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LA COOPERATION INTERNATIONALE : NOUVELLE DIMENSION DE L’HOMME
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Ethiopiques numéro spécial
revue socialiste de culture négro-africaine
70ème anniversaire du Président L. S. Senghor
novembre 1976

Auteur : Gabriel d’Arboussier

Il y a onze ans, lors de la célébration du vingtième anniversaire de l’ONU, j’ai eu l’honneur de prendre la parole au nom de l’Afrique.
Or, Léon Blum affirmait que l’homme politique se trouvait toujours placé devant ce dilemme : se répéter ou se contredire.
Edgar Faure, à qui je citais ce mot me rétorquait : « mon cher d’Arboussier, le drame, c’est souvent lorsque l’on se répète que l’on se contredit ».
Paul Valéry a déjà dit « le temps du monde fini commence ».
Intérieurement je me dis que, peut-être, dans le même moment commence « l’ère de l’homme infini ».
Or, nous sommes réunis ces jours pour fêter l’anniversaire d’un fils de l’Afrique poète et créateur de la notion de civilisation de l’Universel.


Moi-même, fruit d’une coopération intercontinentale, élevé dans un milieu international, exerçant d’abord des responsabilités coloniales avant de lutter pour la décolonisation, participant à des souverainetés nationales différentes, je pense que celles-ci ne prennent tout leur sens que dans la coopération internationale.
L’humanité, a-t-on dit, ne se pose que les problèmes qu’elle est capable de résoudre et cette idée insuffle ainsi en chacun de nous cette confiance pour aborder le monde et notre destin, qui apparaissent, si souvent, sous un jour tour à tour menaçant et précaire. Or, il ne fait plus de doute que l’histoire de l’homme doit être comprise comme celle de son aptitude à dominer de plus en plus son destin, auquel s’opposent les forces de la nature, ou celle de l’organisation qu’il a lui-même déchaînées : sa propre démographie, les moyens de communication, l’utilisation de l’énergie, les structures sociales, les idéaux de toutes sortes.
Jusqu’à nos jours, l’homme semblait moyennement agressé par ces forces auxquelles il lui suffisait d’opposer des réactions individuelles ; la nature, comme la société coutumière, lui permettaient d’organiser, seul, sa propre défense. Mais, aujourd’hui, ces forces de la nature comme de la société s’exercent à l’échelle planétaire, et contre elles les réactions des hommes ne peuvent plus être individuelles.
Dans l’ordre des forces matérielles et économiques comme dans l’ordre des forces politiques, dans le domaine de la science, de la culture ou des arts, comme dans celui des idéaux.
Dans l’ordre des forces matérielles et économiques, songez à ce que l’effondrement du cours d’une monnaie ou de celui d’un produit de base peut entraîner comme désorganisation du marché mondial et les réactions dispersées, loin d’apporter une solution et une aide au pays concerné, ne font qu’accroître le désordre dans les autres pays.
Dans l’ordre des forces politiques, les deux guerres mondiales ne furent-elles pas l’expression de ce courant planétaire et qui ne voit aujourd’hui la terreur que fait planer sur tous les peuples l’accroissement prodigieux de la puissance de destruction des armes modernes et la possibilité offerte à un homme ou à un petit groupe de les utiliser. Sur le plan extérieur, nous vivons dans la crainte perpétuelle de l’agression, du déclenchement d’un conflit généralisé et, sur le plan intérieur, une sorte de règne de la terreur semble s’instituer progressivement partout, appelant en retour des violences éliminatoires.
Le terrorisme, lui-même, qui caractérisait, l’anarchie individuelle est aujourd’hui collectif.
Dans l’ordre de la science, de la culture et des arts, la propagation des idées par les moyens audio-visuels, les déplacements des hommes et des œuvres d’art, font éclater les consciences individuelles. C’est André Malraux qui parle de « Musée imaginaire » et qui écrit : « Ce n’est plus l’Europe ni le passé qui envahit la France en ce début de siècle, c’est le monde qui envahit l’Europe, le monde de tout son présent et tout son passé, ses offrandes amoncelées de formes vivantes ou mortes et de méditations ». La mondialisation de la connaissance comme le sentiment de posséder un patrimoine artistique commun, créant ainsi une conscience commune qui domine l’homme.
Dans l’ordre des forces morales, les idéologies tendent à être planétaires, les religions cherchent à se retrouver dans l’œcuménisme et il semble que l’exigence d’une justice mondiale soulève, de nos jours, toutes les croyances et toutes les idéologies.
Le monde moderne apparaît ainsi comme se cristallisant planétairement et les grands courants qui le parcourent dans tous les domaines menacent de dominer et d’écraser l’homme qui, seul n’ayant pas trouvé les structures d’accueil susceptibles de canaliser à son profit les forces planétaires, semble désemparé, encore soumis à la fatalité du destin que les Grecs imaginaient comme une Machine Infernale.
Et c’est précisément cette conscience de notre impuissance individuelle et de tout ce que nous pouvons, au contraire, tirer des forces planétaires, par nos réactions conjuguées, qui est le fondement essentiel de la coopération internationale.


