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POUR L’AMENAGEMENT D’UN ORDRE CULTUREL INTERNATIONAL
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Ethiopiques numéro spécial
revue socialiste
de culture négro-africaine
70ème anniversaire
du Président L. S. Senghor
novembre 1976

Auteur : Jean-Marc Léger

Quelles que soient les difficultés, voire les drames découlant de l’injuste répartition des richesses mondiales, de la scandaleuse iniquité dans la répartition des profits tirés de l’exploitation des matières premières, et quelle que soit en conséquence l’urgence de la mise en place du nouvel ordre économique international (dont le principe au moins paraît enfin acquis), le plus grave et le plus pressant des périls pour l’homme aujourd’hui réside dans le rapide dépérissement des cultures, de toutes les cultures. Le risque me semble évident d’un génocide culturel à l’échelle de la planète. Mais plutôt que de génocide, c’est peut-être de suicide qu’il conviendrait de parler dans la mesure où les victimes, c’est-à-dire la plupart des sociétés, sont selon le cas complices inconscientes ou instruments plus ou moins consentants et empressés de leur propre malheur.
Dès lors et corollairement la tâche la plus haute et la plus exigeante réside dans une action collective pour le salut des cultures, oserais-je dire dans une sorte de révolte salutaire des cultures menacées et des sociétés dont elles sont tout à la fois le produit, le support et l’expression. A la limite, cela commande non pas un nouvel ordre culturel (car cela supposerait qu’il en existe un) mais la définition et la mise en place d’un ordre culturel international qui mette un terme aux agressions multi-formes, qui fasse échec à la domination menaçante d’un ou deux modèles socio-culturels, qui assure à toutes les cultures l’égalité des chances d’expansion et de diffusion. Et ce qui est peut être le facteur le plus important - qui conduise à repenser le développement dans la perspective de la préservation et de la promotion des cultures.
Les peuples africains paraissent au premier chef concernés et, en quelque sorte, doublement menacés mais nous le sommes tous à des degrés divers et sous des formes souvent voisines. Aussi bien, la plus éminente contribution que l’Afrique pourrait apporter au monde dans les années qui viennent serait, en réaffirmant avec éclat sa personnalité profonde et singulière, c’est-à-dire sa culture avec tous ses prolongements, de proposer les conditions et d’ouvrir les voies d’un nouvel humanisme. Tâche assurément gigantesque, qui suppose de difficiles remises en question, des tensions multiples, voire des déchirements, mais le prix en reste modeste par rapport à ce qu’il s’agit de sauver et de faire s’épanouir sur ce continent : l’ensemble des cultures africaines, c’est-à-dire une partie vitale de l’héritage de la qualité du monde.
Rien ne pouvait être plus significatif, ni plus opportun et plus tragiquement actuel, que de souligner le soixante-dixième anniversaire de Léopold Sédar Senghor par cette réflexion collective sur le problème capital des relations entre la culture et le développement. Rien mieux que cette interrogation fondamentale et peut-être angoissée ne pouvait souligner avec éloquence la profonde symbiose entre l’œuvre politique et l’œuvre littéraire du Chef d’Etat du Sénégal dont le combat n’a jamais, ni dans le propos, ni dans l’action, dissocié culture et développement. Il a illustré en permanence ce qui me paraît être la condition première de la durée et du progrès pour toutes sociétés : il n’est de développement véritable qu’authentique, c’est-à-dire issu de la société et accordé à son rythme comme à ses objectifs, bref un développement enraciné en quelque sorte dans la réalité socio-culturelle comme dans l’histoire, et se faisant à partir d’elles. Alors le développement devient partie intégrante en même temps que facteur de renouvellement de la culture nationale.
C’est là ce qui fait d’abord le prix, l’éminente valeur et la promesse du présent colloque, dont le thème rejoint ce qui devrait être le souci primordial de tous les chefs d’Etat et des organisations internationales. Dakar aujourd’hui témoigne non seulement pour l’Afrique, non seulement pour ce qu’on appelle le Tiers-Monde, mais pour le Monde tout simplement.

