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NEGRITUDE ET CULTURE CLASSIQUE DANS LA PENSEE DE SENGHOR
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Ethiopiques numéro 14
revue socialiste
de culture négro-africaine
avril 1978

Auteur : Ettore Paratore

« Ce qui définit le génie latin, c’est son besoin de rationalité et son souci d’efficacité. Rationalité, efficacité, ce sont précisément, les exigences de la civilisation moderne ». Par ces paroles, au mois de juin 1963, Léopold Sédar Senghor signifiait, à la distribution des prix au lycée de jeunes filles de Dakar, l’importance de l’étude du latin qui est si bien répandue et organisée dans sa nation, surtout grâce à lui. C’était sur ce fondement qu’il montrait aux jeunes filles la nécessité d’un souci, le « souci du rationnel et de l’efficace qu’inculque... l’enseignement du latin ». Le lien entre la tradition ancienne et les exigences fondamentales de la civilisation actuelle venait d’être éloquemment déterminé [1].
Ce thème a formé l’un des sujets sur qui le Président Senghor vient s’arrêter le plus souvent et le plus passionnément. Dans le Bulletin de l’Association G. Budé, 1966, pp. 100-118 on lit son étude « Négritude et civilisation gréco-latine » ; dans Vita Latina, 1973, pp.3 15 sa conférence « Plaidoyer pour les humanités classiques » prononcée au Capitole le 28 mars de cette année ; dans Ethiopiques, avril 1976 son allocution au colloque sur l’Afrique noire, « L’Afrique Noire et le monde méditerranéen dans l’antiquité ». Il vient d’établir irréfutablement que la Grèce ancienne, le berceau de notre civilisation, étale deux caractères complémentaires, le triomphe de la rationalité, qui, du moins à commencer par Socrate, s’accroche au logos et nous donne une interprétation lucide et bien ordonnée de la réalité et surtout de notre condition et un sens de la vie qui jaillit des profondeurs de notre être et se joint à ce qui est originaire, à ce qui est obscurément enchevêtré dans notre esprit. Or il est le plus puissant interprété de l’âme de sa race ; il vient de proposer à tout le monde l’interprétation la plus convaincante de l’art nègre ; dans ce qu’il appelle la négritude il y a le contact passionné, ennivrant avec la nature, grâce auquel l’homme devient le trait-d’union indispensable entre les forces que nous considérons matérielles et les valeurs supérieures qui assurent l’existence : « au matérialisme athée nous opposons le spiritualiste » [2]. C’est pour cela que la négritude vient d’hériter et de reproduire dans les formes les plus attrayantes pour l’esprit d’aujourd’hui ce qui était le sens le plus caché, le plus profond de la Grèce ancienne : « Elle n’est pas étrange, cette rencontre du Nègre et du Grec. Je crains que beaucoup, qui se réclament, aujourd’hui des Grecs, ne trahissent la Grèce. Trahison du monde moderne, qui a mutilé l’homme en le faisant « animal raisonnable », plutôt en le sacrant « Dieu de raison ». Le service nègre aura été de contribuer, avec d’autres peuples, à refaire l’unité de l’homme et du Monde : à lier la chair à l’esprit, l’homme à son semblable, le caillou à Dieu. En d’autres termes, le réel au surréel ». [3].
Tout le monde sait qu’on a accroché la civilisation romaine à la civilisation grecque, qu’on vient de la juger un appendice des grandes créations de l’esprit hellénique. Et l’on a vu surtout dans le rationalisme de la culture grec que ce que l’esprit de Rome devait être bien à son aise d’hériter. La science juridique des Romains, leur pouvoir d’organisation du monde ne pouvaient que s’accroître au contact avec la civilisation hellénique et avec sa poussée vers le domaine du logos. Mais on a été frappé par l’absence de toute véritable philosophie à Rome ; tous ceux qui ont plus attentivement étudié la littérature latine se sont aperçus que surtout pendant la période de l’Empire elle descend avec un véritable frisson dans les dessous de l’âme humaine, qu’elle est toujours prête à renouveler la résolution que l’Africain Térence avait empruntée à Ménandre : Humani nil a me alienum puto. C’est cette route-ci par laquelle l’esprit romain aboutit du rationnel à l’efficace, en découvrant tous les ressorts de la vie, en attrapant le gond le plus secret par qui l’homme se relie au monde. On s’aperçoit tout de suite que nous pouvons toucher ci-dedans à une affinité bien troublante entre l’esprit romain et l’esprit nègre. C’est ce que le Président Senghor nous a fait entrevoir en 1962 pendant sa réception au Capitole : « Ici, se rencontrait le monde des dieux et le monde des hommes... Il se trouve que nous sommes, en Afrique, une vingtaine d’Etats et de territoires dont les élites ont été nourries du lait de la Louve... La Latinité, c’est d’abord le sens de l’humain, le respect de la personne humaine » [4]. C’est ce qu’il vient d’analyser bien plus évidemment dans sa conférence au Congrès de Dakar au mois d’avril 1977. Il vient de montrer que la culture africaine mûrie par Rome a complété ce que le rationalisme grec venait d’esquisser d’une manière imparfaite. Le grand Berbère qu’était Saint Augustin épuisait la compréhension du drame de la personnalité humaine et dessinait les grands traits de l’organisation de la vie chrétienne dans le cadre de la nature et dans le développement de l’histoire. Térence, le poète colore fusco, qui par conséquent était tout probablement un Nègre, exprimait le tournant le plus vif de la civilisation romaine à l’instant où elle atteignait son sommet : « ma maîtrise du monde a-t-elle ses pièces justificatives » ?
Tout ce qu’on vient de dire prouve les motifs les plus profonds et les plus essentiels qui imposent en Afrique de l’Ouest l’étude du latin, la seule langue qui peut assurer l’insertion de l’esprit nègre dans la civilisation universelle, en lui découvrant la voie par laquelle s’est développée dès longtemps la marche de l’homme, de ses sentiments de chaleur émotionnelle jusqu’à l’organisation efficace de sa vie collective : ce que toutes les composantes grammaticales, syntaxiques et stylistiques de la langue de Rome aident à découvrir. Un témoignage bien évident vient de nous être offert par M. Chaumartin par le troisième tome de la méthode Africani Latine discunt [5], qui nous introduit dans le mécanisme le plus savamment édifié dont les Africains puissent tirer profit.


