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UNE LECTURE DE La phalène des collines DE KOULSY LAMKO



LE RWANDA OU « LE THEATRE DES CRUAUTES »
UNE LECTURE DE La phalène des collines DE KOULSY LAMKO
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Ethiopiques n°71.
Littérature, philosophie, art et conflits
2ème semestre 2003

Auteur : Marie-Rose ABOMO-MAURIN [1]

Dans ses « remerciements » à la fin de son roman, Koulsy Lamko précise le cadre dans lequel son livre a vu le jour : « Cette œuvre s’intègre dans le projet collectif « Rwanda : écrire par devoir de mémoire », initié par le festival Fest’Africa (association Arts et Médias d’Afrique) [2] ». Il s’agit du devoir d’écrire pour se souvenir. Le choix d’un texte de fiction n’empêche pas cependant de saisir la réalité des faits relatés. Toutefois, pour ce romancier, il ne suffit pas de rendre compte du génocide du Rwanda, afin de ne pas oublier, il faut surtout dénoncer le rôle joué par les principales forces au pouvoir.
Koulsy Lamko raconte l’histoire d’une phalène. Ce papillon de nuit n’est pas un insecte banal, puisqu’il est le narrateur intradiégétique du roman. Sortie du cadavre d’une reine violée et tuée par un prêtre pendant la guerre, en 1994, la phalène mutante erre à travers les collines du pays, en attendant de trouver le repos, comme tant d’autres, dans une sépulture [3]. A cette errance correspond celle de la nièce, Pelouse, partie à la recherche de la tombe de sa tante. Ayant vécu longtemps à l’étranger, la jeune femme ne semble pas comprendre les réalités locales.
La phalène des collines reprend une thématique abondamment traitée : le génocide du Rwanda. Cet événement est une véritable tragédie dont les stigmates profonds ne pourront être effacés facilement. Que peut donc apporter de nouveau le roman de Koulsy Lamko à l’histoire et à la littérature ? Je me propose de faire une lecture rapide de ce texte dont l’écriture met en évidence une combinaison considérable de registres et de genres littéraires, dans un style, par moments, chaotique. Ce décryptage s’inscrit dans une logique, non pas uniquement celle de l’auteur qui parle de « devoir de mémoire », mais également à la suite de tant d’autres textes sur la guerre. En effet, quelle que soit la forme qu’elle prend, la dénonciation de la guerre met en cause à la fois les hommes et les moyens utilisés pour détruire l’ennemi.
Le texte de Lamko, alors que se termine le XXe siècle et qu’on s’engage dans le XXIe, me permet de faire un lien avec ceux du XVIe siècle français, je veux parler du Théâtre des cruautés, déjà évoqué dans le titre, et des Tragiques d’Agrippa d’Aubigné (première édition 1616) [4]. Mon analyse se nourrira également des passages de Candide [5] sur la guerre, ainsi que de l’article « Guerre » du Dictionnaire philosophique de Voltaire (1764) [6].
Dès l’incipit, la voix narrative s’impose à la première personne. C’est la phalène qui survole le pays et qui raconte :

« Moi, je suis désormais une phalène, un énorme papillon de nuit aux couleurs de sol brûlé. Je ne suis née ni d’homme, ni de femme, mais de la colère. J’ai surgi d’un néant de fantôme et d’une dépouille sèche de femme anonyme au milieu d’autres cadavres amoncelés dans une Eglise-musée-site du génocide. Avant le chaos, l’univers entier me connut et m’adula. J’avais vécu dans la chair d’une authentique reine : « Celle du milieu des vies [7] ».


Ce récit est celui d’une reine [8] devenue phalène. Elle reconstitue l’histoire de sa mort. Cette restitution est une occasion idéale pour dénoncer l’assassinat de nombreux innocents et stigmatiser les misères qui frappent un pays désormais déchiré et agonisant. Le génocide, également nommé ici « chaos [9] », correspond à ce « renversement du monde » que d’Aubigné décrivait dans Les Tragiques. Frank Lestringant note chez le poète protestant « ces glissements répétés de la beauté à l’horreur et de la quiétude à l’effroi [10] », situations qui se développent au fil du roman de Lamko. _ Ainsi, dès l’incipit, se met en place une esthétique de la terreur dans laquelle sont sollicités des organes de sens tels que l’ouïe, la vue, le toucher :

« J’entends tout, je vois tout, non seulement dans la sacristie où je gis, mais aussi dans la grande salle où se tordent encore quelques corps à l’agonie. Je distingue nettement la tête de mon chauffeur qui tangue sur deux touches de l’orgue et fait émettre à l’instrument tour à tour deux notes, aiguës, plaintives. A dix mètres de là, sa main gauche, que je reconnais, semble fermer la bouche d’un fœtus que les fauves ont enlevé de l’utérus d’une mère sauvagement césarisée, fendue de la bouche au nombril [11] ».

