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LA BIBLIOTHEQUE, INSTRUMENT MAJEUR DU DEVELOPPEMENT
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Ethiopiques numéro 14
revue socialiste de culture négro-africaine
avril 1978

La bilbliothèque, instrument majeur du développement [1]

Auteur : Léopold Sédar Senghor

Les dictionnaires définissent la « bibliothèque », d’une part, comme un « lieu » aménagé pour recevoir et conserver des livres, d’autre part, comme une « collection de livres ». En somme, il est question, dans une bibliothèque ; d’accueillir et de conserver la mémoire de faits et d’idées ou d’états de conscience tels qu’ils se sont produits dans le passé. Ainsi conçue, la bibliothèque est une partie essentielle, mais une partie seulement, de ce que j’appellerais, dans les pays en développement, le Centre culturel, les autres éléments de l’ensemble étant les archives et le musée, sur lesquels nous reviendrons. Précisément, dans les pays en développement, il convient de souligner, à côté de la fonction de conservation du patrimoine culturel de la bibliothèque, celle, active et présente, de communication et diffusion de la culture. Cette dernière fonction s’exprime, d’une façon significative, par le bibliobus.
Si je m’étais adressé à des profanes et non aux plus grands spécialistes, que vous êtes, j’aurais fait, ici un historique des bibliothèques, depuis les premières écritures jusqu’aux bibliothèques européennes et nord-américaines, avec service d’informatique et banque des données bibliographiques. Tout cela pour éclairer et enrichir en même temps ma définition par des exemples pris sur le vif. Aujourd’hui, je me contenterai de brèves réflexions sur des faits que vous connaissez mieux que moi.
On a donc commencé par des écritures synthétiques, où l’homme, saisi par le mystère du sacré, exprime, par une écriture symbolique, ses idées, plus exactement, ses idées-sentiments. Puis on inventa des écritures analytiques- égyptienne, sumérienne, dravidienne, chinoise- qui marquèrent un pas décisif dans la voie de la rationalité. On sort de la préhistoire pour représenter, à l’aide des signes pictographiques, et partant semi-symboliques, les objets mêmes que les mots désignent et, à travers eux, les idées. Enfin, vinrent des écritures phonétiques, qui achevèrent une abstraction commencée, en vérité, dès les premières écritures et qui accomplirent l’Homo sapiens.
Les bibliothèques furent inventées, comme vous savez, avec la réunion, en un seul lieu, de plusieurs tablettes cuneïformes, dont témoignent les soixante-deux ouvrages répertoriés sur une tablette de l’an 2.000 avant J.c. Cependant, ce sont les rouleaux du papyrus, inventé par les Egyptiens et ancêtre du papier, qui, par leur petit volume et leur maniabilité, permettront aux Alexandrins de constituer les premières bibliothèques dignes de ce nom, avec l’étui de bois ou de pierre appelé bibliothèkè. Qu’on y songe donc, déjà, sous les Ptolémées, la Bibliothèque alexandrine avait près d’un million de volumes.
Tout le reste -le parchemin, le papier, l’imprimerie, l’informatique, les maisons d’édition et le commerce des livres- ne consistera qu’en perfectionnements techniques. Ici comme ailleurs, non pas en inventant, mais en organisant la bibliothèque grâce à leur technologie, les Grecs, une fois de plus, auront fait franchir à l’humanité, pour employer un mot de Teilhard de Chardin, un « seuil » non seulement significatif, mais opérationnel.
La bibliothèque ainsi définie, son problème soulève trois questions principales : celle de son utilité, plus exactement de sa nécessité, car c’est l’évidence qu’une bibliothèque est toujours utile, celle de son organisation et de son fonctionnement, enfin, celle de l’impression et du commerce des livres. En traitant successivement ces questions, je prendrai, de préférence, mes exemples dans la situation du Tiers-Monde, singulièrement dans la sénégalaise, mais ce sera pour illustrer la situation générale du monde en matière de lecture publique.


