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MODES CONFLICTUELS DE SAVOIR ET DE CROIRE. L’INITIE D’OLYMPE BHELY-QUENUM
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Ethiopiques n°71.
Littérature, philosophie, art et conflits
2ème semestre 2003

Auteur : Lydia MARTEL [1]

Cette lecture de L’Initié d’Olympe Bhêly-Quénum met l’œuvre en perspective avec le phénomène de mythification défini par Eleazar Meletinsky [2], qui correspond au réenchantement du monde ou à la nouvelle transcendance postulée par Luc Ferry [3]. Ce phénomène, qui contribue à la (re)définition des identités contemporaines, se manifeste dans les multiples discours sociaux et est réfracté dans les œuvres littéraires. Il détermine, ici, la présence de mythèmes qui marquent la lutte du héros pour son plein épanouissement, lutte en laquelle est d’ailleurs projeté le conflit axiologique que vit l’auteur en regard, notamment, des modes de savoir et de croire occidental et africain.
Le mythème de l’empathie se démarque, dans le récit, comme indice de la rationalité mythique intrinsèque à l’énonciation romanesque. Ce type de rationalité, qui vise toujours à relier ce qui est séparé, caractérise le topos de l’entre-lieu entre soi et l’autre, l’ici et l’ailleurs, de même que la transition entre deux états, passé et à venir. Au cœur de l’expérience humaine, se trouve l’incertitude du devenir, détresse générée par une forme de suspension dans le temps, et que la narration vise à résoudre. Pour tenter d’échapper à l’inconfort de la nudité intérieure, l’esprit se réfugie, par l’imagination, dans les souvenirs du passé, les dogmes du présent ou les projets d’avenir. La force morale et la valeur humaine se mesurent à l’aune de l’aptitude à supporter la nudité permanente au cœur de l’impermanence, pour reprendre des termes bouddhistes. Cette nudité correspond à une direction transcendante de l’énergie psychique, tandis que les souvenirs, certitudes et projets équivalent à un mouvement immanent.
Ce qu’être humain veut dire est soit une constante errance entre ces palliatifs imaginaires - c’est alors que l’on parle d’exil intérieur, voire de schizophrénie -, soit un va-et-vient entre la nudité permanente - l’ici et maintenant de la mystique orientale - et ces palliatifs. Le roman, comme texte réfractant l’énonciation d’un sujet dans le monde, donne à lire l’errance de ce sujet entre sa nudité permanente et les pôles ou repères sociaux qui le délimitent, le définissent. Le héros de L’Initié aspire à l’expérience la plus constante possible du « vide en soi », à laquelle il ne pourra parvenir sans avoir d’abord nommé les balises qui le délimitent. Dans cette étude, je soulignerai quelques-unes des stratégies narratives et rhétoriques déployées par Olympe Bhêly-Quénum dans l’énonciation du système de valeurs auquel lui-même et son personnage adhèrent, et qui déterminent leur identité.
Ce roman raconte l’histoire de Marc Tingo, jeune Africain ayant réussi des études de médecine en France, et revenu dans son pays avec son épouse française. Les situations du quotidien et les problèmes de ses concitoyens lui semblent toujours remédiables, et il ne se sent jamais démuni face à eux. Tout lui réussit, et il apprend petit à petit à concilier, en lui-même, les plus grandes contradictions. En plus des approches méthodiques spécifiques de la science occidentale, Marc a été initié à la « force opératoire des noms premiers » par son oncle, alors qu’il était enfant. Seul initié de sa génération, il a vécu, parmi les siens, une première forme d’exil intérieur. Puis les études en France ont complexifié son expérience, peuplant son territoire imaginaire de modes de savoir dont il ressent les contradictions comme une aporie.
Si Marc Tingo parvient à réconcilier les traits culturels africains et européens, il n’arrive pas toujours à relier ces balises identitaires au centre de son être, au lieu précis de sa nudité permanente, à partir duquel s’exerce son pouvoir d’initié. Un vide absolu se crée en lui épisodiquement, comme l’œil d’une tornade de données et de stimuli, où se produit l’adhésion entre la pensée et la chose. Les forces de la nature extérieures à lui-même et les symboles représentant les multiples parties de sa propre personne, auxquelles il a été initié, lui servent à neutraliser les émotions inutiles ou nuisibles. Associées aux symboles dans le vide qui se crée en lui, celles-ci sont alors simplement anéanties. C’est ainsi que, même s’il est intraduisible en langage courant ou savant, son savoir africain agit.
