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LEOPOLD SEDAR SENGHOR ET LA CIVILISATION ALLEMANDE
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Ethiopiques numéro spécial
revue socialiste de culture négro-africaine
70ème anniversaire du Président L. S. Senghor
novembre 1976

Auteur : Walter Reichhold

« Nous nous laissions séduire à la brillante thèse de Frobenius selon laquelle l’âme nègre et l’âme allemande étaient sœurs. N’étaient-elles pas, l’une et l’autre, filles de la Civilisation éthiopienne, qui signifie « l’abandon à une essence paideumatique », don d’émotion, sens réel, tandis que la Civilisation hamitique, à quoi s’apparente le rationalisme occidental, signifie volonté de domination, don d’invention, sens du fait ? » Ce passage se trouve dans le « Message de Gœthe aux Nègres Nouveaux » que Léopold Sédar Senghor rédigea pour l’UNESCO à l’occasion du 200ème anniversaire du poète allemand, en 1949 [1].

Le poète sénégalais a dû attacher une certaine importance à la composition de cet article, car plus de 10 ans après sa parution il y a fait allusion dans sa réponse au premier Ambassadeur de la République Fédérale d’Allemagne, à l’occasion de la présentation des Lettres de Créance, le 5 octobre 1960 : « Il y a quelques dix ans, déclara le Président de la République du Sénégal, dans un ouvrage collectif de l’UNESCO pour célébrer le deuxième centenaire de la naissance de J0hann Wolfgang Gœthe, j’apportais le message des Nègres-Nouveaux au plus grand des génies allemands, qui, précisément, unissait poésie et science ». Le message aux Nègres-Nouveaux de 1949 n’était pas la première des recherches que Léopold Sédar Senghor avait faites dans le domaine de la Civilisation allemande. En 1941 ses progrès dans la langue allemande permettaient au futur homme d’Etat de lire les œuvres de Gœthe dans leur langue originale. C’était l’époque pendant laquelle Hitler et Himmler avaient asservi la Nation allemande qui semblait avoir oublié sa tradition classique. Avant que ne se formât en Allemagne la résistance contre le Nazisme, le prisonnier « colonial » derrière les barbelés du Frontstalag 230, s’est rendu compte du fait qu’un jour les Allemands retourneraient à leurs authentiques valeurs culturelles. Car, pour Senghor, le peuple allemand était « un très grand peuple : l’un de ceux qui apportent la contribution la plus importante à l’édification de la Civilisation de l’Universel » [2].

Coopération culturelle

Avant l’accession de son pays à l’indépendance, Léopold Sédar Senghor exprima déjà le désir de coopérer avec l’Allemagne sur le plan culturel [3]. Ainsi une convention culturelle devait être établie dès que le Sénégal eut acquis le statut d’un Etat souverain. Le Président soulignait que ce projet n’était aucunement un défi lancé à la France et à la coopération culturelle avec l’ancienne Métropole.
Après l’indépendance du Sénégal, curieusement, ce fut du côté allemand que l’on hésita à souscrire au vœu du Président. En dehors du cercle du regretté Janheinz Jahn - qui avait déjà traduit l’œuvre poétique de Senghor en allemand, il semblait que les Allemands eussent oublié les enseignements de Frobénius. On peut invoquer comme explication les 12 ans du régime hitlérien, l’isolement qui en résulte, de même que l’effort surhumain qu’il fallait fournir sur le plan économique dans les années d’après-guerre. De plus, les Allemands n’avaient pratiquement pas accès aux territoires français de l’Afrique depuis la Première guerre mondiale. Frobénius qui débarqua à Dakar en 1907 était un des derniers voyageurs allemands admis à faire des recherches en A.O.F. Ce fut en 1955 que le premier représentant officiel de la République Fédérale d’Allemagne fut reçu à Dakar. Les principaux hommes politiques allemands de cette époque voyaient dans l’Afrique noire francophone un ensemble nébuleux vers lequel on pouvait tout au plus exporter des lampes-tempête, des machines à coudre et de la verroterie, mais qui « n’avait rien à offrir sur le plan culturel » [4].
La source principale pour la connaissance de l’Afrique était le Docteur Albert Schweitzer. Ses descriptions très pessimistes de l’Afrique francophone avaient donné aux hommes politiques allemands une certaine image de l’Afrique. Il faut se rappeler à cet effet que le Docteur Schweitzer faisait donc autorité [5]. Ces conditions changèrent en 1961 lorsque le Président Senghor vint en Allemagne Fédérale pour une visite officielle, qui fut suivie de plusieurs visites de travail.