Surpriorité de la Culture

Que les bibliothèques publiques soient un des instruments, nécessaires, du développement économique et social, tous les experts en la matière en sont convaincus, qui, ces dernières années, ont signalé le danger que constitue, partout mais surtout dans le Tiers-Monde, le gonflement des budgets militaires et la faiblesse des crédits consacrés, en face, à l’éducation et à la culture.
Ce danger, mon gouvernement l’a compris au lendemain même de l’indépendance du Sénégal. Bien que les Sénégalais passent pour de bons soldats et que notre armée nationale compte, chaque année, plus d’engagés volontaires qu’elle n’en a besoin, le pourcentage des crédits accordés à la Défense ne dépasse pas 15 % du budget de fonctionnement - ce qui ne nous empêche pas d’avoir une bonne armée quand il est généralement, autour de nous, en Afrique de l’Ouest, de 20 à 33 %, sauf une ou deux exceptions.
Ce danger n’est pas moins grand en Euramérique et, d’une façon générale, dans les pays développés. Ceux-ci, en 1976, ont consacré à l’aide aux pays en développement 13 milliards 700 millions de dollars et 249 milliards 105 millions de dollars à l’éducation, quand, dans le même temps, les seules sept grandes puissances que sont les U.S.A., l’U.R.S.S., la Grande-Bretagne, la République fédérale d’Allemagne, l’Italie, la France et le Japon, consacraient, à leurs forces armées, 272 milliards de dollars. C’est là, il faut le reconnaître, malgré les discussions sur les armes nucléaires, une préparation parfaite méthodique et persévérante, à la troisième Guerre mondiale, qui risque d’anéantir la civilisation humaine par les hécatombes qu’elle aura causées et les destructions massives de biens culturels.
Pour revenir aux bibliothèques, elles sont nécessaires pour plusieurs raisons.
Sans nier la valeur des civilisations orales, qui, en Afrique noire, ont su garder, pendant des milliers d’années, les valeurs morales et religieuses, intellectuelles et artistiques de sociétés sans écriture, il reste qu’une civilisation ne peut progresser, très exactement franchir un certain seuil, sans inventer ou emprunter l’instrument opérationnel que constitue l’écriture, de puis les pictogrammes jusqu’aux ordinateurs. En effet, seule l’écriture, par sa faculté d’inscription et de mémorisation, peut enregistrer et conserver, pour les rendre efficaces, c’est-à-dire utilisables, les idées et sentiments, comme les objets, faits et phénomènes, voire les actions nouvelles, non seulement des sociétés, mais aussi d’un univers rendu humain parce que vécu par les hommes.
Mais personne ne peut acheter tous les livres qui sont édités à travers les cinq continents ou seulement tous les livres dont il a besoin, ou encore qu’il a lus. C’est la seconde raison des bibliothèques. C’est ici qu’intervient généralement l’Etat, doivent intervenir toutes les collectivités régionales et locales, jusqu’au niveau de la commune rurale. Cette action est d’autant plus nécessaire, dans les pays sous-développés, que la très grande majorité des citoyens sont pauvres et que, partant, seule la bibliothèque publique permet, dans le domaine de la culture, de pallier ce handicap.
Pour vous donner, de nouveau, l’exemple du Sénégal, l’éducation, l’enseignement, la formation et, en général, la culture, constituent une surpriorité, la seule dans notre Plan de Développement économique et social. Cela, parce que le Plan est fait par des hommes cultivés, c’est-à-dire aussi prospectifs qu’informes, et qu’il est fait pour épanouir tous les hommes physiquement, intellectuellement, spirituellement. C’est pourquoi le Sénégal consacre 3O % environ de son budget de fonctionnement à l’éducation et à l’enseignement, à la formation et à la culture.
C’est dans cette prospective qu’à notre 5e Plan, qui a débuté le 1er juillet 1977, il est prévu d’édifier, à Dakar, ville située au croisement des routes internationales, aériennes et maritimes, un Centre culturel pour rénover un des quartiers les plus populaires de la capitale. Y seront bâtis, entre autres, un Musée des Civilisations noires et, avec un ministère de la Culture, une Bibliothèque, non loin des nouvelles Archives nationales. Vous voyez que, pour nous, comme je le suggérais tout à l’heure, le musée, comme les archives, est encore une forme de bibliothèque. Je reviendrai, de nouveau, sur l’idée.
Ce ne sera pas tout, j’ai prévu qu’au présent exercice budgétaire, 1977-1978, je présiderais un Conseil interministériel qui aurait pour objet la création de bibliothèques et de musées non seulement dans les gouvernances c’est-à-dire les chefs-lieux de région, mais, s’agissant des bibliothèques, dans les préfectures et les communes urbaines. En attendant que les « communes rurales » puissent avoir, chacune, une bibliothèque -ce ne sera pas ayant 50 ans- une Bibliothèque centrale de prêts serait implantée, d’abord, au chef-lieu de région puis de département d’où rayonneraient, vers les communes urbaines et, dans un second temps, vers les communes rurales, un ou plusieurs bibliobus.