Phénomène universel

Il tombe sous le sens que l’influence réciproque entre culture et développement, que leur interaction, sont un fait de portée universelle et permanente. Assez curieusement pourtant, la prise de conscience, du phénomène, du moins, son expression officielle au niveau des gouvernements et des organisations internationales, est relativement récente. D’où ces formulations nouvelles, de plus en plus répandues (qui traduisent peut-être en même temps un certain remords) portant que le développement doit intégrer la dimension culturelle, que le développement doit tenir compte aussi de la culture, etc. Affirmation d’autant plus paradoxale que le développement devrait être de soi un fait de culture, mais tel n’est évidemment pas le cas dans la mesure où les nouveaux modèles et processus de développement sont issus d’un petit nombre de pays industrialisés et où la notion de développement a été réduite pour l’essentiel, à ses dimensions économiques et techniques.
Il convient ici de rendre hommage à l’UNESCO qui, depuis environ deux ans, a entrepris d’inscrire ce problème des relations culture-développement parmi ses préoccupations majeures, comme en témoigne le Plan à moyen terme dont se sera saisie la 19ème session de la Conférence générale et comme le traduit éloquemment l’ouvrage capital publié récemment par l’Organisation sous le titre Le Monde en devenir. Et sans doute n’est-ce pas un simple hasard que cette orientation fondamentale ait coïncidé avec l’arrivée à la tête de l’UNESCO d’une éminente personnalité africaine.
Que les conséquences d’une certaine forme et d’un certain type de développement provoquent une interrogation inquiète, et parfois angoissée, dans les pays du Tiers-Monde et spécialement en Afrique cela est aisément compréhensible, cela est aussi urgent que salutaire. Mais encore un coup, nous sommes tous concernés, même si nous sommes interpellés à des degrés divers par l’événement. Mon propos est ici de rappeler avec insistance le caractère universel d’un phénomène et de proposer quelques éléments de réflexion sur les conditions du salut des cultures face à un taux universalisme qui camoufle la domination de quelques-uns et qui risque de stériliser progressivement la spontanéité créatrice. Il est temps que toutes les sociétés reprennent en mains leur propre développement et que soient clairement posées les conditions d’un dialogue qui, surtout dans l’ordre culturel, suppose réciprocité et égalité des chances.
Aussi séduisante qu’ambiguë, aussi exigeante que vague la notion de développement domine les rapports internationaux depuis un quart de siècle, avec quelques autres comme a sécurité, la détente, et, depuis peu, la qualité de la vie et le nouvel ordre économique mondial. Pour la première fois dans l’histoire du monde, on a entrepris de combler le fossé entre l’état d’avancement d’un petit groupe de pays nantis dits industrialisés et celui de la masse des autres, considérant que cet objectif était commandé à la fois par la justice et par l’intérêt commun. Pour l’atteindre, il fallait (estimait-on) non seulement donner aux pays dits sous-développés, les moyens du développement technique (capitaux, hommes à la fois par l’envoi d’experts et par la formation de la relève nationale) mais également leur inculquer un état d’esprit novateur ou ce qu’on appelle une mentalité innovatrice.
Nous touchons ici au cœur du problème. On a agi comme si l’on croyait d’une part qu’il existait des modèles ou schémas de développement universellement valables ou adaptables, d’autre part, comme si, de soi, la technologie était neutre. Bref, la question des rapports culture-développement n’était point posée, tellement il paraissait acquis que la conciliation allait se faire naturellement entre ces techniques ou ces « recettes » importées et le fonds culturel, la tradition, le génie propre des peuples concernés. Il s’agissait en somme d’une simple greffe de technicité. On constate amèrement aujourd’hui que les choses ne sont pas si simples et que la fameuse conciliation entre tradition et modernité est plus facile à proclamer ou à célébrer qu’à réaliser.
Il n’y a évidemment plus aucune mesure commune entre le transfert actuel de technologie des pays développés vers les pays dits en voie de développement et les échanges qui ont eu lieu à toutes les époques entre des peuples de niveaux d’évolution relativement voisins. Cette fois, il s’agit d’emprunts massifs, à sens unique, en provenance du même groupe de pays. Et, derrière la technologie, (qui porte forcément la marque de la société qui l’a secrétée), avec elle, par elle, c’est un aménagement du temps et de l’espace, un mode d’organisation des rapports sociaux, davantage une hiérarchie des valeurs et même un mode de vie qui sont implicitement diffusés.
Dans de telles conditions, à quoi peuvent réellement aboutir les politiques officielles de la culture et les ministères chargés de les mettre en œuvre ? Quelque généreux qu’en soit le propos, quelqu’utiles les initiatives (encouragement à la création, diffusion des œuvres, accès généralisé aux biens culturels), leur action est minée en permanence si la politique globale de développement ne procède pas, pour l’essentiel, du génie national et si les pouvoirs publics n’exercent pas un contrôle absolu sur les médias et sur la publicité, dont l’action quotidienne s’apparente trop souvent à celle du cheval de Troie.