La conscience de l’instance narrative s’affirme lucide. La présence massive de la voix qui se désigne par « je » impose au lecteur l’idée de narrateur témoin, victime lui-même des exactions narrées. Cette conscience intradiégétique va peser de tout son poids sur l’écriture de mémoire. Le témoin à qui l’auteur prête sa voix accable les initiateurs du génocide, ces « félons jubilant du chaos des peuples muselés, écrasés et offerts en pâture à la désespérance [12] ».

L’accusation est portée contre les instructeurs des massacres dont le seul but poursuivi est le pouvoir. « Çà et là s’érigent sur des trônes des tortionnaires au ventre bourré de cruauté, jouisseurs devant des vies pétries par leurs soudards dans les boues des lagunes [13] ». Cette image de mauvais princes, d’Aubigné la fustigeait déjà dans Les Tragiques, tout en promettant la punition de Dieu. Les princes [14] sont non seulement « vicieux » (v 392), « un pus enfermé » (v 395), mais encore des criminels contre lesquels le poète protestant pousse ce cri d’indignation :

« Ha ! Que de sang se perd pour piteux paiement
De ce que vous péchez ! [15] »

L’accumulation d’images fortes ne peut se passer de l’anathème dans lequel se développe le ressentiment du poète militant, acrimonie qui sous-tend plusieurs siècles plus tard l’écriture de Lamko. La volonté de transcrire la douloureuse agonie du peuple rwandais se calque sur l’écoulement progressif du sang des victimes de l’église. En dépit de la vitesse rendue visible par des verbes de mouvement, la satire se développe à travers le parcours du sang des suppliciés et les étapes qu’il franchit :

« Il coule à flots, dévale les escaliers vers la sacristie en inondant au passage la statue du Christ qui se met à pisser rouge. La couronne d’épines semble se planter dans une géante hostie et le sang dégouline du front, des yeux, des narines, des oreilles, des mains, des pieds, d’entre les côtes, descend en serpentant le long du mur, et s’étale en un lac écarlate sur le plancher [16]] ».

La honte qu’incarnent les tyrans, amateurs de sang et jouisseurs, alors que souffre le peuple, se répercute également dans la politique menée et dans la multiplication des trônes de tortionnaires. On peut parler de contagion dans cette revendication du pouvoir, tant le nombre de bourreaux ne cesse d’augmenter, sans que rien ne le commande. Pour Lamko, aucun responsable politique ne peut racheter les autres. L’horreur surgit à chaque page du roman et prend une forme nouvelle. Cependant, de même que « le vertige du chaos s’est emparé du cerveau des hommes [17] », la haine, paramètre constant, comme la lèpre, ronge les corps et les esprits. Son insidieuse présence se remarque à travers les nombreuses occurrences des mots « tuerie », « massacres » et « génocide » qui quadrillent le roman. Les chiffres qui rendent compte des exactions, toujours par dizaines de milliers, la mention récurrente des « tas d’ossements », participent eux aussi de l’insupportable.
Le peu d’intérêt que les hommes politiques accordent à leur peuple ainsi que la haine universelle des autres prennent toute leur importance dans les propos du président qui sont ici rapportés :

« L’on raconte que le président a dit : ces peuples-là vous savez, un génocide en plus ou en moins... C’est peut-être vrai. [...] Dans cette sale affaire l’on a tendance à accuser tout le monde sans prendre en compte le fait que les gens sont suffisamment adultes pour s’entrecouper, s’entretailler tout seuls sans avoir besoin d’input pour réveiller les atavismes de bellicosité et de cruauté enfouies dans les profondeurs de l’être avide du sang de son congénère. C’est aussi vrai que nous avons fourni quelques armes à feu, quelques machettes et entraîné les tueurs... Il faut être objectif ! Nous n’étions pas sur les barricades [...] [18] ».