Pour une politique efficace de la bibliothèque

C’est ici qu’il faut, une fois de plus, parler finances et budget. Ce faisant, j’aurai l’air de parler politique. Outre que tout problème social ressortit à la politikè au sens général du mot grec, c’est-à-dire à la res publica, comme disaient les Latins, il s’agit, ici et réellement, du moyen majeur dont tout gouvernement a besoin pour faire une « politique efficace de la bibliothèque ». Vous voyez, ce sont vos collègues africains qui emploient l’expression.
En consacrant 30 % de notre budget de fonctionnement à l’éducation, à l’enseignement, à la formation et à la culture, nous ne pouvons admettre, à l’école primaire, que 40 % des enfants scolarisables. Pour les scolariser tous, il nous faudrait porter de 312 à 750 dollars notre revenu annuel par tête d’habitant. Encore ne sommes-nous pas les plus pauvres puisque, pour le revenu, la Banque mondiale nous place au cinquième rang parmi les vingt Etats de l’Afrique de l’Ouest.
Je ne dis pas que nous ne sommes pas, nous gouvernements du Tiers-Monde, en grande partie responsables de cette situation économique et financière, je dis qu’une partie, au moins aussi grande, de la responsabilité incombe aux pays développés et, plus particulièrement, à l’Europe. Je n’ai pas l’habitude de vitupérer, selon la formule rituelle, « l’impérialisme, le colonialisme et le néocolonialisme ». Il reste que notre pauvreté actuelle, comme la prospérité de l’Europe et de l’Amérique du Nord, résulte de trois siècles et demi d’économie coloniale, d’économie de traite, et, depuis 1960, d’un système néo-colonial, qui se traduit par la détérioration des termes de l’échange. Celle-ci pourrait se formuler ainsi : d’une année à l’autre, le même travail se traduit, dans l’hémisphère nord, par une augmentation du pouvoir d’achat et, dans l’hémisphère sud, par une diminution de ce même pouvoir. On en a calculé le pourcentage annuel à 10 % depuis 1973. C’est cette injustice, doublée d’irrationalité, que le « Dialogue Nord-Sud » s’efforce de supprimer dans l’intérêt mutuel des deux mondes Nord et Sud, qui, dans la vision humaniste qui doit être la nôtre, n’en feront qu’un au terme du dialogue.


