot communauté ethnique nous semble préférable au mot tribu. De la façon dont la tribu a été analysée, son contenu révèle quelque chose de péjoratif. Cette dépréciation se concrétise dans l’usage du « tribalisme » qui dans le cadre d’un Etat moderne désignera une attitude ou un comportement qui s’écarte et même s’oppose à la vocation unificatrice et intégrationniste. La préférence pour l’expression « communauté ethnique » nous dispense de tout complexe dans l’examen de l’évolution de notre société.
Au départ nous avons des communautés ethniques dont chacune conserve ses spécialités propres - et même dans certains cas des regroupements entre plusieurs communautés. Toutes les situations qui caractérisent les rapports actuels entre les Etats se retrouvent à ce niveau.
- Les traités d’alliance pour faire face à une hostilité commune.
- Les porte-paroles des groupes ou plénipotentiaires qui arrangent les négociations.
- La concertation devant de graves calamités.
- La guerre qui était et demeure une autre façon de régler les différends entre groupes ou entre Etats.


Des règles qui s’imposent à tous

Quoiqu’il en soit, il existe des règles qui s’imposent à tous et que chacun est tenu de respecter. Ce sont entre autres :
1) Les règles de l’hospitalité ;
2) La solidarité familiale au sens le plus large ;
3) Les codes d’honneur dans chaque groupe ;
4) La tolérance envers le vaincu ou le plus faible.
Dans cette société les rapports sont réglés suivant l’âge et suivant le sexe. Chacun se trouve à une place déterminée à un moment ou à un autre de son existence. Personne n’est rejeté totalement et ces rapports divers, varient suivant leur nature et suivant l’évolution du groupe.
Ainsi donc les rapports conflictuels trouvent souvent leur origine dans des rivalités entre deux frères, deux cousins ou entre groupes également rivaux. Ici l’origine de toutes les situations vécues semble connue de tous ; l’histoire étant transmise de père en fils permet de perpétuer les alliances d’amitiés, mais aussi les conflits.
Les activités au sein de cette société sont également réparties de façon stricte et définitive. Cette répartition s’établit d’abord entre les hommes et les femmes - et après entre les hommes par catégories d’activités - et par âge.
La répartition par catégorie ne pouvait d’ailleurs que conduire à la formation de castes, comme celui des forgerons - ou des médecins (sorciers).
Il convient de noter que la féodalité ayant été introduite par l’Islam, n’est pas une institution qui cadre avec cette société à la fois rigide et tolérante.
Cette société comme il apparaît ayant réussi à organiser la sécurité de ses membres, n’affrontait plus de grands défis. Elle s’est ainsi figée dans ce qu’on appelle la sagesse africaine, mais qui au fond n’était que le refus du risque. Nous pouvons à partir de cette observation comprendre pourquoi elle sera surprise, dominée et divisée par des peuples plus audacieux. La société africaine traditionnelle, tire ainsi sa conviction du passé. Elle ne regarde pas en avant et a tout au long de la colonisation opposé une force d’inertie redoutable à l’influence des conquérants.
a) Nous examinerons donc la crise de cette société en trois phases :
1ère phase : Le choc des civilisations : la conquête ;
2ème phase : Le repli léthargique ou la domination coloniale ;
3ème phase : La mutation ou la période post-coloniale.


