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REVOLUTIONNAIRE DE LA PAIX
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Ethiopiques numéro 14
revue socialiste
de culture négro-africaine
avril 1978

Auteur : Jean-Pierre Biondi

Les Editions Martinsart publieront, à la fin du mois prochain, le huitième et dernier volume de sa collection « Les Grands Révolutionnaires ». De Mirabeau à Jaurès, de Marat à Trotzky, il s’agit de retracer la vie et l’œuvre de quelques hommes qui, chacun dans leur sphère, ont contribué à faire évoluer leur époque et leur société.
Léopold-Sédar Senghor figure parmi les personnalités évoquées dans l’ultime ouvrage, et c’est notre collaborateur, Directeur de la Rédaction de la Revue, Jean-Pierre Biondi, qui a été choisi pour une telle évocation.
« Ethiopiques » publie ici en « Bonnes Feuilles », et avec l’aimable autorisation de l’éditeur, que nous remercions, le premier chapitre de cette étude.

Une classification politique sommaire range Léopold Sédar Senghor parmi les chefs d’Etat d’une Afrique « modérée ». Par opposition, sans doute, à une Afrique dite « révolutionnaire » où se succèdent putschs et coups d’Etat militaires au grand bénéfice des marchands d’armes et des services secrets, et où les plus délirantes logomachies côtoient souvent, quand elles ne les en couragent pas, l’implantation des Multinationales et le pillage, béni par le pouvoir « anti-impérialiste », des ressources nationales. Tandis que l’assassinat politique et la terreur policière y sont élevés à la hauteur d’institutions, le rapatriement des superbénéfices s’opère sans heurt.
Cela noté non pour mettre en cause la sincérité de nombre de ceux qui ont lutté et luttent encore, au péril de leur vie, pour la libération de leur peuple et le socialisme dans le tiers monde, mais pour démystifier la théorie selon laquelle on ne peut décidément être révolutionnaire que dans le fracas des armes et le dogme à la bouche ou au terme d’un destin bref et tragique qui, le leader une fois liquidé, laisse le mouvement désemparé et voit les « investisseurs » faire en vainqueurs une rentrée aussi fructueuse que néo-coloniale.
Une tradition bien ancrée dans l’esprit de l’europé-ogauchisme semble pourtant fixer que le concept de révolution est inséparable de celui de violence, faute de quoi il n’est que réformisme et, en fin de compte disqualification pour complicité. Comme si Voltaire, Rousseau, Montesquieu, Beaumarchais pour parler de la « révolution bourgeoise », ou Fourier, Proudhon, Marx et Engels, pour en venir aux socialistes, bien que tous morts dans leur lit n’avaient point été des révolutionnaires, ne fût-ce que pour avoir annoncé Robespierre, Saint-Just, les Communards, Rosa Luxembourg, Trotsk)- ou « Che » Guévarra. Pour l’Histoire, les moissonneurs ne sont pas forcément les semeurs. En Afrique, comme ailleurs, le temps jugera qui a bougé les choses en profondeur et qui les a agitées en surface. Et sans doute aura-t-on alors des surprises...
Cette étude en tout cas n’a pas pour but de transformer par quelque artifice de la dialectique Léopold Sédar Senghor, homme d’Etat internationalement connu et d’autant plus « honoré » qu’il provoque toujours la mauvaise conscience de nantis volontiers masochistes, en virulent activiste. Ce ne serait ni souhaitable ni conforme à la vérité. Elle tend seulement à démontrer par les faits qu’en tant qu’agitateur d’idées, bien souvent à contre courant et en avance sur son époque, Senghor est ou a été, à sa manière et selon son tempérament, révolutionnaire au sens étymologique du terme. Sans éclat de voix, mais avec patience, avec diplomatie.
« Souple dans la tactique, ferme sur les principes », disait Lénine. La vie du militant et poète sénégalais semble l’illustration de ce précepte. En ce sens, par son œuvre à la fois littéraire et politique, et, s’il faut absolument cataloguer, humaniste et spiritualiste, Léopold Sédar Senghor peut être en quelque sorte considéré comme un « révolutionnaire de la Paix ».