La coopération internationale, une révolution

Jusqu’ici, celle-ci ne nous est apparue que sous son double aspect à la fois moral et technique de la solidarité à l’égard de plus faibles ou de plus déshérités et d’accroissement de notre pouvoir sur la nature mais le monde moderne implique une nouvelle manière d’agir. Et pour agir, l’homme a besoin de se faire une image de son action.
En 1935, s’adressant aux lycéens de sa ville natale de Sète, Paul Valéry disait : « ...que constate chacun de nous dans sa propre existence, dans les difficultés qui se trouve à la soutenir, dans l’incertitude croissante du lendemain ? Chacun de nous sent bien que les conditions se font de plus en plus étroites, de plus en plus brutales, de plus en plus instables, tellement que, au sein de la civilisation la plus puissamment équipée, la plus riche en matière utilisable et, en général, la plus savante et faite d’organisation et de distribution des idées et des choses, voici que la vie individuellement à redevenir aussi précaire, aussi inquiète, aussi harcelée, et plus anxieuse, que l’était la vie des lointains primitifs. Les nations elles-mêmes ne se comportent-elles point comme des tribus étrangement fermées, naïvement égoïstes ?
« Tout ceci rend poignante et pleine de dangers la contradiction qui existe à présent entre les diverses activités de l’homme ; la nature matérielle lui est de plus en plus soumise : il a profondément transformés ses notions du temps, de l’espace, de la matière et de l’énergie. Mais il n’a presque rien su reconstruire dans l’ordre spirituel et social. Le monde moderne, qui a prodigieusement modifié notre vie matérielle, n’a su se faire ni des lois, ni des mœurs, ni une politique, ni une économie qui fussent en harmonie avec ses immenses changements, ses conquêtes de puissance et de précision »
.
A cette longue interrogation inquiète de Paul Valéry, la deuxième partie du XXe siècle répond par la coopération internationale.
Aujourd’hui, nous savons que nous sommes contraints de coopérer, mais le plus difficile est de nous faire une idée de cette coopération, de comprendre qu’il est des lieux privilégiés où cette image peut s’élaborer.
Oui, il nous est possible de bâtir en commun une image de demain. Mieux, je dirais qu’il nous est possible de bâtir une image de nous mêmes dans le monde de demain.
Valéry encore disait à ces jeunes condisciples : « On voit partout que l’action de l’esprit créant ou détruisant furieusement, multipliant des moyens matériels d’énorme puissance a engendré des modifications d’échelle mondiale du monde humain et des modifications inouïes se sont imposées sans ordre, sans frein et, surtout, sans égard à la nature humaine, à sa lenteur d’adaptation à ses limites originelles. En un mot, on peut dire que l’homme, s’éloignant de plus en plus et bien plus rapidement que jamais de ses conditions d’existence, il arrive que tout ce qu’il sait, c’est-à-dire tout ce qui peut, s’oppose fortement à ce qu’il est ».
A nous de faire que tout ce que l’homme sait, c’est-à-dire tout ce qu’il peut, ne s’oppose plus à ce qu’il est, mais agrandisse encore son être aux dimensions du monde.
C’est pourquoi, personnellement, je veux voir dans la coopération internationale, cette nouvelle dimension de l’homme.
L’homme nouveau n’est plus, en effet, ni à la dimension de l’individu et du moment, pas même à celle de la nation, moment donné d’une aventure temporelle, mais à la dimension du monde et à celle de la victoire sur le temps.
Les grands courants qui emportent notre planète contraignent ainsi l’homme, sous peine d’être écrasé, à exercer son pouvoir à l’échelle du monde, à dominer l’avenir, et même, le passé, en l’abolissant ou en le suivant.
Telle est la tâche exaltante des hommes de ce siècle, tel est aussi le vrai sens de la coopération internationale, dimension nouvelle de l’homme. Nous assistons à une révolution formidable et silencieuse à laquelle plus de 150 nations doivent aujourd’hui d’exister et d’entrevoir un avenir nouveau.
Mais il semble que, jusqu’ici nous n’ayons pas suffisamment distingué les causes, les raisons et les domaines de cette révolution que constitue la coopération internationale.
Les causes de la coopération résident dans cette tendance à la mondialisation de tous les problèmes, de toutes les structures, alors que les raisons sont d’une part la solidarité entre les hommes et, d’autre part le besoin de puissance technique qui les oblige à s’unir pour affronter la nature et la société.
Mais, à cette double conception de la coopération-solidarité et de la coopérarion-pouvoir technique, vient s’ajouter aujourd’hui celle d’une coopération nécessitée par cette dimension planétaire de l’homme et dont les aspects correspondent aux grands courants qui ont bouleversé la vie matérielle, politique, culturelle et les conceptions idéologiques de l’humanité.
Et ainsi la raison fondamentale de nos jours de la coopération internationale nous paraît résider dans la nécessité où nous sommes de réagir planétairement à des forces planétaires dont la pression s’exerce simultanément sur tous les peuples et sur tous les hommes.
Mais quelles que soient les causes ou les raisons qui ont donné naissance et fondent aujourd’hui la coopération internationale, il est quatre domaines essentiels où nous pouvons et devons coopérer.
Domaine économique, domaine politique, domaine culturel, scientifique et artistique, domaine des idéaux dont les affrontements furent si dramatiques dans l’histoire de l’homme.