Le choc des civilisations ou la conquête de l’Afrique

Deux grands courants dans ce qui est la conquête de l’Afrique méritent d’être bien définis.
a) La conquête de l’Afrique par les peuples occidentaux : elle a lieu à partir de la Côte Ouest de l’Afrique (Côte atlantique) les points de pénétration ayant été de préférence les estuaires des fleuves ou les rades au fond des baies reconnues accessibles aux navires des négriers.
b) La conquête par les peuples orientaux en particulier les peuples arabes de la vallée du Nil, de la péninsule arabique et du Golfe persique. Celle-ci a lieu sur le côté oriental de l’Afrique (Océan indien) de la presqu’île de Bab el Mandeb au détroit du Mozambique. Ces deux courants de conquêtes sont en même temps deux courants de civilisations rivales, et l’activité fébrile qui motive ces deux courants rivaux, est le commerce des esclaves vers les Amériques et les Antilles pour les Occidentaux, vers les principautés du Golfe persique et la péninsule arabique pour les Orientaux. La chasse livrée à l’homme africain, pris en tenaille entre ces deux courants de conquêtes va désorganiser pour longtemps la vie dans les communautés villageoises. Les groupes ethniques vont se livrer à l’auto-destruction dans des guerres incessantes pour vendre leurs captures aux négriers. C’est l’époque où des comptoirs pour ce négoce sont installés dans des forts érigés sur les côtes : Zanzibar à l’Est de l’Afrique, négoce des grandes maisons de traite qui introduisent les alcools et autres produits recherchés dans les populations indigènes. Ces populations vont donc s’initier petit à petit à certaines pratiques qui par la suite deviendront des tares incurables dans notre société : le goût de lucre, la consommation d’alcool, la prostitution etc...
Les conquêtes orientales à leur tour, grâce à l’Islam, vont favoriser l’épanouissement des féodalités dans toutes les régions converties à l’Islam. L’esprit de croisade qui marquait ces peuples convertis expliquent également l’expansion de certains empires détruits par la suite par les guerres coloniales :
(Sultanat d’Almadou - empire de Samory, royaume de Raba) - l’épisode le plus tragique de ces guerres coloniales aura été l’écrasement des troupes Mahdistes au Soudan par le Général Kitchener : cette victoire, venant après la capture de Samory par Gouraud et la destruction du Sultanat d’Almadou par Archinard au Niger comme la défaite de Chaka par les Boers, marque la prépondérance de la puissance occidentale sur l’Afrique. La manifestation la plus explicite et la plus démonstrative de cette puissance de l’Occident sera la Conférence de Berlin (1885) convoquée par Bismarck pour partager l’Afrique entre les vainqueurs occidentaux.
Le choc des civilisations a entraîné l’éclipse apparente de la société africaine authentique : l’instinct de survie ayant imposé l’acceptation de la résignation et des religions des vainqueurs. Mais cette éclipse n’a pas empêché le village africain comme centre de la solidarité du groupe de jouer son rôle régénérateur. Les religions des vainqueurs malgré leurs principes rigides, vont subir dans leur contact avec les populations des villages, une certaine osmose, qui va transposer progressivement au sein de ces religions des pratiques nées de nos croyances animistes - maraboutisme dans l’Islam noir, chants et danses dans les religions chrétiennes.
Tant que régnait le colonisateur, notre société traditionnelle resta en seconde position : on ne s’intéressait pas beaucoup à elle. Sur le plan de l’administration de la justice, on verra deux systèmes hiérarchiques : Les tribunaux coutumiers et les tribunaux dits de droit commun, ce qui en dit long sur la coexistence de ces deux civilisations. Il faut reconnaître que sous la brutalité des chocs reçus, cette société africaine tentait d’intégrer les habitudes des vainqueurs. Sa crise apparaîtra ainsi sans issue : les colonisateurs eux-mêmes n’ont pas eu une vision claire du contenu final de leur mission sur les peuples colonisés.
Certaines puissances coloniales assez tardivement d’ailleurs, vont tenter l’assimilation à sens unique (Portugal) - d’autres vont hésiter entre le respect de la personnalité des colonies et leur assimilation (France) - d’autres enfin vont privilégier le système de l’administration indirecte en pratiquant une émancipation dosée (Grande-Bretagne). Ces hésitations traduisent dans les faits, l’ambiguïté de la situation. Ce qui ne tardera pas à poser à l’élite africaine des problèmes complexes.
Par suite d’une réaction humaniste dans certains pays négriers, l’esclavage a été aboli dans sa forme officielle. Une action de police sera même organisée par les puissances abolitionnistes contre les trafiquants d’esclaves et les navires négriers. Ainsi s’illustra la « Santa Maria ».
Nous constatons que si la vente des hommes a été interdite par suite d’une réaction moralisatrice, l’exploitation des hommes n’a pas été condamnée. Cette exploitation paraît même normale, au demeurant n’est-on pas déjà sous l’empire des idées de Darwin qui semblent justifier les conquérants et leur donner bonne conscience : ainsi voit-on naître les empires coloniaux. L’institution des colonies ne s’est pas faite en douceur. Elle nécessite des expéditions militaires et des guerres de longue durée. La logique de ces guerres de conquête, c’était la destruction des structures de la société africaine. Malgré une résistance farouche, l’Afrique avait plié sous le poids de la supériorité technique que révélait la qualité des armements. Elle va donc être organisée pour travailler au profit des vainqueurs et ce sont les travaux forcés.