Des révoltes salutaires

Les emprunts ne peuvent être féconds et les influences de l’extérieur enrichissantes et stimulantes que lucidement recherchés ou au moins librement acceptés, à la condition de ne pas dépasser un certain seuil et de se pratiquer dans une situation de réciprocité. Vision utopique sans doute, puisqu’aussi bien, s’agissant du moins du monde occidental, il semblerait que rien ne puisse empêcher l’avènement d’une sorte de vague civilisation « atlantique », d’inspiration essentiellement américaine mais intégrant un certain nombre d’éléments des grandes cultures européennes. Pour le reste, celles-ci seront probablement ou risquent fortement de se trouver dans un siècle (mais peut-être beaucoup plus tôt) par rapport à cette civilisation américano-atlantique dans la situation où tant de vieilles cultures régionales sont aujourd’hui par rapport aux cultures nationales de la plupart des pays européens. Comme de surcroît le primat du mieux-être matériel est incontesté aujourd’hui, dans un Occident lentement vidé de ses valeurs spirituelles, que la recherche du développement collectif s’y est largement dévoyée en poursuite de la facilité et d’un confort individuel toujours plus grand, que l’attachement même à la patrie et à l’héritage national est mis en cause, on voit mal ce qui pourrait envoyer le processus de l’uniformisation, qui est aussi un processus de stérilisation.
Pourtant, - ultimes sursauts ou amorces d’un redressement ? - on assiste depuis quelques années, dans plusieurs pays d’Europe et d’Amérique, au réveil étonnant, émouvant, et aux revendications souvent tumultueuses et passionnées ; de communautés culturelles ou d’ethnies que l’on pouvait croire définitivement endormies. Héritières parfois de très anciennes cultures que l’on croyait devenues uniquement objet d’études de spécialistes, voici que ces ethnies réaffirment avec vigueur, avec courage, leur identité, leur droit à vivre ou à revivre, fut-ce parfois dans l’incohérence et le désordre. Il y a peut-être là un signe de permanence et une raison de confiance. Chaque fois qu’une communauté, qu’une ethnie, si modeste soit-elle en termes de statistiques, quelqu’oubliée ou apparemment misérable qu’elle soit, s’affirme ou se réaffirme ou cherche désespérément à ne pas mourir, c’est une chance nouvelle donnée à l’homme. De même que l’extinction ou l’affaiblissement d’une culture quelconque est une défaite pour l’homme, car toutes les cultures sont égales dans l’ordre de l’esprit, également éminentes, toutes contribuent au chant du monde.
Mais à quoi aboutiront, en Occident et dans le reste du monde industrialisé, les révoltes de communautés déjà très largement assimilées et qui au reste ne possèdent nul moyen d’infléchir le système ou d’influence sur leur propre destin ? Elles présentent du moins pour nous l’avantage de souligner avec une triste éloquence cette vérité qu’il n’est point d’avenir pour une culture qui cesse d’être créatrice et dynamique, qui ne sécrète pas tous les éléments de base du développement de la communauté et aussi qu’une communauté ne peut vivre selon sa culture, exprimer celle-ci, sans disposer tout ensemble de la souveraineté politique, de la maîtrise réelle de son économie, d’un potentiel scientifique et technologique bien à elle ainsi que des moyens de préserver et de diffuser les unes et les autres. Il y a une évidente dialectique entre culture et développement qui, à la limite, ne font qu’un : dans une société normale et équilibrée, la culture par son élan créateur permanent provoque le développement ; celui-ci procède de la culture nationale, s’y inscrit mais dans le même temps, par son action propre, en accroissant et améliorant les moyens, l’espace et les hommes, assure une vitalité nouvelle à la culture. Que la culture perde son pouvoir créateur, qu’elle vienne à se scléroser ou, inversement, que l’essentiel du développement soit emprunté, importé, et c’est l’avenir de la communauté qui est menacé, sinon irrémédiablement compromis, non point l’avenir physique des citoyens mais l’avenir spirituel de la communauté, son âme, ou ce que l’on appelle aujourd’hui l’identité.
Il n’existe pas de modèles universels ou universellement valables de développement, non seulement pour des raisons d’ordre physique, climatique, économique, démographique, etc. mais plus encore pour des raisons d’ordre moral et culturel. Personne, aujourd’hui, ne conteste cette évidence. Par contre, et même si on est de plus en plus conscient de l’interaction culture-développement, on n’est pas encore pleinement disposé à reconnaître que le développement doit procéder pour l’essentiel de la culture nationale ni à admettre qu’un certain type de développement peut être mortel pour une culture et que les bienfaits apparents et immédiats d’une certaine technologie ont parfois pour douloureuse rançon la disparition progressive d’un métier traditionnel, d’une forme d’artisanat, voire d’une technique - qui auraient pu se renouveler - c’est-à-dire l’appauvrissement de la réalité socio-culturelle du pays concerné et un nouvel accroissement de sa dépendance.
Problème capital, problème majeur pour le monde actuel et problème qui appelle d’urgentes solutions. D’où la valeur exemplaire du combat que l’Afrique s’apprête apparemment à engager pour définir par elle-même et pour elle-même les voies et les moyens de son avenir. D’où la signification du présent colloque, effort de réflexion dont les conclusions, pour partie du moins, revêtiront une portée universelle.