Interdépendance et solidarité mondiale

Dans l’ordre économique d’antan, deux privilèges semblaient à la fois enviables et intouchables du point de vue des Etats, celui de battre monnaie et celui de battre pavillon. Autrefois, une grande monnaie était essentiellement une monnaie qui suffisait à elle-même, alors que de nos jours une monnaie, aussi forte soit-elle, dépend de tous les autres pays et de toutes les autres monnaies.
Ainsi, ce privilège, qui fut l’un des signes les plus éclatants et les plus enviés de la souveraineté nationale, échappe-t-il au pouvoir d’un seul pays. Et les plus anciennes comme les plus nouvelles monnaies ont besoin, dans l’incertitude actuelle de leur sort, qu’il y ait des fonds garants de la solidarité mondiale et chacun à sa manière invoque la nécessité d’une politique monétaire mondiale.
Mais cette nécessité d’une coopération internationale dans l’ordre économique n’a-t-elle pas reçu la consécration la plus éclatante par l’organisation des Nations Unies pour le commerce et le développement ? Et quelle plus belle illustration de cette nécessité que la crise monétaire et la crise de l’énergie que nous vivons ?
Le commerce était un secteur de l’activité économique qui, quel que soit le régime intérieur des Etats, obéissait en matière de relations internationales à la règle impérieuse de la souveraineté nationale. Matière soumise à la seule négociation et à l’accord contractuel, voilà que tous les pays du monde se réunissent pour jeter les bases d’une coordination de leur activité commerciale, remettant du même coup en cause les structures du commerce international, les relations monétaires, les prix, et que peu à peu s’avance l’idée d’une certaine politique commune qui, peut-être, un jour donnera naissance à des législations communes.
Pour avoir participé à cette grande entreprise et avoir eu l’honneur, en particulier d’être membre du Comité spécial sur les procédures de conciliation, en matière de commerce, je sais combien nous devons faire montre de prudence, de réalisme, de compréhension mutuelle pour que cette exaltante entreprise ne déçoive pas les immenses espoirs qu’elle a suscités.
Venant ainsi s’ajouter à toutes les institutions qui déjà au sein ou en dehors des Nations Unies tendent à organiser la coopération internationale, Fonds Monétaire, Banque Mondiale, Fonds spécial, la Conférence du commerce affirme la décision du monde d’envisager son avenir commercial au lieu de laisser s’exercer aveuglément les lois économiques.
Et ceci ne signifie point que désormais chaque peuple, chaque nation, chaque continent, doive s’endormir dans la quiétude de cette solidarité providentielle que lui assurerait la coopération internationale, non point. Mais chaque peuple, chaque nation, chaque continent suscitant en lui et autour de lui des œuvres de coopération doit les envisager dans l’optique nouvelle de cette dimension planétaire de l’homme.