Mauvais princes, mais également mauvaises excuses, difficilement acceptables, que le discours rapporté en style direct rend irrémédiablement cyniques ! Supposer que des responsables ethniques, militaires ou politiques, sont innocents dans ce contexte d’apocalypse relève tout simplement d’un état d’esprit, à savoir le mépris permanent de leur peuple. Vouloir faire croire que les gouvernants ne sont pas capables d’éteindre une guerre qu’ils ont savamment allumée confirme ce mépris.
Dignitaires tout aussi indignes, ces « commerçants, instituteurs, bourgmestres qui incitaient à la haine [19] ». Ces instigateurs des combats organisent, en dépit de tout bon sens et sans état d’âme, « des distributions d’armes : des machettes convoyées et déversées par camions de Kigali, des machettes qui s’aiguisaient dans les fonderies locales, plongées dans l’eau des bénitiers et destinées à la chasse aux « cafards et cancrelats [20] ».
Les armes « plongées dans l’eau des bénitiers » rappellent une fois de plus les griefs que Voltaire oppose à cette religion qui se détourne de son rôle pour donner sa bénédiction à ceux qui vont faire la guerre. La mise en accusation de ceux qui non seulement bénissent les armes et les belligérants, mais chantent aussi des Te Deum, alors que les hommes s’entretuent, quoique atténuée par l’ironie, n’en désigne pas moins les véritables responsables des massacres. L’article « Guerre » du Dictionnaire philosophique où les mots s’entrechoquent à travers oxymores et antiphrases donne une vigueur particulière à cette ironie :

« Le merveilleux de cette entreprise infernale, c’est que chaque chef des meurtriers fait bénir ses drapeaux et invoque Dieu solennellement avant d’aller exterminer son prochain [21] ».

Non seulement Voltaire dénie l’appellation de combattants à ces belligérants, mais il fait naître le doute sur l’équilibre des forces qui s’affrontent. Les soldats ne sont plus que de vulgaires « meurtriers », incapables de répondre aux aspirations profondes qui motivaient autrefois les croisés, par exemple. Par ailleurs, pour mieux montrer l’iniquité qui commande ces combats indignes, Voltaire détourne les paroles du Christ, au moment où il rappelait à ses disciples quel est « le plus grand commandement ». Jésus disait :

« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée. C’est là le grand, le premier commandement. Un second est aussi important : Tu aimeras ton prochain comme toi-même [22] ».

La reprise quelque peu parodiée de cette loi, « chaque chef des meurtriers fait bénir ses drapeaux et invoque Dieu solennellement avant d’aller exterminer son prochain », accroît la culpabilité des responsables de guerre. La mise en cause de ces derniers est déjà bien significative dans ce passage de Candide :

« Tandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum chacun dans son camp, il (Candide) prit le parti d’aller raisonner ailleurs des effets et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d’abord un village voisin ; il était en cendres : c’était un village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit public [...] Candide s’enfuit au plus vite dans un autre village : il appartenait à des Bulgares, et les héros abares l’avaient traité de même [23] ».

Une telle barbarie, avec la participation de l’Eglise, amène le philosophe des Lumières à faire une distinction entre la vraie religion et « la religion artificielle (qui) encourage à toutes les cruautés qu’on exerce de compagnie [24] ». En effet, pour Voltaire qui s’est intéressé de près à l’histoire religieuse, à l’esprit des croisades, aux massacres de la religion ou de l’évangélisation coloniale, à la mécanique de l’Inquisition, toute religion qui amène l’homme au fanatisme ne saurait être la vraie. N’est-ce pas d’ailleurs à propos de cette « religion artificielle » qu’il parle d’« écraser l’Infâme » ?
Image forte encore : celle du martyre et du massacre de la population réfugiée dans les églises, devenues des pièges :

« Une messe étrange où les cantiques, les gloria, les Kyrie, les sanctus sont autant de boules de braises dans la gorge des fidèles, des râles de femmes déchiquetées, des cris de bébés écrabouillés contre les murs, des bêlements d’hommes égorgés, découpés. Une rythmique fortement cadencée de coups de massue, de han de serpettes, de ricanements des tueurs enragés ! Le sang refuse de coaguler, refuser d’imbiber la froideur du terre-plein de la grande salle de la chapelle [25] [...] Bien des gens durent fuir pour se mettre à l’abri dans les églises des paroisses. Mais les hommes avaient décidé d’être des hommes [26] ».

