CROISSANCE, DEVELOPPEMENT ET CULTURE
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Ethiopiques numéro spécial
revue socialiste
de culture négro-africaine
70ème anniversaire
du Président L. S. Senghor
novembre 1976

Auteur : Abdou Diouf.

Nous voici au terme des travaux du colloque « Culture et Développement » qui a rassemblé tant de savants, de chercheurs, d’écrivains et d’artistes venus du monde entier pour témoigner au Président Léopold Sédar Senghor leur amitié fraternelle.
Aucun hommage ne saurait égaler le don d’une réflexion vivante sur les questions majeures que pose la problématique de la culture dans le développement.
Par delà la richesse des communications présentées, ici, par d’éminents hommes de culture, ce qui est remarquable, c’est la grande diversité des questions qui ont été abordées avec beaucoup de lucidité et de profondeur.
Face à la spécialisation croissante de la pensée et de l’action par la diversification de la recherche, vous avez su instaurer, ici, des confrontations interdisciplinaires soulignant l’importance vitale de l’esprit de synthèse pour l’équilibre de notre civilisation.
Vous avez su éviter d’enfermer l’authenticité des témoignages et des communications dans un cadre rigide, en instituant un climat de liberté dans vos discussions et vos déclarations. Ceci confère à votre colloque une signification singulière grâce à la libre réflexion sur les grands problèmes, la discussion critique et les initiatives hors de toute contrainte ou préoccupation officielle.
Ce dialogue entre des savants, des artistes, des créateurs de beauté, passe par l’expérience culturelle de chacun et s’effectue au-delà des diversités d’idéologie, de disciplines de recherche, de spécialisation pour créer une prise de conscience commune sur la problématique de la culture dans le développement.
Les différents plans ou discussions suivant lesquels s’ordonnaient les exposés, recouvrent deux idées essentielles.
Il y a, d’une part, la place de l’économie dans le développement et, d’autre part, le nouvel ordre culturel mondial et ses stratégies.

Réciprocité de l’économie et de la culture

D’ailleurs, c’est seulement dans une phase récente de la théorie du développement que s’est effectuée une véritable synthèse de l’économie et de la culture, fondée sur l’idée de leur réciprocité.
Trop longtemps, en effet, le développement a été réduit à la croissance économique. Celle-ci constitue, sans doute, un élément fondamental et nécessaire du développement, mais non suffisant. Car le développement doit intégrer la culture entendue à la fois comme un ensemble de comportements qui donne à une société sa configuration spécifique, selon ses besoins propres et son système de valeurs imposant des exigences morales et des finalités humaines.
La science économique, longtemps considérée comme traitant du côté matériel de la vie, à l’exclusion de ce qu’il était convenu d’appeler les aspects culturels, est, aujourd’hui, une discipline de synthèse qui prend en compte la totalité des activités de l’homme. Comme nous le dit le Président Léopold Sédar Senghor, l’homme est au début et à la fin du développement, c’est-à-dire avant d’être l’agent du développement, l’homme en est, d’abord, la fin.
En d’autres termes, d’un point de vue humaniste, l’éthique du développement doit se traduire par un acte créateur qui montre que l’homme est à la fois le facteur de la production et le facteur de la détermination des fins.
A cet égard, la planification restitue l’homme à lui-même, en permettant à celui-ci de réaliser, dans la pensée et dans l’action, cette imminence des fins par rapport aux moyens en jetant, entre l’humain comme moyen et l’humain comme fin, ce pont qui n’est autre que l’orientation de la production en vue de fins déterminées par l’homme lui-même. Et c’est la raison pour laquelle le développement est réussi dans sa totalité, en mettant en jeu la totalité des aspirations et des besoins de l’homme.
Mais il se trouve que l’économie mondiale est en crise et que ce sont les plus démunis qui sont les plus touchés par cette situation. Le décalage entre les riches et les pauvres s’élargit sans cesse.
A présent, les pays, même développés, qui ont connu une croissance accélérée, s’aperçoivent que le phénomène fait surgir de nouveaux problèmes et suscite de nouvelles aspirations.
Cette insatisfaction a fait naître une véritable crise de la société, due à la rapidité des transformations qui affectent la vie de l’homme dans tous les domaines.
Ce malaise, dans les divers types de civilisations industrielles contemporaines, montre que l’accumulation du capital scientifique, technologique et économique n’est pas la finalité du développement.
Par ailleurs, on a aussi tendance à mal comprendre les revendications de l’authenticité dans certains pays en voie de développement, sans prêter attention à ce qu’elles traduisent comme volonté d’affirmation de soi devant les assauts des influences extérieures. Comme on l’a déjà dit, dans les pays en voie de développement, la culture apparaît si essentielle qu’aucun effort de développement ne saurait s’accomplir sans une connaissance parfaite de soi, de son identité.
Aussi, peut-on dire que le développement n’est pas le processus mécaniste de croissance économique, ni l’imitation servile de modèles étrangers conçus en fonction d’impératifs découlant d’une évolution historique différente.