En outre, Marc est invité à parachever son identité en devenant un homme intégral, transparent et malléable à l’égard des injonctions de l’instance supérieure d’énonciation que constitue l’inconscient collectif, ainsi que de la logique implacable des idées et des faits qui le poussent à l’action. Ce sont ces facteurs d’influence qui se rencontrent en lui-même, qui font de lui l’agent potentiel d’une médiation entre la nature et deux cultures. Il ne peut accomplir cette médiation qu’en tenant compte à la fois des principes de la science occidentale et du « processus [...] interne, secret, lié à la nature et à la valeur symboliques d’un langage fermé sur sa propre autonomie [4] ». Marc est donc isolé dans son incapacité de traduire des réalités qu’il conçoit mais ne peut ni nommer, ni expliquer. Son rôle social de médecin et de père de famille est clairement défini et le satisfait relativement, mais ces balises identitaires sont appelées à se modifier en fonction de son progrès spirituel, c’est-à-dire de la fusion de plus en plus grande, en lui-même, de ce qu’il ressent et perçoit.
L’ascèse dans laquelle se trouve le personnage correspond, en termes psychanalytiques, à l’archétype du Soi, au cœur des autres complexes et archétypes chaotiques. Le Soi est en quelque sorte le chef d’orchestre des rencontres synchronistiques par lesquelles il oblige l’individu à s’initier à de nouveaux aspects de lui-même. En y ayant recours, on met en œuvre un mode de créativité qui, entre la réalité et le rêve, « permet de réinventer le monde au lieu de le subir [5] ». Marc évalue constamment sa relation aux êtres et aux choses dans cet espace intérieur avant de passer à l’action et, quand la réalité qui l’entoure ne requiert pas son attention, il se maintient dans un état de rêve éveillé. Les scènes de son passé qui lui reviennent et auxquelles il s’attarde ne constituent pas, alors, des palliatifs à l’inconfort de sa nudité intérieure, mais des modèles pour les gestes qu’en vertu de sa disposition psychique, il sait devoir poser dans le présent et l’avenir. C’est ainsi que Marc vit, sans le reconnaître pleinement, dans une rationalité mythique où les modèles du passé, en l’occurrence les enseignements de son maître initiateur, occupent une fonction paradigmatique.
Olympe Bhêly-Quénum expose, dans son roman, des réalités spirituelles qui le fascinent. Lui-même de foi chrétienne, il discerne, dans la foi de ses ancêtres, les forces véritables et celles qui ont été déviées en un usage démagogique. Il crée, conformément à la règle d’opposition qui, selon Tzvetan Todorov [6], régit les rapports entre les personnages, trois représentants de ces visions du monde : Marc Tingo, son oncle Atchê l’initiateur, et le féticheur Djessou. S’identifiant lui-même à Tingo, il réunit au mieux, en son héros, les pouvoirs de la science moderne et de la sapience séculaire. En 1964, année où le manuscrit a été complété, une certaine mythification, garante d’une plus grande hybridation culturelle et réfractée dans les romans ultérieurs [7], n’apparaît pas dans L’Initié. La conscience collective moins hybride de l’époque ne permettait pas à l’auteur de vivre ces différences culturelles autrement que sur un mode conflictuel. C’est pourquoi il n’a pu créer qu’un personnage incapable de nommer et d’expliquer la puissance qui agit pourtant en lui et à travers lui. Toute l’œuvre est portée par la tension intellectuelle qui habite le personnage, et qu’il ne semble sur le point de relâcher qu’à la fin du roman, au trépas de Djessou, son antagoniste.
Ce texte est donc l’expression d’une conscience tourmentée par une logique dichotomique. L’auteur insiste, en effet, sur les qualités les plus hautement rationnelles grâce auxquelles son personnage résiste à l’invasion de son monde intérieur par l’irrationnel. Il valorise la maîtrise des instincts en exposant ses connaissances sociologiques et en illustrant, dès le début de l’œuvre, les notions théoriques qu’il a étudiées. Bhêly-Quénum montre aussi, à la première occasion, la grande capacité de contrôle de son héros qui, au lieu de lapider un agent de police coupable d’un geste révoltant, dirige sa colère autre part et lance une pierre sur une fenêtre. De même, Marc tisse les idées et jongle avec les chiffres et les faits de manière pragmatique, froide et sèche chaque fois qu’il prononce une conférence. Il tient à ne pas émouvoir, mais plutôt à présenter une forme de dissection, d’autopsie de l’Afrique coloniale. Des épithètes comme « organisé et méthodique » (I, p. 26) reviennent constamment et forment dans l’histoire un mouvement d’oscillation avec la faculté qu’a le personnage de puiser au fonds des noms premiers, le si puissant ensemble de représentations symboliques des grands initiés d’Afrique. Parallèlement à cette faculté, c’est celle de la foi ainsi que la capacité de ne jamais penser à la mort que Marc devra continuer de développer. Seule cette disposition, qui s’apparente à la volonté de vivre dans la vacuité intérieure permanente, lui permet d’accepter l’ordre de noumènes et de phénomènes qui peuvent, autrement, sembler ambigus ou contradictoires.