Inégalité des rapports

Parmi beaucoup d’idées aussi généreuses que fausses, l’époque a charrié celle d’une synonymie quasi-obligée, quasi-automatique, entre l’essor des échanges de tous ordres (de la circulation toujours plus facile des idées, des modes, des produits et des hommes) et le progrès humain. On est conduit à considérer comme vérité absolue (ou contraint de considérer) la liaison entre progrès et développement des moyens de communication et de transport. Sur tous les tons, et parfois avec un lyrisme quelque peu ridicule on exalte les facilités sans précédent aujourd’hui données à chacun de se déplacer d’un point à l’autre du globe, de communiquer et prétendument de s’informer. On le fait la plupart du temps sans référence aucune aux différences énormes de situation et de possibilité.
Il s’est institué, la presse et le snobisme aidant, un culte de l’innovation. « Changement améliorant », l’innovation doit être soumise périodiquement à un examen critique en vue de mesurer si réellement elle a été un facteur d’amélioration. De plus en plus toutefois, on tend à accepter l’innovation sans bénéfice d’inventaire, comme si de soi (et surtout si elle est rupture avec un certain héritage, une certaine tradition) elle était naturellement améliorante, bonifiante. Or aujourd’hui, un seul groupe de pays, ceux qu’on dit développés et encore dans ce groupe, quelques très rares pays, ont les moyens non pas d’innover mais de faire connaître leurs innovations, et d’utiliser massivement les moyens nouveaux de transport et de communication. Il en résulte inévitablement un type nouveau de rapports de domination et une forme nouvelle de domination d’autant plus insidieuse qu’elle est moins ouverte, moins brutale. L’impérialisme technologique s’avance, masqué mais il porte en lui un risque d’asservissement et d’uniformisation ; il a pour promesse le mieux-être matériel des individus ; il a peut-être pour prix la mise en condition des hommes et l’abaissement des cultures réduites à l’état de folklores.
Il faut aujourd’hui plaider pour le singulier, c’est-à-dire pour les personnes que sont les nations, pour les cultures, toutes les cultures, car c’est à ce prix seulement sera sauvé l’universel qui est, par essence et par devoir, le contraire de l’uniformité. Le monde industrialisé n’a peut-être plus la vigueur morale nécessaire pour opérer ce redressement : l’Afrique la possède encore. A la condition que la démarche n’apparaisse point comme un refus mais comme ce qu’elle recouvre vraiment, à savoir une affirmation et une libération.
Le développement n’a de sens que s’il permet à chaque ethnie de témoigner de son génie propre et d’apporter sa contribution au progrès humain. Et ce progrès réside d’abord dans l’affirmation, l’illustration de la singularité de chacun, dans la réalisation - dans des formes et selon un rythme défini par lui - de ses virtualités, de ses potentialités. Tout ce qui contribue à défendre, mieux à promouvoir la singularité, donc à servir l’universel est un facteur en même temps qu’un élément du développement. Tout ce qui atténue ou réduit l’affirmation singulière d’être et de créer, joue dans le sens de l’uniformité, encourage et accélère la montée de l’uniformisation, affaiblit les chances du véritable développement. Servir l’universel désormais, c’est protéger, c’est exalter la singularité : le développement doit être au service des cultures et non pas la culture apparaître comme une dimension, voire comme une sorte de coquetterie d’un développement soucieux de se donner bonne conscience.