Rassurez-vous, je ne perds pas de vue notre sujet, qui est problème des bibliothèques et, en ce moment, la question, première, de sa nécessité. Si donc nous ne pouvons dans le Tiers-Monde et en cette année de grâce 1977 -« de grâce » parce que le dialogue n’a pas été rompu- implanter des bibliothèques dans les communes rurales, les gouvernements des pays développés le pourraient, car ils se contentent, pour le moment, et même pas toujours, de bibliobus.
Cependant, il faudrait, pour cela, l’intervention de l’Etat, comme nous avons l’intention de le faire, au Sénégal, pour les bibliothèques municipales des « gouvernances » et des préfectures, je veux dire des villes chefs-lieux de région et de département. Dans les pays développés, il suffirait que la création d’une bibliothèque municipale fût obligatoire, avec, au budget, l’inscription des crédits nécessaires pour son fonctionnement. Dans les pays en développement, il faudrait encore, plus nécessairement, l’intervention de l’Etat, mais sous la forme la plus efficace, c’est-à-dire la mieux adaptée aux réalités, non seulement nationales, mais surtout régionales, voire locales. Je prévois, pour mon pays, que les dépenses nécessaires à la création des bibliothèques et archives, sinon des musées, seraient obligatoires, et que le contrôle technique en serait confié à l’Inspecteur régional de l’Education nationale.
Qu’on n’invoque surtout pas, dans les pays développés, la « crise économique mondiale ». Rappelez-vous la somme que dépensent, chaque année, et pour la guerre, sept grandes puissances de l’Ouest et de l’Est. Un effort sérieux en faveur des bibliothèques et musées est possible, et dès aujourd’hui. Je n’en veux pour preuve que la volonté culturelle du maire de ce bourg normand dont je vous parlais, mais aussi, pendant ce même mois d’ août, un article de Michel d’Ornano, ministre français de la Culture et de l’Environnement, qui commence ainsi : « Le gouvernement vient de décider un effort exceptionnel pour les musées : renforcement du personnel, doublement des crédits d’équipement dès 1918, présentation d’une loi-programme permet tant, sur plusieurs années, de rénover les musées, de lancer de grandes réalisations. » Il est vrai qu’en France, les musées étaient en retard sur les bibliothèques. L’on sait, par ailleurs, que la France n’est pas la puissance du monde la moins armée, loin de là. J’aurais pu citer d’autres exemples.