Le recours à l’ekphrasis, à l’hypotypose, ainsi qu’à la litote qui sous-tend la dernière phrase de la citation, permet de reconstruire ces moments d’horreur. Cette sinistre évocation procède de la désarticulation des corps et laisse une place quasi-obsédante aux domaines de la boucherie et de l’équarrissage dont les récurrences occupent de façon régulière le roman. La volonté d’inventorier les sévices et les exactions que subissent les suppliciés, de les faire coïncider avec le rituel de la messe, rappelle l’idée de préméditation et de crime rituel. Le projet d’un assassinat collectif organisé se confirme dans la présentation des faits. Ainsi, « le haut clergé, dit-on, (y) a charrié des bonbonnes d’essence destinées à incendier des dizaines de milliers de réfugiés [27] ».
Ces meurtres perpétrés sur un grand nombre d’individus, dans des lieux de prière, sont difficilement concevables. L’église, temple de Dieu, est un abri pour l’homme éprouvé. Comme une forteresse, elle ne peut être forcée ni souillée par la violence et encore moins par le crime. L’homme qui s’y réfugie se met sous la protection directe de Dieu. Le sacrilège atteint cependant le paroxysme lorsque la reine, respectable et respectée à cause de son âge et de son rang, y est violée et crucifiée. L’auteur de cet homicide, non seulement défie les lois religieuses, mais brave aussi les lois traditionnelles qui invitent au respect des personnes âgées. Le comportement de l’abbé violeur rend compte de l’intensité du désordre religieux, social et moral dans lequel se débat le pays.
A sa façon, Lamko reprend des pages célèbres du Livre I des Tragiques de d’Aubigné, « Misères », pages qui peuvent se résumer dans ce seul vers : « Ici le sang n’est feint, le meurtre n’y défaut [28] ». L’acharnement des tueurs, dans La phalène des collines, permet encore d’entendre en écho dans ces autres vers du défenseur de la cause protestante :

« Ni les soupirs ardents, les pitoyables cris,
Ni les pleurs réchauffés ne calment leurs esprits ;
Mais leur rage les guide et leur poison les trouble,
Si bien que leur courroux par leurs coups se redouble [29] ».


Cette fureur, je l’ai déjà évoquée à propos du chapitre III de Candide de Voltaire. Dans ce conte philosophique où le personnage met à l’épreuve la théorie de Pangloss édictée dès le chapitre 1, « tout est au mieux » dans le meilleur des mondes possibles [30], l’affrontement des Abares et des Bulgares étale dans toute leur laideur les horreurs de la guerre, provoquant le dégoût de l’auteur. L’écriture commande d’elle-même le registre ironique qui jette du discrédit sur la victoire des vainqueurs. Pour le philosophe des Lumières et, sans aucun doute, pour l’écrivain rwandais, ce qui pose réellement problème, ce sont les conséquences désastreuses des combats sur les hommes et sur la nature [31].
Le ricanement qui s’élève au milieu de tant de souffrances ajoute au supplice moral des victimes. Ces lazzis de bourreau que fait entendre le romancier africain rappellent les textes des évangélistes Mathieu (27, 48-51), Marc (15, 19-21), Luc (23, 35-39) [32], commentant la crucifixion de Jésus. Les soldats et les scribes rient et se moquent du Christ. Ricanement de satisfaction [33], mais aussi démonstration de force et de pouvoir que Lamko reproduit dans un style bas, mais cependant tragique. Le bourreau, lâche, trouve le courage dans l’alcool et le cannabis [34].
Une image forte parmi d’autres : celle du viol de la reine [35], la narratrice, la phalène mutante. La description de la scène est à la limite du supportable :

« Lorsque je reviens à moi, je réalise que je suis solidement amarrée à de grosses pierres disposées en croix, pieds et poings liés. Je sens une lancinante douleur au ventre et comme un énorme sac de plomb entre les jambes. Des rigoles baveuses de sperme grimpent sur mon pubis, descendent dans l’entrejambe, courent la peau des cuisses, grimpent sur les broussailles, sentinelles noires [...] se liquéfient chaudes, se coagulent froides, s’encroûtent saumâtres. Une fois de plus la semence gicle de l’énorme gland du saint homme. L’Abbé Théoneste, spasmeux, n’est plus sous aucun contrôle, en déverse partout [36] [...] L’Abbé Théoneste, frénétique, va et vient sauvagement entre mes reins, s’encanaille [37] ».

S’il est vrai que le viol est un acte de guerre, qu’il fait partie des sévices souvent infligés aux vaincus, celui que commet l’abbé Théoneste sur la reine est particulièrement odieux. Il témoigne de l’état psychique des bourreaux, sous l’influence des drogues et désormais incapables de se contrôler. La satire des hommes d’Eglise est ici plus cruelle que celle des gouvernants rwandais. Lamko semble avoir fait un choix : la présence des autorités politiques et administratives est moins massive que celle des représentants de l’Eglise. L’abbé est homme de Dieu, par son sacerdoce et à cause du nom qu’il porte où la préfixation grecque « théo » rappelle l’idée de Dieu. Cependant, son action est fondamentalement néfaste. C’est lui qui ordonne et orchestre le meurtre de nombreux innocents venus se réfugier dans l’église [38]. De plus, il viole personnellement la reine.
L’agression sexuelle, la dernière des humiliations, est vécue par la vieille femme, haut dignitaire dans la société traditionnelle rwandaise, comme un abâtardissement [39], une injection brutale de l’impur dans son corps pur. C’est un processus de réification, une manière de réduire l’être à l’état de non-être. La reine agonisante assimile le sexe de son assaillant à « un ensemble de mots taillés dans la haine [40] ». En effet, loin de perpétuer la vie, ce membre masculin, devenu matériau de destruction, souille la pureté initiale que Dieu a donnée à tout être.
L’image de la reine violée et torturée, c’est la représentation du Rwanda meurtri, assassiné par les siens, saigné par ses enfants. Le parallèle entre la vieille femme, une reine autrefois respectée et adulée, avec le pays mis à sac, ne peut nous échapper à la lecture de ce texte. La voix de la phalène mutante, c’est la voix du pays qui se plaint, dénonce l’arrivée brutale des forces étrangères sur son sol comme autant de viols successifs commis sur sa personne. Que ses propres enfants s’entredéchirent ensuite n’est que la suite logique de ces incursions :