Même si des conflits persistent dans sa vie, Marc est parvenu à un métissage relativement harmonieux entre les éléments africains et européens de son éducation. Il a été initié selon la tradition et incarne un mouvement d’avant-garde, se trouvant au cœur des enjeux conflictuels entre la modernité et les forces rétrogrades du milieu africain incarnées par Djessou. Le héros ne surmontera cette difficulté qu’en se laissant habiter par la présence d’Atchê, son oncle initiateur porteur de la mémoire de ses ancêtres, et qui personnifie le lieu de sa rencontre avec la totalité. Même si Marc ne comprend ni pourquoi ni comment cela se produit, c’est toujours la voix d’Atchê qui le guide dans ses actions : « “Ni décor, ni rituel : tout est intérieur”. Pour avoir été réceptif, intensément perméable à l’enseignement de cet homme, sa voix revenait doucement dans ses oreilles dans les instants cruciaux » (I, p.137). Cette figure cristallise la disposition psychique de nudité intérieure grâce à laquelle le personnage arrivera à nommer, définir et expliquer, ne serait-ce que par analogies et métaphores, les réalités qu’il constate mais qui s’inscrivent dans une logique autre que celle que lui a inculquée son éducation européenne. C’est alors qu’il complétera réellement son initiation en trouvant, sinon le langage, à tout le moins la vision d’ensemble grâce à laquelle disparaîtra le malaise que fait naître en lui l’incompréhension. C’est alors que se résoudront ses conflits intérieurs.
Quand le héros doit parler des forces du monde nègre à ses amis africains et européens, il insiste toujours sur leur caractère inexplicable et se voit dans l’obligation d’user de métaphores. Il lui est difficile d’en parler puisque, selon lui, « elles échappent à toute logique et se situent par-delà le symbolisme de l’art nègre traditionnel » (I, p.50). Néanmoins, lors d’un exposé au Musée de l’Homme, il a recours au vocabulaire phénoménologique pour préciser que les noms premiers, non pas eidétiques mais nouménaux, constituent la racine des arts et des sciences africains.


Même s’il n’est guère possible de décrire les mouvements de l’âme autrement que par l’usage de métaphores, cette nécessité s’inscrit dans une compréhension relevant d’une vision hétérogène du monde qui reconnaît mieux, aujourd’hui, la rationalité ou la logique mythique. Cette compréhension qui, avec la reconnaissance de nouvelles transcendances, s’étend peu à peu dans la conscience collective comme dans les œuvres qui la réfractent, permet de mieux accepter la coexistence des contraires, ainsi que les réalités telle la force opératoire des noms premiers. Le personnage de Bhêly-Quénum résoudra son conflit intérieur et accomplira sa fonction médiatrice entre les deux cultures qu (’)i(l) (l’)habite(nt) quand il s’autorisera plus d’analogies entre elles.
La plus grande part de l’histoire est constituée par la description des actions et des voyages intérieurs de Marc. Le décor extérieur de toutes les situations est dépeint avec précision, de même que les moments où Marc y est présent en esprit et les modalités de cette présence. Mais s’il n’y est pas, l’élément déclencheur de son absence est mentionné par un indice culturel discret, par une réminiscence subtile. Ces aspects du récit, de même que la manière dont le personnage syntonise une autre fréquence noétique que celle qui correspond à l’environnement matériel immédiat, participent de la rationalité mythique de l’énonciation romanesque, puisqu’ils montrent la cognition d’un initié. S’il arrive, par exemple, que ses premières impressions le trompent, Marc est bien vite plongé « au sein de la réalité » (I, p.37). De même, il tire profit des migraines dont il est régulièrement affecté en observant cliniquement ses propres symptômes, bien qu’il soit capable de mettre fin à sa souffrance.