Le sens de l’ « humanitas »

Mais le développement historique vient de donner à la négritude un autre point d’appui pour sa démarche jusqu’au bout de l’union la plus cohérente avec la civilisation méditerranéenne et occidentale. La nation qui vient de lui apprendre tous les aspects les plus perçants d’une fraternité culturelle à toute épreuve c’est la France, c’est-à-dire la fille aînée de Rome. Le Président Senghor, dès l’introduction au volume que nous venons de rappeler souvent, avoue que les souvenirs les plus sombres du passé sont effacés [6], que la conscience de la négritude n’a retenu « que les apports positifs », car pour elle et pour son grand interprète la race « est la fille de la Géographie et de l’Histoire », tout à fait comme on percevait et on jugeait, dans l’ancienne Rome. C’est pour cela qu’il soutient carrément [7] « que l’étude de l’Afrique occidentale et de la France doit constituer les deux pôles de l’Enseignement en A.O.F. et que ce bicéphalisme se retrouvera à tous les degrés », qu’il rappelle [8] la marche si longue et si fatigante par laquelle les Gaulois se sont élevés « des ténèbres de leurs forêts... vers la lumière et la liberté », en nous montrant l’exemple le plus glorieux de ce que l’humanitas romaine a su atteindre en mûrissant les peuples assujettis, et qu’il célèbre « l’humanisme colonial, l’œuvre d’un Faidherbe », dont la statue s’élève aujourd’hui aussi à Dakar pour témoigner la grandeur de cette imposante création qu’est la civilisation franco-africaine. L’on retrouve l’esprit du gaulois Rutilius, qui adressait à Rome la voix de sa reconnaissance en lui disant : fecisti patriam diversis gentiblls unam. Cela pousse le Président Senghor à proclamer le devoir de ses compatriotes d’étudier la langue française qui, comme autrefois le latin, peut imprimer et inspirer la familiarité avec les nécessités principales de la vie actuelle : c’est ce qu’il a déclaré en 1961 lors de sa réception en Sorbonne : « dans ce commerce de l’Esprit, la France conserve une place privilégiée... Le français est notre langue officielle, et c’est d’abord à la France de former nos élites... Avec votre langue, nous essayons d’acclimater le meilleur de vous-mêmes : plus que votre logique et votre clarté, votre méthode. Mieux, votre esprit de méthode, qui est esprit de recherche, d’analyse et de synthèse en même temps. Tout cela, au demeurant, nous le retrouvons dans votre admirable langue [9]. Cela signifie que la chaîne qui, par la langue latine, a attrapé l’esprit gaulois et l’a transformé en l’esprit français, perpétue son développement en donnant à la négritude l’expérience de la civilisation latine au moyen de la langue moderne qui porte sur elle un si adroit témoignage.
Mais où repose cette méthode qui fait la gloire de la langue et de la culture française ? Le Président Senghor nous le fait entrevoir en nous parlant de l’Africain Albert Camus dans l’Unité africaine du 16 janvier 1960. Camus est célébré en Africain et en Français à cause de son « sens de l’Homme, qui est le sceau des moralistes français » [10]. Ainsi nous sommes arrivés à la fusion essentielle de l’esprit romain et de l’esprit français au nom du sens de l’humanitas. C’est de la sorte que la chaîne garde toute sa continuité. Léopold Senghor le ressent si profondément qu’il nous en a donné témoignage même dans plusieurs de ses merveilleux Poèmes. En 1938 il a rappelé dans l’un d’eux les tirailleurs sénégalais morts pour la France, et leur a envoyé le salut solennel parce qu’ils étaient morts pour la République (ce sont les derniers mots du poème) ; en 1940, pendant la deuxième guerre mondiale, il a écrit la Prière des tirailleurs sénégalais, rappelant l’offrande extraordinaire des « volontaires libres qui offraient leurs corps de dieux, gloire des stades, pour l’honneur catholique de l’homme », leur faisant