Une affaire de mesure

Le plus difficile, vous le savez, n’est pas de décider, par décret, voire par loi, la création de bibliothèques, avec leurs compléments, que sont les archives et les musées ; le plus difficile, en tous cas le plus important, c’est de les créer effectivement et, surtout, de les faire fonctionner d’une manière efficace.
En ce qui concerne la création de bibliothèques, j’ai déjà parlé de la nécessité d’une législation et d’une réglementation adaptées aux réalités nationales, régionales et locales, mais aussi des crédits nécessaires. Cependant, il faudra, auparavant, convaincre l’opinion publique. En effet, deux phénomènes sont intervenus depuis la deuxième Guerre mondiale, qui ont modifié’ les données du problème : la crise économique mondiale de 1973 et l’expansion des médiats.
Mon éditeur m’en faisait déjà la remarque en 1975, en période de crise, les gens, même cultivés, même riches, font porter, de préférence, leurs économies, non pas sur l’automobile, pas même sur la résidence secondaire ni le bateau, mais sur les tableaux et les œuvres d’art en général, voire sur les livres. Il n’y a, alors, que les « livres de poche » qui fassent exception, et encore !...
Et puis, il y a les médiats : la radio diffusion, la télévision, le cinéma, le music-hall. Si c’était encore le théâtre... A quoi s’ajoutent les disques, bandes magnétiques et autres mini-cassettes, dont raffolent nos fils. Lycéens, ils passent des après-midi entiers à écouter ou à jouer de la musique, et non à lire. Cet engouement pour le chant et la musique, le verbe et l’art n’est pas chose mauvaise en soi, surtout dans l’Euramérique, où l’on cultivait, jusqu’à l’hypertrophie, l’écrit et l’abstraction au détriment de l’âme. Mais c’est une affaire de mesure, d’équilibre entre l’intuition et la discursion, entre l’âme et l’entendement dans la symbiose de l’esprit. La solution sera, ici, d’intégrer les médiats et l’électronique dans la bibliothèque.
Ce qui nous ramène à la question : de quoi, très précisément ; de quels éléments doit être composée une bibliothèque aussi moderne que complète ? Nous l’avons déjà vu, parce que répondant à la volonté, mais d’abord aux besoins des hommes d’aujourd’hui, de citoyens libres et conscients -situation à laquelle aspirent la majorité des hommes, quels que soient le ciel ou le régime sous lesquels ils vivent- une bibliothèque digne de ce nom doit être composée de livres, mais aussi de manuscrits, surtout s’il s’agit d’une « Bibliothèque nationale ». Nous avons, plus haut, donné comme but à la bibliothèque « d’accueillir et conserver la mémoire des faits et idées ou d’états de conscience, tels qu’ils se sont produits dans le passé ». Mais c’est là, une définition bien abstraite. Pour remplir son rôle de « centre culturel », une bonne bibliothèque, nationale ou régionale, doit être complétée, par un ou des musées, mais surtout par des archives, que le dictionnaire de Paul Robert définit comme une « collection de pièces, titres, documents, dossiers anciens ». Concrètement, les archives contiennent, outre un ensemble de documents émanant d’une administration ou d’une collectivité, des aquarelles, gravures, croquis, cartes géographiques, cartes postales et médailles, en ce XXe siècle d’explosion documentaire. Pour revenir au musée, il est destiné aux œuvres d’art, car il conserve également des objets qui présentent un intérêt historique, technique ou scientifique.
Tel est le premier caractère de la bibliothèque moderne. Le second est d’être un établissement public, national, régional ou local. Il s’agit, d’abord de maintenir le patrimoine culturel d’une communauté donnée et, au premier chef, d’une nation. D’où la nécessité de l’existence, au niveau le plus haut, d’un organisme d’initiative, de coordination et de contrôle. C’est la raison pour laquelle, au Sénégal, les archives sont « nationales » et ont, entre autres fonctions, de faire des enregistrements audio-visuels des traditions culturelles. En ce sens, dans mon pays, toutes les archives, celles des communes comme des ministères, sont en liaison avec les « Archives nationales » où elles doivent périodiquement verser leurs dossiers.
En troisième lieu et pour être aussi moderne que complète, la bibliothèque doit, dans son organisation et son fonctionnement, surmonter certaines difficultés liées à notre temps, comme la formation de bibliothécaires et d’archivistes compétents, mais aussi la préservation des livres, manuscrits et autres documents contre les vols ou seulement les détériorations, le danger étant, pour celles-ci, plus grave qu’on ne le croit généralement. Vous savez, par exemple, que les microfilms, comme les papiers, voire les parchemins, se détériorent.