Prôner la « Négritude » en 1934, autrement dit exalter le « retour aux sources » et revendiquer l’identité culturelle quand l’Algérien Ferhat Abbas réclamait, contre les colons, l’assimilation totale à la « métropole » (« la France, c’est moi », disait-il), n’était pas révolutionnaire : c’était tout bonnement « irréaliste », s’agissant de peuples, races ou ethnies dont il était établi une fois pour toutes que n’ayant aucune Histoire, ils ne pouvaient posséder de Civilisation et moins encore de Culture. Crier au Blanc colonisateur et « civilisateur » : « Non, nous ne sommes pas une table rase ! Il Y a une culture Nègre, partant une dignité nègre, et si vous nous avez fait connaître une civilisation, votre Civilisation, vous ne nous avez pas apporté la Civilisation », n’était pas audacieux pour l’époque. Simplement incompréhensible, risible même.
Eté 1937 : sur les quais de Dakar, le premier agrégé africain descend du bateau venu de France. L’Administration coloniale, qui a pris son voyage en charge, lui fait présenter les honneurs militaires. Ce jeune Sénégalais n’est-il pas en effet la réussite vivante de la politique assimilationniste métropolitaine ? Le 10 septembre, Léopold Sédar Senghor est convié à’ tenir une conférence à la Chambre de Commerce. Il en choisit le thème : « Le problème culturel en A.O.F. ». Salle comble où s’entassent « évolués » blancs et noirs. Au premier rang, bien sur, le gouverneur général Marcel de Coppet, et de nombreux autres gouverneurs ou administrateurs des colonnes. Tandis que parle l’orateur, la salle commence à murmurer, puis s’indigne. On attendait l’exaltation de la « culture française » : on assiste à une virulente charge contre l’assimilation, et à une apologie des langues locales sur le théme : « Assimiler, non être assimilé ». La consternation est générale. Aujourd’hui, tradition oblige, la Chambre de Commerce de Dakar abrite les débats du « Club Nation et Développement » où se succèdent, de Roger Garaudy à Mohamed Diawara ou Henri Lefèbvre, des personnalités de tous horizons.
A l’époque déjà, le professeur du lycée René-Descartes de Tours avait donc pleinement approfondi les observations sur la société africaine qu’il résumera plus de vingt ans plus tard, devant le IIe Congrès des artistes et écrivains noirs, dans un texte capital : « Eléments constitutifs d’une civilisation d’inspiration négro-africaine ».
D’abord l’environnement : « Le domaine des Nègres en Afrique, c’est essentiellement les terres situées entre les tropiques (...) et c’est le milieu agricole qui explique le mieux leur société. »
Ensuite la psychologie : « Le Nègre est l’homme de la nature (...) il n’assimile pas, il s’assimile. Il vit avec l’Autre en symbiose, il connaît l’Autre ». « Intuitif par participation », il est l’homme de l’émotion et du rythme qui perçoit les principaux éléments du milieu comme symboles.
Puis la métaphysique : « Le Nègre identifie l’être à la vie : plus exactement à la force vitale ». C’est pourquoi sa religion est « agraire, familiale et mystico-magique ».
La famille : « En Afrique noire, c’est le clan et pas seulement comme en Europe, papa, maman et bébé (...). Le mariage n’est pas la fondation d’une nouvelle famille, c’est l’alliance de deux clans (...). Un autre caractère de la famille, est qu’elle est une communauté démocratique. »
Le village : il a sa personnalité singulière, comme la famille. Primitivement « communauté de parenté », il constitue « une commune paroisse dont les fondements plongent dans les tombes des ancêtres-génies ».
Les fraternités d’âge : écoles et ordres religieux, elles forment des sociétés d’aide mutuelle et des organes de l’administration villageoise.