Et là, l’Afrique malgré tout avance. De l’OMVS à la CDEAO, quel chemin parcouru en quinze ans ! Elle donne même l’exemple en créant un organisme comme l’Agence de Coopération Culturelle et Technique des Pays Francophones : et on sait le rôle joué par Léopold Sédar Senghor dans cette initiative.
De la Conférence des non-alignés de Colombo à celle de Mexico un mois après quel progrès vers le dialogue Nord-Sud.
Il en est du domaine politique comme du domaine économique.
Depuis des millénaires les hommes cherchent à organiser leur coopération dans le domaine politique. Du clan à la tribu, de la tribu à la nation, de la cité antique à l’Etat moderne c’est une longue et douloureuse histoire, mais au fur et à mesure que, s’élevant dans l’ordre de l’organisation, l’homme trouvait des structures adaptées à chaque stade de cette évolution, se posait le problème de la coexistence des groupes ainsi formés qui n’assuraient leur cohésion interne qu’en se tournant de façon agressive contre le groupe voisin.
Ainsi donc les hommes ont-ils vécu jusqu’à nos jours, dans une sorte de coexistence agressive ou de domination.
Mais l’agression, elle aussi, est devenue planétaire et la coexistence ne pouvait donc plus être que mondiale.
Coûte que coûte, il s’agissait de prévenir l’agression et toutes les intelligences, toutes les sciences s’appliqueront d’abord à définir cet acte qu’il s’agissait de mettre au ban de la société.
Et voilà qu’au sortir de la deuxième guerre mondiale, on crut, avec un adjectif, avoir trouvé la solution du problème, et ce fut l’idée de la coexistence pacifique.
Un pas considérable était certes fait mais le monde était si dominé par l’idée de l’agression que celle de la coexistence pacifique était en fait émise sous la crainte de l’agression et était donc conçue essentiellement pour éviter l’agression.
L’histoire est là pour nous enseigner que les attitudes défensives n’ont jamais permis de résoudre aucun problème.
La coexistence pacifique ne pouvait prendre son véritable sens, elle ne pouvait se substituer à la coexistence agressive, jusqu’ici la loi du monde, que si non seulement elle tendait à prévenir l’agression mais si elle avait essemiellement pour but la coopération.
D’une attitude négative, statique, il fallait passer à une attitude positive et dynamique.
La division du monde en blocs de puissances rivales avait imprégné à tel point l’histoire de l’homme qu’au lieu de voir ce qui unit les peuples malgré leur diversité nous exaltons leurs différences dont la synthèse doit enrichir leur patrimoine commun de puissance et de culture.