La formation des spécialistes

En ce qui concerne la formation des spécialistes, j’ai l’impression que toutes les difficultés ne sont pas résolues, même dans les pays développés. Je ne suis pas sûr que tous les bibliothécaires et archivistes maîtrisent les trois langues de communication internationale qui leur seraient nécessaires, sans parler du latin ni du grec. Et qu’il faille former des spécialistes de l’informatique, c’est l’évidence. Il serait nécessaire, en effet, qu’au moins, à la Bibliothèque nationale de la capitale de chaque Etat, il y eût une « banque de données bibliographiques », comme dans cette école d’enseignement supérieur d’une capitale européenne, qui possède 20 millions d’informations sur 200.000 titres. Maintenant que s’est engagé le dialogue des cultures, toutes grande bibliothèque nationale, voire régionale, doit, enfin, s’ouvrir aux livres, manuscrits, mais surtout aux informations venant des autres bibliothèques, archives et musées des cinq continents.
Contrairement à ce qu’on à tendance à croire, la lutte contre les vols et détériorations de toutes sortes n’est pas la tâche la moins importante des bibliothécaires et archivistes car nous l’avons vu, le but principal de la bibliothèque est la conservation. Cette tâche n’a jamais été aussi actuelle qu’en cette fin de siècle où le laxisme, des élèves aux maîtres et de l’Euramérique au Tiers-Monde, a envahi tous les continents. Tenez, au début de cette 1977, j’ai fait faire une enquête sur le nombre des livres prêtés et non rendus à la bibliothèque de l’Université de Dakar. Les résultats ont été catastrophiques, mais surtout chez les professeurs, africains et autres, qui ne restituaient pas à la bibliothèque une moyenne de cent livres par an. Mon gouvernement est bien décidé à supprimer le prêt de livres à domicile si, dans le délai d’un an, la situation ne s’améliore pas.
C’est ici qu’il faudrait traiter une difficulté, réelle, que rencontrent les pays en développement dans leurs efforts pour créer et faire fonctionner de véritables bibliothèques, qui répondent à la définition du mot. Le Sénégal est, en Afrique noire, l’un des pays qui ont les plus vieilles bibliothèques. Depuis cette année 1454, où Alvise Cadamosto, gentilhomme vénitien, explora les côtes du Sénégal pour Henri le Navigateur, Portugais, Hollandais, Français et Anglais se sont succédé sur nos côtes, y fondant -ou y conquérant- des ports, comptoirs et colonies, mais aussi écrivant, sur eux, maints récits. Ce qui est le plus important, de nombreux documents d’archives y ont été accumulés : à Gorée, à Saint-Louis, à Dakar. Ce qui amena le Gouverneur général de l’Afrique occidentale française à organiser, en 1913, le « Service des Archives », au sein duquel furent réunis les premiers éléments d’une bibliothèque administrative et historique, dont, en 1960, année de l’indépendance, le Sénégal a hérité, sans parler des archives et bibliothèques publiques proprement sénégalaises. C’est cet ensemble, qui forme, aujourd’hui, nos Archives nationales, mais celles-ci, tout en comprenant les bibliothèques proprement dites, sont mutilées, comme beaucoup d’autres archives de pays en développement, héritées de la puissance coloniale.
Comme nous avons la liste, à peu près complète, de tous les livres écrits sur le Sénégal depuis le XVe siècle et que nous en avons une bonne partie dans nos bibliothèques, il s’agit, pour nous, de profiter de toutes les occasions pour nous procurer au moins un exemplaire de ceux que nous ne possédons pas. C’est sur les archives proprement dites, sur les manuscrits, que nous avons un contentieux à régler avec les Hollandais et les Anglais, mais aussi avec les Français. Pour parler de ceux-ci, une partie de nos archives administratives et, partant, historiques, sont en France. Quant aux Anglais, ils ont, aux XVIIIe et XIXe siècles, conquis et administré, par deux fois, le Sénégal. En partant, ils ont, à chaque fois, emporté les archives, y compris, en 1817, la bibliothèque de Saint-Louis, transportée en Sierra-Leone. Pour terminer par les Hollandais, ils ont conquis et occupé Gorée de 1625 à 1675, et, quand ils sont partis, ils ont dû, eux aussi, emmener maints documents ; il faudra bien qu’on en discute, un jour, entre anciens colonisés et anciens colonisateurs. Je propose qu’un compromis dynamique en soit trouvé dans la photocopie, à titre gracieux et en faveur de l’ancienne colonie, de tous les livres et manuscrits emportés.