Témoin de la première rencontre du Chancelier Konrad Adenauer et du Président Léopold Sédar Senghor, je puis me permettre de faire remarquer ici à quel point les aspirations culturelles du poète sénégalais impressionnèrent le Chancelier fédéral qui avait ses racines dans l’idéalisme allemand du XIXe siècle.
Cette impression se généralisa bientôt et un cercle plus grand de personnes la partagea après que le Président eût parlé de la Poésie à l’Académie des Beaux Arts de Munich [6] et de la Négritude à l’Université J. W. Gœthe de Francfort.
Cela aida à éliminer les résistances à un accord culturel entre la République Fédérale d’Allemagne et le Sénégal. Les deux pays s’engagèrent dans une collaboration culturelle et technique fructueuse dont il n’est pas nécessaire de rappeler les étapes, bien connues de tous. Cependant, il est un point important que j’aimerais souligner parce qu’il met en lumière la pensée du Président et sa force de caractère. Il y a en Allemagne comme ailleurs des hommes pour lesquels la politique étrangère n’est qu’un simple troc ; et ce sont de telles personnes qui essayèrent d’arracher quelques concessions politiques au Président sénégalais, en échange de la coopération technique et culturelle. Or, en 1961, la guerre froide entre les Puissances de l’Ouest et celles de l’Est battait son plein, et le Tiers-Monde ne jouait pas encore de rôle politique majeur dans les assises internationales. On comprend donc qu’en Allemagne Fédérale, se soit dessinée la tendance à se servir des hommes d’Etat du Tiers-Monde à des fins de propagande politique lors des visites officielles. On ne pouvait en douter lorsque ces visiteurs étaient amenés à Berlin et que l’on attendait d’eux des discours favorables à la thèse de Bonn sur la question allemande. De l’autre côté du Mur, les autorités de Berlin-Est se livraient à des pratiques analogues, se servant d’hommes politiques partageant leur propre point de vue idéologique.

Le dialogue dans la paix

Le Président Senghor qui préféra toujours le dialogue dans la paix aux discours incendiaires évita avec adresse l’invitation à Berlin, ne voulant pas servir de pion sur l’échiquier de la guerre froide. Certains hommes politiques allemands furent alors déçus par la ténacité du sérère, mais ils devraient être heureux aujourd’hui dans une ère de détente, que Léopold Sédar Senghor ait refusé de contribuer à la tension entre les deux Allemagnes. Cet incident illustre, la différence entre le politicien et l’homme d’Etat qui a une vue claire et lucide des choses. Celle-ci s’exprime également dans la position de Senghor à l’égard du problème de l’unité africaine. Si l’unité politique n’est pas réalisable en notre temps, il faut préserver l’unité culturelle. Car celle-ci a toujours existé.
« Comme l’Europe, l’Afrique est une par sa civilisation, par-delà la diversité de ses ethnies et de ses langues. De Léo Frobénius à Viviana Pâques [7] tous les grands africanistes ont confirmé cette vérité...
Le grand ethnologue allemand a intitulé son ouvrage majeur Histoire de la Civilisation africaine - au singulier - et la Française Viviana Pâques l’un de ses meilleurs articles, « Unité de la Pensée africaine » [8]. Et le Président Senghor de conclure : « Chaque peuple possède toutes les vertus de l’Homo sapiens, mais la géographie et l’histoire l’ont amené à ne cultiver, d’une façon privilégiée, que quelques-unes d’entre elles, comme l’Europe la raison discursive, c’est-à-dire efficace, et le sens humain. D’où la nécessité, en cette fin du XXe siècle d’élaborer une civilisation de l’homme intégrale : une Civilisation de l’Universel » [9].
La Civilisation allemande, si nous nous référons à la pensée du Président Senghor, exprimée plus haut, doit contribuer à l’édification de cette Civilisation de l’Universel. Nous comprenons ainsi le désir de Léopold Sédar Senghor de se familiariser avec la Civilisation allemande et de vouloir transmettre ses valeurs essentielles au peuple sénégalais.


[1] Léopold Sédar Senghor : Le Message de Gœthe aux Nègres-Nouveaux, Liberté 1, Négritude et Humanisme, Editions du Seuil, Paris 1964, pp. 83-84.

[2] Discours du Président de la République du Sénégal, adressé le 5 octobre 1960 à l’Ambassadeur de la R.F.A.

[3] Entretien avec le Consul de la R.F.A. du 5 décembre 1959. A cette époque L.S. Senghor était Président de l’Assemblée Fédérale du Mali dont l’indépendance était imminente.

[4] Opinion d’un haut fonctionnaire allemand de l’époque.

[5] Cf. Konrad Adenauer : Erinnerungen, Stuttgart 1967, vol. III, p. 301.

[6] Jahrbuch der Bayerischen Akademie der Schönen Künste, vol. VII, Munich 1962 (Traduction de Friedhelm Kemp).

[7] Directeur de l’Institut d’Ethnologie de l’Université de. Strasbourg II.

[8] Revue de l’Institut de Sociologie, Université de Bruxelles, 1966, N° 3.

[9] Discours du Président de la République du Sénégal devant le Conseil de l’Europe du 20 octobre 1972. Communiqué de Presse D (72) 43.




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