La division Est-Ouest et Nord-Sud

A la division Est-Ouest qui opposait des puissances de même développement technique mais d’idéologie différente vient se superposer la division Nord-Sud qui tend à opposer des groupes de développement technique inégal.
Mais ne vous paraît-il pas étonnant que le pays du soleil levant soit dans le groupe occidental et que Pékin soit à la latitude de New-York ?
L’homme est vraiment un être imaginatif mais à nous de faire jouer cette faculté suprême pour unir et non point pour diviser.
Certes nous devons avoir conscience de nos diversités, de nos différences même, mais combien la conscience de notre unité doit être plus forte.
Celle-ci s’affirme d’ailleurs chaque jour davantage au sein de chaque nation, à l’intérieur de chaque continent et dans le monde entier.
Il y a plus de 100 ans, Frédéric Nietzsche écrivait :
« Au-delà de toutes ces guerres nationales, de ces empires et de ce qui occupe le premier plan, je vois plus loin. Ce qui m’importe c’est l’Europe Unie et je la vois se préparer lentement et d’une lumière hésitante.
Chez tous les esprits étendus et profonds de ce siècle, l’œuvre commune de l’âme a consisté à préparer, à supputer et à anticiper cette nouvelle thèse : l’Europe de l’avenir. Ce ne fut qu’une fois devenus vieux ou aux heures de faiblesse qu’ils retombèrent dans l’étroitesse nationale. Je pense à des hommes tels que Napoléon, Goethe, Beethoven, Stendhal, Henri Heine, Schopenhauer.
Cependant, à côté de ce qui éveille et forme dans ces esprits le besoin d’une unité nouvelle, ou déjà des besoins nouveaux de cette nouvelle unité, il faut placer un grand fait économique qui éclaire la situation : les petits Etats d’Europe, j’entends tous nos empires et Etats actuels - deviendront économiquement intenables à bref délai, du fait de la tendance absolue du grand trafic et du grand commerce à dépasser toutes les frontières et à devenir mondiaux »
.
Si le XIXe siècle, où prédominait cependant le problème des unités nationales, permettait déjà à l’auteur d’ « Ainsi parlait Zarathoustra » de prédire le mouvement que nous voyons se dérouler sous nos yeux et qui dans l’unité continentale européenne commença effectivement par la coopération économique, il est d’autres continents, les Etats-Unis hier, l’Afrique aujourd’hui où elle débuta politiquement avant de se muer en unité de coopération. L’OUA malgré toutes ses insuffisances n’en est pas moins la première organisation politique continentale.
Et quel que soit le coin du monde sur lequel nous portions notre regard nous voyons se poser des problèmes de coexistence des nations ou surgir des unités continentales en gestation.
Or, ni l’une ni les autres ni la coexistence des nations ni les unités continentales ne se réaliseront pleinement que par la coopération internationale. Si cette idée fut à la base de la Charte de San Francisco, celle-ci n’en contient que des mentions dans les articles 1, 13 et 55.
Peut-être, cependant, vaut-il mieux que la chose à peine mentionnée ait existé plutôt que largement exposée elle ne reste lettre morte.
Mais, peut-être aussi audacieux fussent-ils, les auteurs de la Charte ne pouvaient-ils, comme nous aujourd’hui, 30 ans après la naissance des Nations-Unies, voir tout ce que cette idée de la coopération internationale signifiait pour l’avenir de l’humanité.
Et la terminologie même ne nous indique-t-elle pas les limites de l’horizon des hommes de 1945. Organisation des Nations Unies et non Organisation Mondiale des Nations.
Les auteurs de la Charte n’avaient pas voulu retomber dans l’illusion de la Société des nations. Ils voulaient que les membres de la nouvelle Organisation s’unissent en vertu d’une certaine conception de l’homme.
Mais précisément cette conception nouvelle de l’homme, cette dimension nouvelle de l’homme introduite par la coopération internationale devait nécessairement tendre à faire devenir mondiale l’Organisation des Nations Unies. Car, de nos jours, le monde ne peut plus être dominé par une seule idéologie ni par une seule puissance aussi prestigieuse soient-elles.
Et cette mondialisation de la vie politique est le fondement de la coopération internationale dans ce domaine.
Toute l’histoire des Nations Unies prouve que la coopération est nécessaire à l’accomplissement de sa mission, comme l’histoire des nations cherchant à coexister prouve que la coopération est nécessaire à leur coexistence.
Ainsi tant au niveau de la coopération internationale qu’au niveau de chacune des nations, la coopération est devenue nécessaire à l’accomplissement du destin de l’homme.
Mais si dans le domaine politique la nécessité de la coopération internationale a eu à vaincre bien des obstacles, dans le domaine culturel, scientifique et artistique, aucune barrière n’a pu s’opposer à la souveraineté de l’esprit qui s’exerce sur le plan universel.
Ici, par rapport au passé comme par rapport à l’avenir, c’est le triomphe de la coopération internationale.
Dans l’espace pour demain comme à Abou Simbel et Venise pour hier, les hommes s’affirment ainsi qu’ils bâtissent leur avenir en commun et qu’ils sauvent le passé artistique d’une nation en le réincorporant dans le patrimoine culturel commun de l’humanité.