Ces actions permettent à l’auteur de décrire en détails le mécanisme de la pensée du héros. Quand celui-ci reçoit une lettre d’Apolline, son amie, lui annonçant ses fiançailles avec un autre homme, il est terrassé par un malaise qui le confronte à la mort. Partant de son amie Apolline et de l’information selon laquelle elle épousera un autre homme, sa pensée rencontre la mort et est au même moment rejointe par l’injonction de l’oncle Atchê de ne jamais penser à la mort. Telle est la règle d’or qui fait de l’homme un initié. La pensée de Marc se tourne alors vers Corinne, qui deviendra son épouse, avant que la migraine ne l’assaille à nouveau. Et il riposte « aussitôt en prononçant le nom premier pertinent avec la conviction d’avoir vu, en même temps, le monde à l’état brut, dans sa nudité originelle et informe, et happé, au niveau de la palpitation, l’informulable jailli du chaos de l’inconscient » (I, p.40).
Par ailleurs, la fréquence de sa violente migraine et, surtout, la description détaillée de ses maux laissent entendre que Djessou, confronté plus d’une fois à Tingo lors de ses vacances, « travaille » sur lui à distance. « [L]e sentiment précis [qu’il a] que quelqu’un s’acharn[e] à vider son crâne du contenu de son cerveau sans en laisser la moindre miette » (I, p.38) prépare le lecteur à une scène subséquente du roman, au cours de laquelle Djessou dissèque symboliquement le corps de Marc en usant uniquement de sa connaissance des noms premiers. Djessou, antagoniste de Marc et du défunt Atchê, tente de détruire Marc en l’attaquant de l’intérieur. Quant à Atchê, la mémoire de son identité se fond dans la nature d’initié de Marc au fur et à mesure que celui-ci l’accepte.
L’auteur dénonce, à travers le personnage de Djessou, les raccourcis mensongers sur le chemin spirituel. Il imprime à son récit un sens du tragique en vertu duquel Kofi-Marc Tingo devient emblématique des actions musclées à entreprendre pour faire changer le cours des choses. Ses parents lui demandent de faire la paix avec Djessou, mais ce nom désigne précisément, dans le contexte des noms premiers, la mort à laquelle son état d’initié lui interdit de penser. Aucun des membres de sa famille n’étant au fait de ce principe, il se voit obligé d’affirmer avec force qu’au risque de les mettre en danger, il n’accédera jamais à leur demande. Deux conceptions de l’initiation ressortent de l’étude de cette œuvre : une vision obscurantiste et dominatrice selon laquelle le détenteur de ce pouvoir en fait une prérogative entourée de mystère et d’opacité afin de manipuler autrui ; et une volonté de transparence, vision éclairante et de partage en fonction de laquelle l’initié cherche une manière de transmettre son savoir pour que tous en viennent à acquérir le pouvoir nécessaire à leur épanouissement. Marc, de plus en plus habité par Atchê, de plus en plus perméable à ses enseignements et à ce qui l’entoure, incarne cette seconde vision.
Le roman s’achève sur la mort de Djessou, personnification de l’abus de pouvoir et de la manipulation des foules. Frappé par la foudre, il apparaît comme maudit aux yeux de ses concitoyens qui en font un bouc émissaire. Toutefois, l’auteur désapprouve leur attitude et préfère valoriser, conformément à la mystique africaine et chrétienne [8], la démarche de Marc, « un travail complexe, une opération consistant à œuvrer sans cesse sur soi jusqu’à devenir intérieurement un homme intégral » (I, p.96). C’est en dépeignant la position axiologique de son personnage que Bhêly-Quénum exprime la sienne et, s’énonçant via son texte, tente de résoudre ses conflits intérieurs.
L’énonciation romanesque, avec sa rationalité mythique, cherche à relier ce qui est séparé. L’œuvre de Bhêly-Quénum présente donc une forme de médiation, non seulement entre le Soi du héros et ses repères culturels, mais aussi entre son intériorité et le monde qui l’entoure. C’est ainsi que Tingo se doit d’accepter son corps comme objet transitoire. La manière dont il s’imprègne des lieux où il séjourne, par exemple, illustre la fonction de communication et de captation de la peau. Dans la logique mythique, le rapport symbolique aux lieux crée une interaction avec l’environnement, qui fait en sorte que l’on est transformé par lui. En décrivant Marc passant tout son temps libre à marcher dans les rues de Rome et de Milan pour profiter le plus possible de ces villes, lors de son séjour italien, Bhêly-Quénum laisse entendre que son personnage jouit d’une sensibilité osmotique de cet ordre, même s’il résiste à la perméabilité dont s’accompagnerait son état d’initié total. Cette perméabilité constituerait, en effet, la médiation la mieux réussie entre plusieurs états de faits, systèmes et lectures de l’environnement via le corps, l’affect et la psyché du personnage.