Les confréries à rites secrets sont « un des moyens dont dispose la société négro-africaine pour protéger la personne, contre la tyrannie abstraite des pouvoirs officiels et de l’Etat ».
La propriété : elle n’existe pas au sens européen du mot. S’agissant du sol, il y a seulement « droit d’usage » ou, si l’on préfère « propriété usufruitière ». C’est pourquoi « les terres collectives sont inaliénables ». Le travail de la terre est le plus noble parce qu’« il permet l’accord de l’homme et de l’univers ».
La corporation de métier : elle est à la fois classe et caste, « caractérisée par l’initiation religieuse et technique, la spécification et la hiérarchie, enfin l’endogamie ».
L’éthique négro-africaine : « L’activité de toute la création (...) n’a d’autre objet que la réalisation personnelle de l’Existant, le renforcement de sa force vitale. » L’honneur, la justice, le courage participent des conceptions morales de l’Africain, « ontologie que l’on réalise dans et par la société, et d’abord en soi-même ».
L’art : il est lié à la vie des communautés agraires et pastorales, à la religion et aux techniques. « Activité générale de l’Homme » et « instrument de la communion », il est « fonctionnel », « social », « engagé ». Il s’exprime par « l’image rythmée ».
Les institutions traditionnelles : « La démocratie parlementaire a existé et fonctionné, en Afrique noire, sous une forme originale, pendant des millénaires ; c’est un fait, un collectivisme communautaire -ce qui est la vraie forme du socialisme- y a animé la société et ses groupes ».
Et de noter « l’étonnement des premiers navigateurs européens, débarquant en Afrique, de découvrir des Etats bien organisés, avec gouvernement, administration, justice et armée, avec des techniques, remarquables pour l’époque, du bois, de l’ivoire, du bronze, du fer, de la vannerie, du tissage et de la terre cuite, avec des techniques médicales et agricoles dignes de l’Europe ». N’est-ce pas d’ailleurs l’ethnologue allemand Leo Frobenius qui, parlant du Kassaï Sankum, où il pénétrait en 1906, l’année même de la naissance de Léopold Sédar Senghor, écrit : « Partout des velours et des étoffes de soie. Chaque coupe, chaque pipe, chaque cuiller était un objet d’art parfaitement comparable aux créations du style roman européen (...). Les gestes, les manières, le canon moral du peuple entier étaient empreints de dignité et de grâce. »
De passage à Dakar, Pierre Mendès France déclarait le 24 mars 1977 au quotidien Le Soleil : « Ce qu’il y a de remarquable dans l’effort constructif qui s’est développé ici sous l’influence du président Léopold Sédar Senghor, c’est la conscience très nette, qui peut-être n’existe pas au même degré dans certains autres pays qui sont venus à l’indépendance depuis des générations, que le développement politique et économique est lié, même dominé par une conception culturelle très large, et à ce point de vue-là, il n’y a pas de doute qu’il y a ici une originalité, une intensité, un approfondissement des problèmes très remarquables et qui, à mon avis, a un grand écho dans beaucoup d’autres pays qui sont en train de chercher leur voie pour réaliser leurs objectifs. »
Là se situe en effet le trait le plus révolutionnaire de la pensée senghorienne : ce qu’il nomme lui-même « le primat de la culture », l’affirmation de l’idée, comme chez nombre de marxistes aujourd’hui, Mao Tsé Toung bien sûr, mais aussi le Tchèque Ota Sik ou les Yougoslaves, que la culture au sens large est consubstantielle à la politique.
Il est d’ailleurs révélateur que l’Europe en vienne actuellement à dénoncer, elle aussi, le déterminisme, fondement de l’épistémologie positive qui la gouverne depuis près de deux siècles, et s’aligne ainsi sur les thèses mêmes des militants de la Négritude des années 30. Car si Marx avait su -avec quel éclat- démontrer que l’homme ne peut être désaliéné si on ne lui restitue son autonomie créatrice, il n’avait jamais osé aller au bout de sa philosophie en la débarrassant des conceptions mécanistes héritées de la pensée économique du XVIIIe siècle européen et de l’idéologie productiviste dont société de masse et dégradation de la nature sont à l’heure présente les manifestations les plus spectaculaires.