Le salut par l’enracinement

L’un des paradoxes de notre temps - mais est-ce vraiment, à la réflexion, un paradoxe - n’est-il pas cette coïncidence, de l’impératif de la mondialité et de la conscience ardente de la personnalité nationale, du réveil de ces communautés qui partout dans le monde, y compris en Occident, s’affirment ou se réaffirment ? Tout se passe comme si l’homme, sensible tout ensemble aux avantages immédiats et aux proches périls de la technologie uniformisante, voulait tout en l’assumant s’en défendre par un retour à ses sources profondes. Y saurait-il parvenir sans l’intervention de l’Etat, expression, gardien et serviteur tout à la fois des valeurs nationales ?
Il faut plaider, il faut œuvrer pour le singulier dans tous les ordres de la vie, il faut que chaque communauté imagine ou dessine par elle-même et pour elle-même son propre avenir. Alors, le dialogue des cultures pourra avoir un sens, sinon c’est le choc des cultures, choc inégal où le vainqueur impose sa conception du progrès et réduit les autres à l’humiliant destin d’objet de musée ou de recherches ethnographiques.
L’avenir de l’homme passe d’abord par son enracinement ; l’avenir de l’internationalisme réside d’abord dans l’affirmation fervente des nations, de la singularité de chacune dans tous les domaines. Jadis - un « jadis » qui n’est point après tout si lointain, la création était un fait naturel, spontané. Les petites communautés, les villages, les clans, créaient dans les circonstances les plus diverses, des danses, des chants, des rites, traduisaient l’émotion du groupe devant tel ou tel événement, en témoignaient dans les formes et les matériaux les plus divers. Admirable capital jailli, surgi du rêve, des croyances, des craintes, des joies et de la douleur des hommes, héritage accumulé au long des millénaires. Il ne s’agit pas seulement de la préserver, de la faire connaître (ou parfois, de la redécouvrir) mais de l’enrichir. Car un peu partout dans le monde, et particulièrement dans le Tiers-Monde, ce n’est pas seulement le sens de la créativité (créativité populaire, collective) qui risque d’être atrophié, - c’est aussi l’interprétation de l’héritage qui peut être faussée, trahie, sinon perdue.
Libre circulation des hommes, des produits, des œuvres, des idées : l’objectif, en soi éminemment souhaitable, est présenté comme un facteur primordial du progrès, l’échange étant en principe enrichissement et ayant valeur fécondante. On ne s’interroge guère cependant sur les conditions dans lesquelles peuvent se pratiquer ces relations ni sur les moyens que peuvent avoir chacun des partenaires ou groupes de partenaires d’y participer. Il suffit de se demander quelle est l’incidence, non pas dans les cercles restreints de spécialistes mais sur les masses populaires, des cultures, des productions et des modes du monde industrialisé dans les pays en voie de développement et, inversement, l’incidence ou l’influence de l’Afrique ou de l’Orient sur le monde industrialisé.
Mutatis mutandis, on retrouve la même dramatique inégalité, le même schéma léonien entre quelques pays développés et la masse des autres. Qu’il s’agisse du commerce, de la circulation des hommes, du rôle des « médias », sans parler du fameux « transfert de technologie », les relations internationales aujourd’hui non seulement ne favorisent pas le dialogue des cultures mais aboutissent à une véritable colonisation du Tiers-Monde d’abord, du monde tout court ensuite. L’adaptation, si fréquemment invoquée comme justification ou comme espoir, n’est le plus souvent qu’imitation et concourt à réduire les chances de la créativité.
Importateur massif de matières premières, de produits agricoles ou de produits semi-ouvrés, le monde développé répand sur le Tiers-Monde des produits finis, élaborés, qui, contrairement aux premiers, portent avec eux, véhiculent, une civilisation, davantage un mode de vie.