« Au rendez-vous du donner et du recevoir »

Hier à Dakar, demain à Lagos, l’Afrique se trouve encore au premier rang du rendez-vous du donner et du recevoir.
Dans le domaine scientifique quelle profusion de manifestations de la coopération internationale. La seule année géophysique internationale a provoqué onze études s’étendant des rapports de la terre avec l’univers à l’enveloppe gazeuse de la terre, à sa masse liquide et à la terre proprement dite.
Année de l’Océan Indien. Années Internationales du soleil calme dans l’ordre de la protection de la nature et des animaux, les tentatives de sauvegarder l’intégralité des formes de la vie rejoignent la campagne internationale contre la faim et celle de la lutte contre le cancer.
Déjà dans le passé, les politiques de souveraineté qui avaient prétendu découper les pôles comme une tarte semblent disparaître devant les exigences scientifiques qui font impliquer les missions selon les exigences de leurs recherches entremêlant les drapeaux pour une conquête pacifique.
C’est déjà en 1879 que l’idée d’internationaliser les recherches polaires fut lancée par Veyprecht à son retour du village qui lui avait fait découvrir la terre François-Joseph.
Mais, comme il est émouvant pour un Africain de penser que la première entreprise géodésique fut réalisée au IIIe siècle avant J.C par un Grec de Cyrénaïque, le fondateur de la géographie scientifique, cet Erastothène né à Cyrène dans la Libye actuelle et qui par des mesures d’angles réalisées à Syène (Assouan aujourd’hui) et à Alexandrie devait déterminer la longueur de la circonférence de la terre à quelques 500 km près comme il devait calculer l’obliquité de l’éclipse avec une erreur de 6’, 23°, 51’, 19" au lieu de 23°, 45’19".
A ces initiatives individuelles qui tendaient à la coopération internationales succède aujourd’hui toute l’œuvre des Nations Unies et des organismes spécialisés, l’UNESCO, la FAO, l’OMS,l’Agence internationale de l’énergie atomique, OIT, qui montre que nous sommes déjà très en avant dans la voie l’organisation. Il n’est pas jusqu’au droit qui, par la nécessité de trouver des structures et des règles à toutes ces institutions, ne tendent aujourd’hui vers une certaine unité.
Le Professeur Lachs citait ce passage des « Principes philosophiques du droit international » de Robin Jaecquemmyns qui date de 100ans : « A mesure que la vie des individus et des Etats se complique et la civilisation et la science créent alternativement de nouveaux besoins et de nouvelles applications, le droit étend son domaine et multiplie ses applications faisant partout prévaloir la règle sur le caprice, l’ordre sur l’anarchie ».
De son côté, Louis Armand signalait une distinction essentielle : « Sur le plan de la technique pure, dit-il, les réalisations prennent rapidement un caractère d’universalité alors même qu’elles ont été inventées par une entreprise pour ses besoins particuliers.
L’Organisation par contre, est spécifique et ne peut être transposée d’un pays à l’autre. L’imagination se dispense donc ici et là mais plus largement dans le domaine de l’organisation que dans le domaine de la technique.
Réussir une organisation est un travail très différent de celui qui consiste à réussir un équipement et c’est également une œuvre bien plus malaisée »
.
Certes ceci est vrai aussi bien dans le domaine économique et politique que le domaine culturel mais ici nous touchons aux aspirations les plus profondes de l’homme, à son mode de vie, à ses raisons de vivre et d’agir. Aussi l’assistance technique dans la culture, les sciences et les arts ne trouve-t-elle son véritable sens et n’atteint-elle son véritable but que dans la coopération internationale.
Ici il n’est pas de nation aussi reculée soit-elle qui n’ait quelque chose à donner au monde.
Esope était un esclave phrygien, Pouchkine était le petit-fils d’un Abyssinien et Maurice Béjart est le petit-fils d’une Sénégalaise.
Mais cette vérité n’apparaît-elle pas même dans le domaine des idéaux naguère encore si exclusifs les uns des autres.
L’œccuménisme n’est pas seulement un fait religieux, mais un événement historique qui porte témoignage de l’universalité de la coopération internationale.