L’organisation de la société coloniale

Le but de la conquête coloniale a été de faire travailler les peuples colonisés au profit de leurs maîtres. Les plantations vont être entreprises, les routes de pénétration vont être construites y compris les chemins de fer, l’exploitation du caoutchouc et des mines va commencer.
Pour fournir la main-d’œuvre nécessaire aux travaux, l’on procéda aux arrestations dans les villages et pour rationaliser ce ramassage de main-d’œuvre, des structures d’encadrement furent mises en place, et c’étaient les chefferies indigènes ; on va instituer des chefferies là où elles n’existent pas et là où existent des structures disponibles, on utilisera le Chef coutumier à qui des pouvoirs plus absolus seront reconnus.
Le colonisateur va hiérarchiser la chefferie : à la base, ce sont les chefs de villages ou de quartiers - au milieu ce sont les chefs de cantons qui ne sont que les groupes de villages et en tête le chef supérieur qui regroupe plusieurs cantons. Dans le cadre d’une circonscription administrative peuvent exister plusieurs chefferies supérieures sous les ordres directs du colonisateur. Là où la féodalité était organisée, cas des populations islamisées, on recherchera surtout la docilité du chef (sultanat ou lamido etc...)
C’est grâce à cet encadrement que l’administration coloniale a été facile à implanter- on comprend pourquoi ces chefs ont perdu leur influence avec la fin de la colonisation. Les structures dans lesquelles se trouve enfermée la société africaine sont désormais les structures d’exploitation. La société devra livrer sa jeunesse aux chantiers des plantations et des mines etc... Si l’instruction est introduite pour former des gens sachant lire et écrire, c’était par nécessité pour disposer de serviteurs plus éclairés. Ceux-ci formeront l’élite de l’administration autochtone et seront remarquables par leur zèle et leur fidélité.


Les impératifs de la survie

Dans un encadrement aussi serré et brutal, malgré quelques résistances sporadiques (cas des montagnards), la société africaine s’est livrée. Elle s’est ainsi résignée pendant des dizaines d’années sans bouger. L’instinct de survie lui ayant recommandé la résignation, c’est vers un repli léthargique qu’elle va vivre sans grand espoir pour les lendemains. Elle va envoyer ses enfants dans les écoles créées par le colonisateur. Son horizon semble limité au service de son maître et c’est de cette façon qu’elle va tenter d’éduquer ses enfants. Le modèle du colon, son style de vie, fascine la jeunesse. Elle commence à tourner le dos à la société originelle ; elle éprouve quelque gêne à y appartenir. Plus elle cherchera à s’assimiler au Colon, plus elle nourrira du mépris pour les siens, leur vie, leur comportement - les troubles qu’une telle situation engendre pour la personne elle-même sont difficiles à évaluer. Le complexe d’infériorité du colonisé, fait la force du colonisateur : tels sont les faits. Cette situation ne pourra évoluer que lorsqu’on abordera la fin de la colonisation.