Valeurs traditionnelles et modernité

Dès lors, le recours aux valeurs traditionnelles n’est pas un obstacle à la modernité, car les traditions résument une somme d’expériences accumulées au cours de l’histoire. Les traditions ne sont un obstacle que lorsqu’elles sont figées dans la répétition rituelle des signes et des symboles pour devenir objet de contemplation immobile de soi.
Grâce à l’innovation culturelle, la tradition se dynamise et permet de créer de nouvelles valeurs de civilisation qui s’insèrent dans l’actualité vécue et la pensée du XXe siècle pour promouvoir le progrès et le développement.
Il s’agit d’éliminer les traditions désuètes qui constituent des résistances au changement et garder les valeurs qui fécondent et qui informent le visage spécifique de nos cultures.
Des exemples de développement dans le monde sont là pour attester qu’il ne s’agit pas d’une vue de l’esprit. Car le développement exige une rénovation des modes de pensée, de sentir et d’agir et une adaptation au changement sans quoi d’immenses possibilités risqueraient de demeurer stériles. Le développement exige donc, comme vous l’avez souligné tout au cours de vos débats, un effort conscient, pour une société, d’appréhender son passé, de savoir l’interpréter, d’organiser sa vie présente et de projeter une vision de demain pour forger son propre avenir.
En un mot, le processus de développement dans les jeunes nations doit tenir compte du fait que la culture peut être à la fois une force de résistance ou de fécondation, de continuité passive ou d’innovation créatrice.
Il s’agit de concilier les facteurs de changements et la fidélité à soi-même, l’aspiration à l’universalité et le droit à la différence.
Certes, l’identité culturelle d’un peuple se trouve soumise à de multiples pressions qui, tout au long de son histoire, en altèrent peu à peu des traits.
C’est parce que l’identité culturelle est à la fois un facteur de libération et d’unité nationale qu’elle apparaît, de nos jours, comme une revendication commune à tous les peuples qui, ayant conquis leur indépendance, continuent à combattre pour leur développement, c’est-à-dire leur mieux-être.
Revenant à la situation des pays développés, nous savons qu’ils connaissent, aujourd’hui, de profondes mutations dues aux bouleversements rapides que l’âge industriel a engendrés.
Ces mutations ont des répercussions profondes sur la qualité de la vie qui se dégrade et ont amené certains penseurs à donner l’alarme, mettant en garde contre les dangers d’une croissance exponentielle et d’un développement sans contrôle.
Loin de nous, toute idée de préconiser l’arrêt de la croissance, mais il s’agit de lui assigner une finalité plus humaine en modulant son rythme et en donnant une dimension culturelle au développement.

Réconcilier l’homme avec lui-même

C’est à cette condition que le développement aura pour but ultime de réconcilier l’homme avec lui-même, c’est-à-dire accordé en harmonie avec son environnement grâce à l’éducation, à la pratique de la communication, aux acquis de la science et des techniques, aux créations artistiques, le tout signifiant, pour nous, la culture.
Votre colloque s’est penché sur toutes ces questions au regard de l’expérience négro-africaine et de ses prolongements dans la diaspora avec l’éclairage des expériences venant d’autres pays du Tiers-Monde ou des pays développés.
De même, vous avez réfléchi sur les questions fondamentales que constituent, pour l’avenir du développement, la stratégie de l’éducation et l’environnement, les médias, le rôle de l’oralité et de l’esprit, les rapports entre la science et la culture face à l’exigence d’un nouvel ordre culturel mondial.
Certains d’entre vous ont analysé les perspectives de ce nouvel ordre culturel mondial qui devra se fonder sur les richesses multiples des civilisations en devenir, ayant à sauvegarder toute la force de leur spécificité et le contenu de leur identité. Votre colloque a souligné que la culture n’est pas seulement au service de l’individu ou de la nation, mais elle est, aussi, un acte de dépassement et de compréhension, un instrument de construction de la paix par la coopération internationale.

Un nouvel ordre international

En cette période dramatique de crise et de mutation où la communauté internationale s’engage dans la recherche d’un nouvel ordre, chacun sait que quelque chose doit changer dans les rapports entre les hommes, les nations, les races, les cultures et les civilisations... c’est ce que vous avez appelé le nouvel ordre culturel mondial et ses stratégies pour promouvoir un nouvel ordre international plus juste et plus fraternel.
La survie de l’humanité, à ce prix, nous impose, désormais, la voie du dialogue et de la concertation, dans la tolérance, l’approfondissement et la revalorisation de toutes les cultures pour que le développement soit véritablement au service de l’homme et de la paix.
Dans cette perspective, votre colloque de Dakar aura apporté une contribution inestimable à la culture négro-africaine à la veille du 2ème Festival mondial des Arts négro-africains.
Vos conclusions apportent la preuve irréfutable que l’Afrique a une conception du développement parce qu’elle veut penser par elle-même et pour elle-même pour s’acheminer vers le point de convergence de la civilisation panhumaine.
Comme chacun d’entre vous a fait montre d’une rigueur et d’une probité intellectuelles jamais en défaut, nous sommes optimistes.
Vos débats ont été riches et inspireront les hommes d’action qui ont mission de conduire les affaires de la Cité.
Je déclare clos le colloque organisé à l’occasion de la célébration du 70ème anniversaire du Président Léopold Sédar Senghor sur « Culture et Développement ».





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