Le corps du héros n’est pas qu’organe de réception, il est aussi moyen de transmission de l’énergie déployée dans ses actes créatifs, qu’ils soient thérapeutiques, défensifs ou éducatifs. Après l’épisode de l’émeute étudiante, par exemple, « il se sentait [...] tout chose de s’être servi de son autorité ; il en avait éprouvé la violence dans tout son corps avant que le transfert se fût déchargé sur l’agent qui le subit en rugissant » (I, p.13-14). Son oncle l’avait d’ailleurs mis en garde, lors de son initiation, contre certaines conséquences de l’usage des forces naturelles qui lui étaient révélées. L’existence de celui qui les utilise abusivement se voit raccourcie, de sorte que l’initié doit être en mesure de sentir quand il est nécessaire d’y avoir recours.
La lutte que mènent en Marc les modes de savoir et, surtout, les systèmes de valeurs, détermine son action en société. En décrivant le décor de la vie africaine de Marc et de Corinne, Bhêly-Quénum raconte quelques anecdotes de la jeunesse de Marc liées aux lieux qu’il traverse. Il mentionne, notamment, comment le quartier « européen » a été forcé de tolérer la présence des Noirs, grâce aux membres du Congrès pour le développement culturel des jeunes d’Oukô qui avaient violé les interdits administratifs. Figures de transition, hybrides, tricksters, ces jeunes avaient eu pour fonction sociale de bouleverser les règles établies. Toutefois, la plupart d’entre eux n’ont cherché qu’à acquérir des privilèges généralement réservés aux ressortissants européens. Incapables de plonger dans la solitude de leur for intérieur comme des initiés, ils n’ont pas été en mesure de relativiser profondément les systèmes de valeurs qui leur étaient proposés. Limités à l’errance entre différents modèles culturels, ils se retrouvent exilés dans la culture des autres. Marc, quant à lui, a beau faire partie de cette génération transitoire, il se distingue de ses congénères. Alors que la plupart des « couples dominos », comme Corinne et lui, se sont installés au bord de la mer dans le quartier européen, eux ont opté pour « le centre de la ville palpitant de vie » (I, p.64). L’auteur énonce clairement que si les autres avaient déjà presque gagné une bataille psychologique avant même que Marc soit allé étudier en Europe, lui devait « livrer une autre bataille contre des forces inexplicables qui terrassaient de peur son pays natal » (I, p.64).
Si, entre 1964 et 1980, les conditions économiques et politiques des sociétés africaines ne se sont pas améliorées, d’autres personnages réels et fictifs ont participé à cette bataille. Ce faisant, ils ont élaboré un nouveau langage découlant « d’un mégatexte transgressant les frontières des genres et des œuvres littéraires ou autres [9] ». Marc Tingo ne sortira vainqueur de cette bataille que dans la mesure où il conviera ses concitoyens à une nouvelle forme de rituel thérapeutique au cours duquel ils verbaliseront leurs angoisses et en assumeront collectivement le poids, au lieu de les somatiser. Pour ce faire, il lui faudra cesser de résister au mode de savoir ancestral et à ce que la société attend de lui.
Dans ses fonctions de médecin à Oukô, le héros obéit à des principes semblables à ceux des rituels thérapeutiques, et qui considèrent l’ensemble des facteurs sociaux comme des agents potentiellement pathogènes. En notant qu’un de ses patients souffre d’une obsession morbide de la culpabilité, il souligne que « [l]e remède n’est nulle part ailleurs que dans cette ville [, et qu’i]l fau[dra] parvenir à tuer cette peur » (I, p.59). Par ailleurs, l’auteur décrit en détails, par le regard de son personnage, les danses rituelles vaudou auxquelles assiste celui-ci qui, tout en étant fasciné par les aspects psychopathologiques du vaudou, condamne la part de spectacle démagogique de ces pratiques.