Facteurs de pollution

A côté d’équipements indispensables et de certains produits que l’on peut considérer comme essentiels, on a assisté au déferlement sur les pays du Tiers-Monde d’une masse de produits et d’instruments secondaires, qui ont créé artificiellement des besoins nouveaux et des habitudes nouvelles, qui ont parfois entraîné la disparition ou au moins l’affaiblissement de métiers traditionnels et de l’artisanat local, avec des conséquences économiques, sociales et culturelles profondes, bref qui tendent à accélérer le processus de mise en condition et à aggraver le phénomène d’acculturation des peuples d’Afrique et des autres du Tiers-Monde. Agression permanente, facteur de pollution morale et culturelle, la publicité commerciale qui a déjà entrepris en Occident de transformer le citoyen en brute à consommer, étend désormais ses tentacules sur un nombre grandissant de pays du Tiers-Monde où la fréquentation d’un super-marché tend à devenir un signe de promotion sociale. La pénétration massive de produits de consommation occidentaux en Afrique représente une caricature grimaçante du progrès et un danger évident pour l’équilibre et pour la culture des sociétés africaines.
Depuis quelques années, intervient aussi l’influence du tourisme de masse en provenance des pays industrialisés. Démarche en son principe heureuse et enrichissante, à savoir la découverte attentive et respectueuse de l’autre dans son milieu propre et dans toutes ses dimensions, le tourisme dit de masse pris en mains par les commerçants, transporteurs et « tour operators » s’est dégradé en une vaste entreprise de loisirs frénétiques et d’exotisme superficiel, d’émotions fugaces et à bon marché. Tel qu’il est généralement pratiqué aujourd’hui, ce tourisme commercialisé est aussi trompeur pour ceux qui y participent que néfaste à plusieurs égards pour les pays ou les régions qui l’accueillent. Certes, le besoin de devises fortes, le souci de lutter contre le sous-emploi, l’espoir de donner de nouvelles possibilités à l’artisanat local sont des justifications parfaitement légitimes. Mais outre que ces diverses attentes ne sont le plus souvent que partiellement comblées, il est permis de se demander si les conséquences à long terme pour le pays d’accueil dans l’ordre moral et socio-culturel ne risquent pas de l’emporter lourdement sur les retombées immédiates de cette discutable transhumance. Notons simplement que l’artisanat devenu industrie tend fatalement à se dégrader et à se scléroser, tandis que le tourisme de masse répand en Afrique les plus discutables des comportements et des habitudes actuels des pays industrialisés.
Au reste, qui prétendra que le tourisme pratiqué dans les conditions présentes contribue en quoi que ce soit à une meilleure connaissance mutuelle des hommes et au dialogue des cultures ? Ces « forfaits tout compris » de deux ou trois semaines ont, au contraire pour résultats de créer ou d’aggraver des malentendus et des incompréhensions, d’entretenir une fausse perception des cultures africaines ou orientales chez le « touriste » et d’accentuer le glissement de ces cultures vers une sorte de folklorisation. Si, pour un temps, les conditions économiques commandent de tirer parti de ce gain facile, que du moins on préserve les populations africaines de la contamination, en tenant à l’écart et dans des zones bien délimitées les amateurs de soleil, de sable fin et de safaris. Le vrai tourisme, discret, attentif et forcément peu nombreux, viendra plus tard et devra quant à lui, se manifester dans la réciprocité.
Mais de tous les facteurs qui empêchent un dialogue véritable entre les cultures et qui contribuent par leur action quotidienne à la colonisation spirituelle de l’Afrique et à l’uniformisation, les plus redoutables sont sans doute ce qu’on appelle aujourd’hui les « medias ». A ce chapitre aussi, on s’est complu dans l’illusion. On a posé comme postulat généreux que la libre circulation des idées, des conceptions, des innovations, des modes et des tendances, comme de l’information en général, est de soi porteuse de progrès, d’affranchissement, d’enrichissement. Ce serait le cas, sans doute, dans un monde idéal. Mais dans les conditions où se trouvent les peuples les uns par rapport aux autres et dans l’état présent des rapports entre les peuples, une telle libre circulation ne peut qu’accentuer les inégalités de situation et de moyens et accroître la domination d’un petit nombre de pays sur la masse des autres. L’égalité au moins relative des moyens techniques de tous les pays, la possibilité sensiblement égale pour toutes les cultures de participer à cette vaste et permanente confrontation sont des préalables requis, essentiels à une entreprise de libre circulation de l’information à l’échelle du monde. On sait combien l’avènement prochain de l’ère des satellites confère à cette question une brûlante actualité. Comment affirmer aujourd’hui que cette nouvelle étape, aussi séduisante que redoutable, ne comporte pas à côté d’immenses et passionnantes possibilités en matière par exemple d’éducation permanente, de recyclage, de campagnes d’alphabétisation, etc. Il ne comporte pas des risques mortels pour les cultures des pays techniquement ou économiquement les plus faibles et des chances nettement accrues données à l’uniformisation et à l’hégémonie - même non systématiquement recherchée - de quelques super-puissances ?