Pour l’information littéraire

J’en viens à la dernière question du problème des bibliothèques : à celle de l’impression et du commerce des livres. C’est là, une question importante, à cause, je le rappelle, de la crise économique mondiale dont nous avons tant de mal à sortir, mais aussi de la soif de culture qui s’est emparé de tous les hommes, de tous les peuples, développés et, encore plus, en développement. Dans une note qu’il m’adressait, cette année, en quittant le Sénégal, M. Yves Montenay, qui enseigne à l’Institut des Sciences politiques de Paris, me signalait « la grande soif de lecture » des écoliers sénégalais. Dans le journal Le Monde du 5 août 1977, M. Tahar Ben Jelloun, un Marocain, écrit : « Si les Marocains n’achètent pas beaucoup de livres, ils fréquentent les bibliothèques. » Deux exemples pris en Afrique. J’aurais pu en citer d’autres, semblables, à travers les quatre continents sous-développés, où, loin d’éloigner des livres, les médiats peuvent, doivent y pousser. C’est dans ce contexte de « soif de lecture » que se pose la grande question de l’impression et du commerce des livres.
La première difficulté rencontrée dans ce domaine, en raison de l’inflation actuelle, est le prix élevé des livres, qui, dans la majorité des cas, sont imprimés en Euramérique et dont le coût est grevé aussi bien par le transport que par la multiplication des intermédiaires. D’où, comme pour les autres produits manufacturés, importés, la nécessité de créer, sur place, non seulement des imprimeries, et modernes, mais encore des maisons d’édition. Ce que nous avons fait au Sénégal, où nous avons plusieurs imprimeries, dont quelques unes modernes, mais aussi une maison d’édition. Celle-ci, les Nouvelles Editions Africaines, est une entreprise binationale, sénégalo-ivoirienne. Mais l’hebdomadaire Jeune Afrique nous apprend que les N. E. A. sont, avec C. L. E., les deux seules maisons d’ édition pour toute l’Afrique noire francophone !...
Il reste que toutes les difficultés dont je parlais, à commencer par celle de l’impression, ne sont pas, pour autant, résolues, même au Sénégal, en Côte d’Ivoire ou au Cameroun, les éditions C.L.E. ayant leur siège dans ce dernier pays. D’autant moins que l’impression sur place, qui ne peut être que partielle, ne résoud pas entièrement le problème du prix des livres, sans parler des autres. La meilleure solution est de détaxer les livres imprimés. C’est dans ce sens qu’en 1971, trois lois ont été votées au Sénégal, qui, d’une part, détaxent entièrement les livres et, d’autre part, allègent, sur les tableaux et les œuvres d’art, les droits fiscaux et de douane. Je crois qu’il faut aller plus loin, en détaxant les livres imprimés dans le pays, du moins en partie.
Mais tout cela, à lui seul, ne suffirait pas à faire, du livre, une marchandise courante. Déjà, pour rester sur le continent africain, avant les indépendances de 1960, les Français, Anglais, Belges, Italiens n’avaient pas établi un réseau assez dense de librairies. Les libraires européens n’ont pas été tous maintenus, ou remplacés, et il n’existe pas encore, dans les capitales des Etats, un réseau de diffusion « grand public », qui serait composé de kiosques, de maisons de presse et de magasins à succursales multiples, sans parler, dans les régions, des communes urbaines. Et puis, pour continuer de m’en tenir aux Etats francophones d’Afrique, les groupes Hachette et SODIS y conservent encore le monopole de la diffusion.
Enfin, dans la presse et les médiats, il n’y a pas d’information littéraire et scientifique auprés du public. Ici aussi, nous avons, au Sénégal, pris certaines initiatives. C’est ainsi que nous avons une « page littéraire » dans notre quotidien national Le Soleil. Ainsi encore que le gouvernement a favorisé la création d’une revue trimestrielle, Ethiopiques, tirée à plusieurs milliers d’exemplaires et à laquelle sont abonnés, outre des particuliers, des organismes publics, singulièrement des universités, en Afrique, bien sûr, mais aussi, en Asie, surtout en Europe et en Amérique. Nous avons fait plus, en utilisant les médiats pour les faire servir à l’information littéraire et scientifique, d’une manière générale, à l’information culturelle sur les livres et les œuvres d’art. Non seulement, il y a, à la radiotélévision, des critiques de livres et des lectures de poèmes, mais encore, au Théâtre National Daniel Sorano, des récitals de poèmes, à l’africaine, qui attirent un nombreux public.
Il est particulièrement réconfortant, et ce sera ma conclusion, qu’au milieu de cette crise économique mondiale où trop d’hommes responsables sont prêts à perdre l’âme de leur peuple pour augmenter son niveau, matériel, de vie, que le dialogue des cultures, préconisé par l’U.N.E.S.C.O. s’engage à un niveau si haut pour l’honneur de l’homme, et pour sa vraie vie : celle de l’esprit, qui nous guide dans la symbiose du corps et de l’âme.


[1] Conférence donnée au Congrès de la Fédération des Associations de Bibliothécaires (septembre 1977).




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