prononcer la prière : « Nous t’offrons nos corps avec ceux des paysans de France, nos camarades... Que l’enfant blanc et l’enfant noir..., que les enfants de la France Confédérée aillent main dans la main » ; célébrant l’idéal de « la béatitude bleue méditerranéenne ». Dans Assassinats il vient d’élargir son cœur vers « les prisonniers sénégalais ténébreusement allongés sur la terre de France », prononçant le message le plus pur et le plus émouvant de la fraternité raciale : « Aucune haine votre âme sans haine, aucune rose votre âme sans ruse. 0 martyrs noirs race immortelle, laissez-moi dire les paroles qui pardonnent ». Ce sont les mêmes idées qu’il va redire en achevant l’introduction au volume que nous venons de rappeler si souvent : « Nous avons été le grain foulé au pied, le grain qui meurt, pour que naisse la Civilisation nouvelle. A l’échelle de l’Homme, intégral ». Et enfin la louange des femmes de France, des créatures qui, révélant le côté le plus doux, le plus sûr de la fraternité entre les deux races, tel que la féminité peut le manifester, furent les sœurs, les anges tutélaires des pauvres soldats noirs capturés par les Allemands : « Vos lettres ont bercé lettres nuits de prisonnier... de mots doux comme un sein de femme, chantants comme un ruisseau d’avril. Petites bourgeoises et paysannes, pour eux seuls vous ne fûtes pas avares... Seules vous entendiez ce battement de cœur semblable à un tam-tam lointain... Pour eux vous fûtes mères, pour eux vous fûtes sœurs. Flammes de France et fleurs de France, soyez bénies ! ».
La francophonie exploite ainsi toute sa tâche, révélant que la culture française est vraiment la fille aînée de Rome, parce qu’elle renouvelle les miracles accomplis par la civilisation romaine en développant les contacts avec d’autres peuples, d’autres races, en les amenant à la fusion avec l’Occident. Et c’est dans ce cadre qu’on peut placer à bon endroit la familiarité avec la culture latine, c’est-à-dire avec la souche glorieuse de tous ces processus culturels. Le mérite extraordinaire de Léopold Senghor c’est d’avoir compris la nécessité de rattraper la chaîne et d’en envelopper l’Afrique noire pour qu’elle devienne une étape fondamentale, une composante essentielle pour la création de la nouvelle civilisation universelle, qui vise Rome comme son point originaire. C’est dans ce sens qu’il faut entendre les paroles du Président Senghor lors de l’inauguration de l’Université de Dakar (décembre 1959) [11] : « Il n’est pas question d’abandonne l’héritage gréco-latin, celui d’Aristote et de Descartes, il n’est pas question de rejeter la raison discursive ; il s’agit de l’adjoindre à la raison intuitive pour nous faire une raison Plus raison, qui, seule, nous permettra une saisie intégrale du monde. Alors l’Homme ne sera plus mutilé, aliéné à soi, parce que la nature n’aura plus été mutilée, aliénée il nous. Alors, seulement, nous pourrons, sur des bases solides, construire la Civilisation de l’Universel. (...) L’Université de Dakar, Amazone des temps modernes, (...) sort de l’Océan humide, visage noir, et casquée, telle Minerve aux yeux pers. Je salue, en l’Université de Dakar, le haut lieu africain du donner et du recevoir ».


[1] Ces pensées sont faciles à trouver dans Liberté 1. Négritude et humanisme, Paris 1964, pp. 437-39. Dorénavant nous allons abréger ce titre par le sigle Né. et hum.

[2] Né et hum., p. 356.

[3] Né. et hum., p. 38.

[4] Né. et hum., p. 354.

[5] Dakar 1977.

[6] V. Né. et hum., p. 9 : Nous avons tout oublié... : les deux cent millions de morts de la Traite des Nègres, les violences de la Conquête, les humiliations de l’Indigénat ».

[7] V. Né. et hum., p. 14.

[8] V. Né. et hum., p. 17.

[9] V. Né. et hum. pp. 318-19.

[10] V. Né. et hum., p. 296-97.

[11] V. Né. et hum., p. 298.




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