La mutation de la société africaine ou la période post-coloniale

Toute entreprise humaine a un commencement et une fin. Il en a été ainsi des empires coloniaux. Ce sont les rivalités entre les puissances européennes elles-mêmes qui ont provoqué les changements dans l’ordre colonial. Les colonies ayant été entraînées dans les conflits par leurs métropoles, la fin de la guerre annonçait des mutations dans les colonies. Le principe général de l’émancipation des peuples dominés avait été accepté par toutes les nations alliées dans la lutte pour la démocratie et contre les dictatures. Le triomphe de la liberté devait dépasser les frontières des anciennes puissances coloniales - et notamment les plus importantes d’entre elles : la France et la Grande-Bretagne. Dans l’effort de restructuration qui suit la période d’après la 2e guerre mondiale, les élites africaines entrent enfin en jeu. On les voit à l’œuvre pour tenter de redéfinir de nouveaux rapports avec l’ancienne puissance coloniale. Les travaux forcés ayant été abolis, on institue des assemblées locales dans les colonies. Le mouvement reste timide, mais le processus d’émancipation politique est amorcé, c’est la période dans laquelle, celui dont nous sommes très heureux de fêter l’anniversaire aujourd’hui a participé avec l’énergie qu’on lui reconnaît dans les grandes circonstances, à toutes les entreprises qui ont conduit au processus continu d’émancipation africaine.
Avant la guerre, les colonies ne coûtaient rien à la métropole. Au contraire celle-ci dans une judicieuse division du travail avec les colonies, en a fait un marché réservé pour son industrie, et une réserve de matières premières. Après la guerre, les principes auxquels ont souscrit toutes les nations, obligent les puissances coloniales à entreprendre le développement de leurs territoires. Des programmes de développement pour les colonies sont élaborés (FIDES) - des institutions financières pour le développement des colonies voient le jour (Caisse centrale, Commomwealth Development Corporation etc.). Le poids du développement des colonies commence à impressionner les puissances coloniales elles-mêmes. Dans l’ordre naturel des choses ces charges n’allaient pas être indéfiniment supportées par les métropoles qui dès lors avaient déjà compris où menait en fait le développement des colonies.

Les hésitations des puissances coloniales

Ceux qui s’acharnent à défendre leurs intérêts, sont le plus souvent bornés par cet objectif même. Ils craignent de voir la réalité en face et préfèrent qu’on leur parle le langage qu’ils veulent entendre ; ainsi s’expliquent les atermoiements et les hésitation des puissances coloniales. Celles-ci n’avaient pas prévu clairement comment finiraient les colonies. En France notamment on tente à la fois l’assimilation et la non assimilation, ce qui prouve la confusion des idées en la matière. Le fait que nous avions des députés élus dans l’Assemblée nationale française et même des ministres dans le gouvernement français prouve la persistance de la tendance vers l’assimilation - mais en même temps l’institution des assemblées locales, ouvre la voie vers une certaine personnalité distincte des colonies.
L’acte principal de la mutation qui va affecter les colonies sera la reprise en main de ces territoires par les populations africaines elles-mêmes. Au moment où se produit ce transfert de pouvoir, on constate qu’un peu partout dans le monde, les idées ont évolué sur l’action de l’Etat et le rôle des individus. L’évolution des événements n’admet pas de phase intermédiaire pour les anciennes colonies, vite appelées à édifier des Etats modernes et à promouvoir le développement dans tous les domaines. L’équilibre vers lequel tend la société africaine soulève alors des problèmes redoutables.

L’équilibre dans le mouvement

Tous les aspects de la vie dans la société africaine sont concernés par la solution qui sera trouvée au terme de la course engagée contre des facteurs difficiles à maîtriser (mentalité, goût, imitation, jalousie). L’homme africain objet des changements qui se succèdent reste donc au centre des préoccupations dès lors qu’on s’interroge sur l’équilibre vers lequel tend la nouvelle société africaine.
Dans la société africaine traditionnelle nous avons fait observer que chacun avait une place précise qui lui était assignée dans le groupe, en fonction de son sexe, de son âge et de son activité. Rien de cela ne se rencontre aujourd’hui. De nos anciennes puissances coloniales nous avons copié l’organisation de l’Etat et les valeurs mercantiles. Sur le plan privé nous tentons d’imiter le système de la famille monogamique, et essayons d’organiser la vie familiale à l’occidentale. Nous avons adopté depuis l’occupation coloniale des religions dominantes que nous avons conservées - Que propose l’intellectuel africain ? Elément hybride, l’intellectuel africain n’a pas encore entièrement dominé le processus du développement de notre société. Il lui arrive tour à tour s’affirmer sa foi en la Science, c’est-à-dire à la raison, et sa foi au marabout du quartier. Il assiste au congrès des chercheurs hommes des sciences et des lettres, en même temps qu’il conserve jalousement ses amulettes pour sa sécurité. Les troubles de l’intellectuel africain face à la mutation de notre société résument le trouble de la société elle-même.