Il ne suffit pas de dire que le développement ne doit pas affaiblir les cultures nationales ou que le développement doit désormais intégrer la dimension culturelle. Il faut d’autre part repenser le développement en fonction de la culture de l’autre, définir à l’échelle mondiale les moyens nécessaires pour corriger l’énorme inégalité dans les rapports culturels entre les peuples et pour assurer une authentique réciprocité, sans laquelle non seulement le dialogue des cultures reste une aimable chimère mais l’uniformité - qui est asservissement - étend de plus en plus son ombre redoutable sur le monde entier.
L’homme enraciné, la patrie singulière, sont les seuls véritables garants de l’universel et portent l’unique chance de l’humanisme. Il appartient à chaque Etat de rechercher par lui-même les moyens et de prendre pour lui-même les mesures propres tout ensemble à préserver sa culture et à inspirer un développement qui s’inscrive dans cette culture et en procède. La tâche n’est certes point aisée, elle n’est pas pour autant hors de la portée de peuples conscients de ce qu’ils représentent et de ce qu’ils risquent de perdre. Il est, à ce redressement, un certain nombre de conditions préalables. La première me paraît résider, dans la créativité sur le plan technique comme sur le plan culturel. Il est essentiel que les sociétés africaines retrouvent le sens de l’invention qu’elles eurent puissamment jadis et qu’elles sachent créer leur propre technologie, afin de cesser d’être totalement dépendantes d’un transfert massif, provenant d’une source unique. Les chercheurs et les ingénieurs africains - heureusement en nombre croissant - doivent être mobilisés pour cette tâche fondamentale. Plus généralement dans l’ordre des applications scientifiques, il importe de susciter ou de ressusciter des produits, des techniques, des outils typiquement africains dont certains ont été délaissés sans autre raison que la mode ou les influences et les pressions extérieures. L’effort engagé depuis quelques années pour revaloriser la pharmacopée africaine est un exemple de ce qui pourrait être entrepris dans beaucoup d’autres secteurs.
En même temps, l’Afrique doit entreprendre de réduire progressivement, jusqu’à les éliminer, les multiples agressions plus ou moins insidieuses dont elle est l’objet. Tout ce qui contribue à accroître sa dépendance, à affaiblir ses traditions, à dilapider son héritage, doit faire l’objet d’un impitoyable refus.
La publicité commerciale, à laquelle j’ai fait précédemment allusion, doit être l’une des premières cibles de cette action libératrice, surtout lorsqu’elle aboutit à l’importation massive de produits non essentiels et à l’implantation d’habitudes et de comportements étrangers à la fois au génie et à l’intérêt de l’Afrique, (et d’ailleurs jouant contre les vrais impératifs du développement). Du moins, faudrait-il réduire progressivement l’importation de produits qui risquent de se substituer à des produits nationaux et a fortiori peuvent entraîner la disparition d’activités locales ou l’abandon de métiers traditionnels. Laisser se répandre en Afrique une pseudo-société de consommation serait tout à la fois accroître la situation de dépendance, retarder voire miner le développement national et compromettre encore un peu plus les chances de préserver et d’enrichir l’héritage culturel.
L’encouragement à la créativité sur le plan culturel ne doit pas se limiter à des actions de soutien aux créateurs, notamment aux jeunes créateurs mais se fonder d’abord sur l’approfondissement de la culture et de l’histoire nationale, qui doivent inspirer et animer tout le système d’enseignement aussi bien que la presse, la radiodiffusion et la télévision. Depuis quelques années, l’activité d’organisations comme le Congrès d’études africanistes ou l’Institut Culturel africain et mauricien, la multiplication des associations panafricaines d’historiens, de littérateurs, d’artistes, de cinéastes, etc. sont des signes prometteurs mais ce n est encore qu’un point de départ ; l’Afrique doit se mobiliser pour la connaissance, la défense et la diffusion de sa culture, dans son sens le plus profond et le plus large, et pour faire surgir de son propre génie et de son histoire les œuvres qui aujourd’hui doivent attester sa vitalité et apporter à la culture mondiale une certaine contribution singulière. Cela suppose aussi la revalorisation des langues, de toutes les langues africaines, la redéfinition d’un système d’enseignement inspiré du mode traditionnel de transmission des connaissances et de la tradition orale. Il me semble à cet égard que l’université africaine devrait jouer un rôle déterminant, à la fois en multipliant les centres d’études et de recherches africanistes et en devenant un haut lieu de réflexion sur l’avenir culturel et sur les conditions de l’indépendance scientiste de l’Afrique. Les élites intellectuelles africaines tout comme les dirigeants politiques portent aujourd’hui une haute et redoutable responsabilité.