La volonté et les moyens

Mais il ne nous suffit pas d’avoir la conscience de la nécessité de la coopération, il faut aussi avoir la volonté de la réaliser et les moyens de l’appliquer.
La volonté réside en chacun de nous, propageant autour de soi cette notion nouvelle que l’individu, le pays, l’Etat, la Nation, aussi prestigieux soient-ils, ne peuvent rien tout seul.
J’avais senti tout cela au cours de ma longue et sinueuse carrière, mais un proverbe portugais dit « Deus escrivo diretto per linas tortas ». Je le vis intensément dans mes activités actuelles qui m’ont orienté vers l’étude et l’application de la Science, de la Technologie et des Méthodes d’Education dans le Tiers-Monde.
Encouragés et soutenus par mes deux aînés, Félix Houphouët-Boigny et Léopold Sédar Senghor, en moins de trois ans, nous avons pu non seulement créer des organismes mais réaliser des projets tendant à démontrer que la coopération commence par soi-même.
Cet effort personnel permet alors de définir les nécessités et les solutions des problèmes propres à nos pays, de conquérir l’estime du monde extérieur et de participer ainsi au dialogue des civilisations prôné et défendu depuis toujours par Léopold Sédar Senghor et dont avec Roger Garaudy et une équipe d’amis, nous entreprenons la réalisation.
Ah, quel incorrigible optimiste, diront certains. Je leur réponds par ce mot de Gramsci « qu’il faut être pessimiste dans l’analyse et optimiste de l’action ».
Il y a quelques jours à Zurich, témoin de l’accueil réservé à Ousman Jack spécialiste du plan, par un parterre d’économistes, d’entrepreneurs et d’hommes religieux je songeais que les hommes de notre génération dont nous fêtons l’anniversaire de l’un des plus éminents peuvent regarder l’avenir avec confiance car de Dakar à Monbassa et d’Alger au Cap émergent des jeunes femmes et des jeunes hommes qui justifient notre lutte pour la dignité et l’honneur de l’Afrique.
Nous finirons par réaliser le rêve du poète et nous voyons déjà poindre l’aube de cette nouvelle ère où l’homme sera contraint, par son destin, de découvrir qu’il a des responsabilités illimitées.
Bien que l’état du monde ressemble à l’incendie que Narsès regardait du haut du Palais d’Agamennon, en s’inquiétant de voir autour d’elle tant de carnages et tant d’incendies comme le mendiant nous pouvons lui dire « Femme, cela s’appelle d’un beau nom, cela s’appelle l’aurore ».
En effet, nous savons que l’humanité est à peine entrée dans son adolescence mais les sombres péripéties qui ont jalonné jusqu’ici sa vie nous obscurcissent parfois l’horizon et nous portent souvent au désespoir.
Or l’homme d’Afrique qui surgit à peine de la longue nuit qui l’enveloppait, guettant depuis des millénaires la moindre lueur à l’horizon et en saisissant le moindre éclat, a le privilège de percevoir plus tôt que d’autres le moindre rayon d’espoir que n’éclipse pas la profusion de toutes les lumières des pays dits avancés.
C’est que nous l’avons si longtemps attendu, nous avons fondé sur lui notre foi dans le passé et notre confiance dans l’avenir à tel point que notre ferveur suppléant à notre faiblesse, nous sommes certains qu’à l’aurore annonciatrice du jour de la coopération internationale et du dialogue des civilisations succédera le soleil levant de la fraternité, ce soleil dont un proverbe de notre humanité déchirée fera le manteau sans couture des générations futures s’étendant sur toute la terre.





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