Le triomphe du matérialisme

La recherche du grain rapide, la lutte pour la réussite, le désir d’accumuler les richesses matérielles, même par des moyens illégaux, se substituent au sentiment de solidarité, d’honneur et de devoir. L’efficacité héritée des civilisations occidentales a imposé ses critères pour qui veut réussir : la littérature et les films de ces pays ont joué dans ce changement un rôle capital.
Dans l’ordre des préoccupations, il n’y a plus de grande différence entre l’africain et l’occidental, et c’est cette transformation sans détour qui reste notre plus grand problème.

Vers l’authenticité

La lutte pour le progrès matériel ne doit pas laisser au second plan le progrès culturel et donc spirituel de notre société. Le mercantilisme triomphant que nous imitons, et l’industrialisation de nos Etats que nous entreprenons, doivent aller de pair avec la recherche culturelle, sans laquelle il sera difficile de défendre notre propre identité. Comment tenu de l’ampleur des bouleversements qui affectent les nations à travers le monde, la défense de notre identité propre est devenue l’enjeu de notre lutte. Le retour à l’authenticité dans ce cas signifie la réaffirmation de nos valeurs culturelles face aux valeurs importées. Retourner à l’authenticité ne doit pas signifier refuser l’effort nécessaire qu’impose toute recherche sérieuse, mais au contraire devrait stimuler cet effort pour donner à notre société un équilibre où nous pouvons nous reconnaître nous-mêmes. Si la Société africaine peut réussir à replacer l’homme au centre des politiques de développement, elle aura introduit des éléments d’équilibre dans le mouvement aveugle et impersonnel qui se poursuit. Notre devoir est d’encourager une telle évolution.
La Société africaine, a perdu la faculté de disposer d’elle-même avec l’occupation étrangère. Elle a été forcée de se replier sur elle-même à la suite des amputations redoutables dont elle était l’objet. Submergée par la puissance des armes, elle préféra sauvegarder sa sécurité et renonça à la liberté. Dès lors, la liberté telle qu’on la comprend de nos jours avait disparu de notre continent.
Sous le poids de la domination coloniale, notre société a vécu dans une semi-léthargie, pour ce qui est création artistique et culturelle. Cet effacement de notre personnalité durera jusqu’à ce que notre élite intellectuelle, prenne conscience de sa mutilation et proclame sa volonté de restaurer notre dignité et notre personnalité. Inutile de répéter que Léopold Sédar Senghor faisait partie de cette élite militante à laquelle nous devons tant. La fin de la colonisation entraînée par les rivalités entre puissances occidentales, jettera dans la scène internationale les anciennes colonies devenues des Etats indépendants.
Les problèmes du développement moderne les assaillent en même temps que leur jeunesse reste influencée par le mode de vie des sociétés occidentales. Après la condition servile dans laquelle notre société a vécu pendant des siècles, voilà que l’imitation et le triomphe du mercantilisme ont transformé l’Africain en homme intéressé, jaloux, insatisfait ; il ne fallait pas plus pour s’occidentaliser ! L’africain de la période post-coloniale, cet hybride culturel de l’homme occidental, risque ainsi de refuser l’effort pour imposer son identité, et préférer les apparences d’un éternel apprenti. Là est notre problème, qui reste fondamentalement culturel et s’adresse à l’élite intellectuelle africaine.
La mutation de notre société dans la période post-coloniale met en cause l’équilibre de l’homme africain à la recherche de son identité propre.
Les modèles de développement que nous avons sous nos yeux peuvent être tentants, mais ce qui est en cause, c’est la position qu’occupe la personne humaine dans ces réalisations titanesques. Si la société africaine en fonction de ses valeurs de civilisation propres réussit à humaniser le développement de nos Etats, elle aura une fois encore confirmé son apport positif à la civilisation universelle, qui est le rendez-vous du donner et du recevoir aux termes mêmes du Président Léopold Sédar Senghor.





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