Equilibre et réciprocité

Enfin, il me semble que le salut des cultures africaines - qui est aussi le salut de toutes les cultures - passe par une redéfinition attentive des conditions du dialogue des cultures. Cela suppose que soit corrigé progressivement l’énorme déséquilibre des chances et des moyens entre les pays comme entre les grandes régions, en matière de diffusion culturelle et de circulation de l’information. Tant que cela ne sera pas réalisé, le dialogue des cultures non seulement restera à l’état de vœu mais risque de servir d’alibi à une tragique imposture. La disproportion des moyens et des ressources entre le Tiers-monde et le monde industrialisé interdit évidemment d’envisager à court terme une égalité effective. Du moins, est-il possible (et est-il indispensable), par le moyen de conventions internationales contraignantes, d’atténuer partiellement l’inégalité et de mettre un terme à une évolution qui conduit directement et rapidement à cet abaissement universel des cultures dont je parlais en commençant. C’est ici par excellence le lieu de rappeler cette parole de Montalembert portant « qu’entre le fort et le faible, c’est la liberté qui opprime et l’intervention qui libère ». En l’occurrence, l’intervention libératrice doit être le fait des Etats africains (voire même de beaucoup d’autres également menacés, à terme) et, des Organisations, Internationales. Il s’agit également de savoir si au nom d’un progrès qui ne peut profiter qu’aux plus puissants et aux mieux munis, notre époque consentira allègrement, en provoquant l’étiolement des cultures leur folklorisation et l’avènement d’un monde uniforme, à perdre son âme et à préparer son propre malheur. C’est devenu pour toutes les cultures et pour les pays qui les expriment un devoir tout autant qu’un droit de réglementer les influences extérieures et de s’en prémunir lorsque, par leur volume et leur nature, elles risquent de devenir un facteur de dénationalisation et d’assimilation.
Telles sont, à mon sens, quelques-unes des conditions propres à favoriser un ressourcement et à susciter une conception et une pratique du développement inspiré de la culture nationale et au service de celle-ci.
L’Afrique en ressent l’urgence avec une acuité particulière mais la plupart des communautés nationales sont aux prises avec le même problème, qui est devenu la question majeure de notre temps. L’Afrique sera peut-être le théâtre d’une expérience historique, si c’est la volonté de ses peuples. Il m’arrive de penser que sur ce continent s’est réfugiée la dernière chance d’un humanisme qui serait aussi une libération. Car le salut de l’universel passe par celui de chaque patrie et de chaque culture, comme de chacun des hommes.





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