Le rejet de l’hégémonisme économiste par le porte-parole du pays africain le plus anciennement colonisé (les premiers colons français se sont établis à Saint-Louis du Sénégal en 1626), c’est-à-dire le plus offert à l’impérialisme et aux valeurs étrangères, prend ici valeur de symbole. Il s’agit en effet d’un geste de totale rupture avec la stratégie d’assimilation qui, en empêchant les colonisés de prendre conscience de leur personnalité collective, camouflait de fait une politique de génocide culturel. Dès lors, on ne saurait s’étonner que le schisme intellectuel exprimé par la négritude ait conduit à une relecture, du point de vue culturel, des théoriciens africains, tout comme il a donné naissance à une œuvre poétique indissociable d’une certaine pratique militante. Nous y reviendrons longuement.
Socialisme africain, socialisme non européen, socialisme du tiers monde : ce qui constitue encore l’originalité de la vision socio-politique de Senghor est l’analyse qu’il fait, parallèlement là aussi avec Mao Tsé Toung (et Nkrumah, et Nyéréré), des forces révolutionnaires en jeu dans sa société.
Pour le leader sénégalais, dans une population à 80 % rurale, pas de doute : le véritable prolétaire est le paysan. C’est donc à lui qu’il faut en appeler pour faire réellement bouger les choses. Effectivement, toute sa carrière politique Léopold Sédar Senghor, contrairement au maire de Dakar, Lamine Guèye, qu’il supplantera, l’a bâtie en s’appuyant sur les masses des campagnes et en privilégiant l’agriculture dans l’effort dé développement national et de libération de l’homme.
Ce fils de « Lamane » (maître de terres), fera promulguer la « Loi sur le domaine national », qui, en 1965, nationalisera 95 % du sol dont les biens de sa propre famille. Selon cette loi, toute terre non immatriculée au nom d’un propriétaire est considérée comme propriété de la nation et ne peut dès lors faire l’objet que d’un droit d’usage transmissible aux héritiers. Ces dispositions seront en 1973 complétées par la réforme administrative créant les « communautés rurales » système inspiré des « communes populaires » chinoises et des « ujamaa » tanzaniennes et dont l’objectif est de conférer à l’ensemble des paysans d’une aire géographique déterminée (10 villages et hameaux en moyenne), la gestion de leurs propres affaires.
Par cette sorte de révolution silencieuse -ses implications ne sont pas encore toutes connues et évaluées- Senghor a marqué sa volonté d’émanciper le paysan sénégalais, livré, il y a peu de temps, au régime de la « traite. N’avait-il pas remarqué à l’occasion de la constitution du « Parti de la Fédération africaine » en 1959, soit un an avant l’indépendance : « L’erreur des Russes avait été de négliger les paysans et l’agriculture. Mao Tsé Toung n’a pas renouvelé l’erreur. Il s’est appuyé sur les paysans : sa révolution a été, avant tout, une révolution paysanne » ? Cette erreur, le dirigeant du Sénégal ne la commettra pas non plus.
Ces quelques idées ; enracinement dans les valeurs de civilisation négro-africaines, primauté de la culture, rôle révolutionnaire de la paysannerie, sont les idées-forces de la doctrine et de l’action de Léopold Sédar Senghor.
C’est à partir de celles-ci que, depuis près d’un demi-siècle, il ne cesse de lutter, quitte à fortifier sans cesse ses conceptions avec les « apports fécondants » de l’Universel. Et ces idées cet admirateur passionné de Jaurès saura les imposer, chose rarissime dans l’Afrique d’aujourd’hui, sans verser une goutte de sang ; par le seul prestige de la pensée et la force insoupçonnable que donne l’amour des hommes.





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