« Les amis d’hier, les voisins devinrent des chasseurs de prime, vous guettaient, vous pistaient, vous traquaient. Les interahamwes arrivaient par groupes, une horde de barbares assoiffés de trésor, hurlant, razziant hameaux et fermes tels des hordes de lycaons affamés, aboyant de rage, la langue pendante, les crocs acérés. Ils se glissaient par traîtrise entre les arbres, puis tout près des fermes se mettaient à découvert, brandissaient machettes, fusils et grenades, envahissaient les cases, mettaient en fuite les occupants ou les découpaient à la machette puis s’emparaient du bétail, des vivres et autres richesses accumulées au prix de maintes privations. Et pour comble, ils mettaient le feu aux bâtisses avant de s’évanouir dans la fumée de leur félonie. Une métamorphose dont la diablerie ne pouvait que laisser pantois [41] ».

La situation que décrit Lamko se veut une reproduction de celle de la France des guerres de Religion. La plainte qui s’élève de la dénonciation des exactions commises par les Rwandais, drogués et fanatisés, est la même que celle d’Aubigné devant la France déchirée par des guerres [42] initiées par une étrangère. La France assiste impuissante à la bataille rangée de ses enfants qui se font face dans une lutte fratricide sans merci. L’étrangère, responsable de cet état de fait, n’est autre que Catherine de Médicis, venue d’Italie, et dont l’action sur le pays est plus néfaste que celle de Néron sur Rome [43]. Sorcière qui commande aux démons, qui commandite les meurtres et qui ruine le pays, la reine n’est qu’une infection cachée [44].
Le viol devient l’acte d’humiliation par excellence, dans la pire des cruautés et la négation totale de toute humanité. L’abbé cumule les tares de tous ceux de son espèce. Non content d’avoir ainsi avili la femme, l’ecclésiastique lui vole son argent [45]. Plus tard, il arrose sa victime d’acide [46]. C’est le comble de la folie au moment où « l’abbé enfonce violemment la bouteille dans (son) intimité [...] Il pique une violente rage, retire la bouteille d’une poignée vigoureuse, la balance contre le mur, puis d’une bourrade (lui) écrase le pubis [47] ». La douleur et la vexation ressenties se révèlent plus insupportables que la mort que la reine réclame à son bourreau et à Dieu :

« Finissez donc votre travail [...] O Dieu [...] Je refuse votre pitié. Tout ce que je demande, c’est que vous commandiez à votre abbé de me tuer le plus vite possible [48] ».


Lamko dénonce le rôle de l’Eglise dans le génocide. Dieu est directement pris à parti. La reine hurle au prêtre qui la souille : « Mon père, vous me violez ! Monsieur l’abbé ! Dieu en soutane crème me viole [...] Dieu me viole ! [49] ». Le recours à la synecdoque se justifie dans le parallèle entre le successeur de saint Pierre, le prêtre, et Dieu. L’Eglise, à travers ses représentants, abdique son rôle pour répandre la mort. Aussi l’homme finit-il par renier l’église et ce Dieu lâche [50] qui abandonne une partie de la population et dont toute action semble tournée contre elle.
Pour l’abbé Théoneste, désormais inapte à tenir un discours autre que blasphématoire, Dieu est un prétexte aux exactions :

« Dieu est bonté ; il ne viole pas. Je distribue ses bénédictions... sa semence...son amour [51] ».

La reine, pendant son agonie, brosse un portrait peu flatteur de l’ecclésiastique. Il est tout d’abord une « espèce de primate [52] », puis « notre gorille des forêts [53] ». Il acquiert à un autre moment l’agilité d’un « lézard [54] », « éjacule dans un grognement de porc [55] », tandis que « son phallus de phacochère fouille [56] » le ventre de sa victime. Ces caractéristiques animales qui transparaissent dans son attitude générale et dans ses gestes, sous l’effet de la drogue, en font une bête de guerre répugnante, à la violence inouïe. Le roman de Lamko développe ainsi un bestiaire impressionnant au fil des pages, pour témoigner de la sauvagerie des hommes qui n’agissent plus que par instinct. La cruauté des mots n’a d’égale que l’atrocité de la situation. La guerre transforme l’homme en un monstre à tuer, en faisant appel à ses instincts les plus barbares.
La responsabilité de l’Eglise et de ses hommes, dans les massacres de civils, est un fait patent. Avec Lamko, l’histoire se répète. La Saint-Bathélémy prend d’autres formes dans lesquelles les autorités ébauchent des compromis dont le peuple est toujours dupe. Face à de telles misères, d’Aubigné interpelle Dieu à travers le titre de son septième Livre : « Jugement ».
Le rejet de l’Eglise et de ses ministres se radicalise avec le refus de Dieu, de la religion et du paradis promis. Le discours de la suppliciée oppose le ciel, la demeure céleste, et la terre, un enfer certes, mais également la terre mère qu’elle charge de sa vengeance [57].

« Je refuse de remonter dans votre ciel. Il est très haut et j’ai le vertige et la phobie des échelles à grimper. C’est en enfer que je veux rester. Ici sur terre. La terre est un corps d’homme piqué de milliers de pores, de poils à respirer l’oxygène. Elle m’entendra, la terre, et me vengera [...] Le souffle de la vérité cruelle que nous vivons dans notre chair s’échappera en brumes plaintives lorsque les vents de la révolte se lèveront et que l’orage s’accumulera à l’horizon noir de nos destins vaincus [58] ».

La tonalité lyrique qui se dégage de cet extrait porte en écho le chant des suppliciés, autant que la plainte de tous ceux qui périssent sous la loi des armes. Ce qui attire l’attention, ce sont également cette prise de conscience et cette foi en l’avenir, quand bien même le présent laisse croire que les vaincus ont tout perdu. Le chant de l’espoir qui s’élève des cendres et des cadavres du génocide dit la confiance en des lendemains meilleurs, en la plénitude de l’existence. La prophétie qui annonce « les vents de la révolte » se donne ainsi à lire dans l’orage et la violence des mots. Ce discours de la femme meurtrie, de celle qui reprend sa place dans la mythologie, en tant que femme-étoile [59], rappelle, sinon l’équilibre entre l’homme et la femme, du moins l’égalité initiale entre les êtres humains.
Après les hommes politiques, les ministres de l’Eglise, le romancier rwandais dénonce le rôle des intellectuels dans la guerre.

« La parole de l’Intellectuel peut receler la folie d’une bombe à fragmentation. Juste la force de la voix et il fait courir le peuple. Bon peuple crédule pour être abusé, naïf pour être trompé, généreux pour être volé, sincère pour qu’on lui mente, ignorant pour qu’on le lacère d’inepties et qu’on lui fasse peur. Le peuple, quelle grosse bête ! Ça peut se compter comme des vaches à l’étable, des moutons à la bergerie. Ça peut s’étiqueter comme des boîtes de biscuits. Ça peut s’aligner, les boîtes, comme sur un pont sur la gadoue. Alors l’Intellectuel qui veut traverser le fleuve de l’éternité marche sur le pont de boîtes de biscuits, marche sur le dos du peuple qui se courbe, s’agenouille, souffre mais en rit, gémit mais se bâillonne pour que personne n’entende le moindre soupir. Juché sur l’échine du peuple courbé, il peut lui faire ce qu’il veut [60] ».

La responsabilité de l’intellectuel décrite ici dans une réalité crue et navrante est aux antipodes du rôle que les philosophes des Lumières assignaient aux hommes de lettres et aux « despotes éclairés ». La critique prend pour cible ceux qui, par leur formation et leur profession, jouent un rôle actif dans la vie intellectuelle du pays. La satire se radicalise, lorsque le romancier rappelle leur implication dans la création et le renouvellement des idées. Cette attaque est d’autant plus virulente qu’elle touche à l’instance qui élabore les notions et les concepts fondamentaux utiles dans la gestion de vie d’une nation. L’intellectualisation des représentations communautaires aussi importantes que la tribu, au détriment de l’idée même de nation,ne peut que conduire à des antagonismes irréversibles, lorsqu’elle est poussée à l’extrême.
Le reproche que formule Lamko adresse à l’intellectuel peu sourcilleux et peu scrupuleux qui, loin de chercher le bien des plus petits, profite de leurs faiblesses pour asseoir son autorité. L’opposition qui se dessine dans les forces en présence dans ce conflit fratricide n’apparaît qu’au-delà des évidences. La guerre a prouvé que le véritable divorce était à un autre niveau. Il sépare les intellectuels, les ecclésiastiques et les hommes politiques du peuple analphabète, ignorant mais fanatisé. En effet, le portrait de ce peuple, portrait qui se dessine à travers la caractérisation relevée dans la précédente citation, révèle de nombreuses déficiences. Dès lors, la tentation est grande pour ceux qui ont le pouvoir de mener la population à leur guise.
L’accumulation des horreurs accentue un vertige déjà bien présent dans le roman. A son tour, ce vertige projette une image inversée du monde. Le chaos que tente de reproduire La phalène des collines est présenté à travers ces ruisseaux où l’eau, mêlée au sang, se transforme en marécage de boue et de chair. C’est l’horreur dans le spectacle des corps exposés, non enterrés. Lamko procède régulièrement à des montages de scènes collectives, comme le massacre à l’église au chapitre 3. C’est également le cas de ces habitants des montagnes buvant « l’eau sans la moindre nausée des cadavres gonflés d’hommes, de femmes et d’enfants nus [61] ». La confusion est telle que ces conditions ne peuvent faire oublier ces situations qui ont favorisé, en d’autres temps, des cas d’anthropophagie.


L’auteur travaille également à la mise en place de scènes isolées et d’épisodes singuliers qui révulsent et révoltent. Le récit se focalise alors sur une image, celle de la reine crucifiée qui s’agite, sous l’effet de l’acide, comparé à « un feu de saison sèche lâché sur la savane [62] ». Plus tard, ce sera la « dépouille de femme traversée par le crucifix, étendue sur la table dans l’Eglise-cimetière-musée-site-répertorié-classé- n°12 [63] ». Au cours de son vol, la phalène passe au-dessus de ce qu’elle nomme un « capharnaüm ». Celui-ci est « bondé de carcasses de crânes blanchis, et d’omoplates brisées, et de fémurs découpés, et de bassins décharnés, et de tarses, métatarses, phalangines, phalangettes, écrasées... [64] ». Ici un homme pleure sa famille, « le cadavre de sa mère que les chiens avaient commencé à dévorer, celui de sa femme et de son unique nourrisson mort contre le dos de la mère [65] » ; une femme de trente ans « avait vu ses propres cousins découper à la serpette ses trois enfants et embrocher son homme [66] ». Là « des miliciens tuèrent un homme, le mutilèrent et suspendirent son sexe à un lampadaire qui éclairait la devanture d’une boutique au marché [67] ».
Le renversement du monde accrédite l’idée de désordre et de déstabilisation. Les familles dispersées dans la forêt, à la recherche d’un abri, montrent qu’on a atteint le point de non-retour, dans la folie de la destruction d’un univers considéré jusque-là comme une garantie de stabilité.

« Les hommes et les femmes se réfugiaient dans les arbres et s’enfonçaient dans les branches touffues. Les enfants couraient dans tous les sens, ne sachant plus où se terraient père ou mère. Les vieillards se laissaient mourir ou se traînaient dans les fourrés où ils s’enterraient sous des branchages [68] ».

« Les verts pâturages que forment les collines dans cette région », progressivement, se sont transformés en vastes cimetières non couverts où gisent des « ossements éparpillés dans les herbes et les buissons » [69]. Les collines autrefois paisibles sont devenues des lieux de résistance et d’effusion de sang. Ainsi, toute la nature est détournée de sa fonction initiale, au point que des pluies, étrangement diluviennes, ne charrient plus que « le sang des hommes dans les ruisseaux [70] ». Cette dernière illustration du désastre des guerres ne peut que rappeler le souvenir d’un passage des Tragiques de d’Aubigné :

« Ces ruisselets d’argent, que les Grecs nous peignaient, [...]
Sont rouges de nos morts [71] ».

La phalène des collines est une concentration de tous les maux engendrés par la guerre. Depuis Richard Verstegan et d’Aubigné jusqu’à l’Africain Lamko, en passant par Voltaire, la guerre multiplie les « théâtres des cruautés ». Ce fléau, qui « vient de l’imagination de trois ou quatre cents personnes répandues sur la surface de ce globe sous le nom de princes ou ministres [72] », se généralise pourtant à une vitesse effrayante.
Alors qu’on pouvait croire que le progrès et l’évolution des mentalités seraient des freins à de tels embrasements et effaceraient de la terre ces instants où l’homme est capable du pire, force est de constater que dans ce domaine, peu de choses ont changé. Bien au contraire, les champs de bataille modernes bénéficient de matériel de plus en plus performant pour punir et éradiquer son ennemi. Les guerres se multiplient, les peuples s’appauvrissent, tandis les fabricants et les marchands d’armes vivent dans l’opulence.

BIBLIOGRAPHIE

LAMKO, Koulsy, La phalène des collines, Editions Kuljaama, Université Nationale du Rwanda, 2000.
VERTEGAN, Richard, Le Théâtre des cruautés des hérétiques de notre temps, 1657, étude présentée et annotée par Frank Lestringant, Paris, Editions Chandeigne, 1995.
D’AUBIGNE, Agrippa, Les Tragiques, 1616, édition présentée, établie et annotée par Frank Lestringant, Paris, Gallimard, 1995. VOLTAIRE, Candide, 1761, Editions Classiques Hachette, coll. Bibliolycée, 2002.
- Dictionnaire philosophique], 1764, Paris, GF-Flammarion, 1964.
LESTRINGANT, Frank, Agrippa d’Aubigné, Les Tragiques, Paris, PUF, 1986, coll. « Etudes littéraires »
- La cause des martyrs dans « les Tragiques » d’Agrippa d’Aubigné, Mont-de-Marsan, Editions Interuniversitaires, 1991.
LESTRINGANT, F., FRAGONARD, M.-M. et SCHRENCK, G., La Justice des princes, commentaires des Tragiques, Livres II et III, Mont-de-Marsan, Editions interuniversitaires, 1990.
La TOB, Bible, traduction œcuménique, 1989.


[1] Chercheur, LLACAN/CNRS.

[2] La phalène des collines, p. 159.

[3] La phalène des collines, p. 103.

[4] Editions de Frank Lestringant, Gallimard, 1995.

[5] Voltaire, 1761, Bibliolycée, Classiques Hachette, 2002.

[6] GF-Flammarion, 1964, p. 217-220.

[7] La phalène des collines, p. 9.

[8] Ibid., p. 9.

[9] Idem.

[10] Les Tragiques, préface, p. 11.

[11] La phalène des collines, p. 33.

[12] Ibid., p. 13.

[13] La phalène des collines, p. 13.

[14] Les Tragiques, Livre II, « Princes », p. 127.

[15] Ibid., v. 402-403.

[16] Ibid., p. 27.

[17] Les Tragiques, Livre II, « Princes », p. 9.

[18] Ibid., p. 69.

[19] Ibid., p. 84.

[20] Les Tragiques, Livre II, « Princes », p. 84-85.

[21] Article « Guerre », p. 218.

[22] Mathieu, 22, 37-40 ; Marc, 12, 28-32 ; Luc, 10, 27-28.

[23] Candide, chapitre III, p. 46.

[24] Dictionnaire philosophique, article « Guerre », p. 219.

[25] La phalène des collines, p. 26-27.

[26] Ibid., p. 85.

[27] La phalène des collines, p. 102.

[28] Les Tragiques, Livre I, « Misères », v. 75.

[29] Ibid., v. 111-113.

[30] Candide, p. 27.

[31] Ibid., p. 46.

[32] La TOB, La Bible, traduction œcuménique, 1989.

[33] La phalène des collines, p. 27.

[34] Ibid., p. 26.

[35] Ibid., p. 26-33.

[36] La phalène des collines, p. 26.

[37] Ibid., p. 27.

[38] Ibid., p. 23, 27.

[39] Ibid., p. 27.

[40] Ibid., p. 27.

[41] La phalène des collines, p. 85.

[42] Les Tragiques, Livre I, « Misères », v. 89-98.

[43] Ibid., v. 815-860.

[44] Ibid., v. 885-992.

[45] La phalène des collines, p. 28.

[46] La phalène des collines, p. 32.

[47] Ibid., p. 32.

[48] Ibid., p. 29-30

[49] Ibid., p. 27.

[50] Ibid., p.87.

[51] Ibid., p. 27.

[52] Ibid., p. 25.

[53] La phalène des collines, p. 25.

[54] Ibid., p. 25.

[55] Ibid., p. 27.

[56] Ibid., p. 32.

[57] La phalène des collines, p. 30.

[58] Ibid., p. 30-31.

[59] La phalène des collines, p. 30.

[60] Ibid., p. 105-106.

[61] La phalène des collines, p. 88.

[62] Ibid., p. 32.

[63] La phalène des collines, p. 68.

[64] La phalène des collines, p. 39.

[65] Ibid., p. 89.

[66] Ibid., p. 40.

[67] Ibid., p. 84.

[68] Ibid., p. 88.

[69] Ibid., p. 89.

[70] La phalène des collines, p. 88.

[71] Les Tragiques, v. 59-63.

[72] VOLTAIRE, Dictionnaire philosophique, Article « Guerre », p. 217.




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