Marc ne saisira l’essentiel de ces forces agissantes qu’à partir du moment où il aura laissé la voix de son oncle vaincre, dans son espace intérieur, la présence de Djessou. Plus que médecin, il sera alors thérapeute et jouera, au sein de sa société, un rôle d’éducateur et de promoteur d’une prise de conscience et d’une verbalisation de maux causés le plus souvent par des nœuds psychiques. Sa pratique de médecin « sur le terrain », ainsi que le journal qu’il a fondé et qui, à plus vaste échelle, dénonce les abus sociaux et politiques, constituent les premiers pas du personnage vers l’accomplissement de sa mission. S’il ne procède pas par la tenue de rites au sens habituel, son action correspond à certains éléments de l’armature du rituel. Marc est appelé, en effet, à jouer métaphoriquement les rôles de meneur de rite, de guérisseur et de messager de transe, c’est-à-dire de médiateur entre les membres vivants et défunts de la société.
Le caractère instinctif, intuitif et sensitif de Marc, qui est constamment souligné en contrepoint de sa détermination et de son esprit rationnel, laisse présager dès le début du roman qu’il cessera de résister aux injonctions de plus en plus pressantes de sa collectivité. Au chapitre premier, le romancier décrit son personnage se rendant chez l’un de ses patients en traversant le quartier le plus populeux de la ville, qui semble « avoir pour matrice cet artificiel quartier européen organisé à quelques pas de la mer » (I, p.64). Il établit alors un parallèle entre ce quartier qui continue d’exister, bien que, malgré l’attitude des citadins, ce dernier traduise autre chose qu’à l’époque de sa construction, et le fugace parfum d’un mets local. Marc est d’avis que l’ancienne permanence de l’Europe coloniale n’a plus à être considérée par ses concitoyens comme le point de convergence de toutes leurs activités. Selon lui, seule l’invitation à revenir à une vie fondée sur un mythe unificateur, que leur lanceraient des dirigeants initiés, aurait le pouvoir de mettre fin à leur aliénation.
L’effluve de poisson fumé que perçoit Marc au marché éveille en lui une réminiscence lui rappelant le passé tout en l’appelant dans le présent. Il reçoit ce stimulus dans son vide intérieur, à partir duquel il se laisse guider dans l’action concrète, présente et future. Il aimerait voir ses concitoyens jouir de la même lucidité et de la même force. Après avoir bien marchandé selon la coutume, il a acheté le poisson susceptible de satisfaire son envie de monyo, et il a cessé d’être obsédé par le désir à la fois présent et passé de ce mets. Le romancier décrit en détails la sensibilité du héros et la façon dont il compte y apporter une réponse. Il montre la prédisposition de Marc à communier avec tous les sens en compagnie des siens. Cette scène permet au mythème de l’empathie, qui constitue l’un des fondements des pratiques rituelles cimentant une société, de se révéler dans l’écriture.
Le personnage chez qui se manifestent le plus fortement les attentes sociales envers Marc est sa mère, avec qui il entretient une relation pleine d’espoirs et de désillusions. Femme d’affaires prospère, analphabète et voduniste [10], celle-ci croit en la nécessité d’une réforme sociale et économique grâce à laquelle l’agriculture serait développée, de petites et moyennes industries créées, quelques grandes entreprises installées et la masse des travailleurs initiée à l’épargne. Elle rêve de « lancer son fils dans l’arène politique afin de le voir devenir député et, peut-être, un jour, ministre en France » (I, p.68). Mais la haine de Marc pour la politique telle qu’elle est pratiquée dans son pays le pousse à rester médecin. A ses yeux, la politique est un art au même titre que la médecine et le politicien doit d’abord « comprendre les masses, déceler leurs secrets, appréhender les forces profondes qui motivent leurs actions et réactions, afin de toujours les prévoir pour les devancer » (I, p.72).
Marc condamne les motivations des politiciens actuels plus qu’il ne doute de leurs capacités. L’auteur le présente comme le seul de sa génération à appréhender avec justesse le potentiel et les rouages de l’action politique. Son rôle dans l’instauration d’une presse d’opinions et le traitement qu’il administre à ses congénères politiciens guidés par leur cupidité et empoisonnés par Djessou, conduisent logiquement le héros vers une nouvelle carrière. Dans cette perspective, les scènes de traitement thérapeutique des candidats aux élections empoisonnés peuvent être considérées comme des métaphores de l’action politique que pourrait accomplir Tingo.
Olympe Bhêly-Quénum emprunte la subjectivité de son personnage pour dénoncer les abus et les supercheries dont procède la misère économique, morale et intellectuelle de la société africaine. En véritable justicier, Marc Tingo ne laisse à personne le loisir de se complaire dans les illusions et les opiums, qu’ils soient religieux ou éthyliques. N’étant touché par aucun des dogmes en vigueur dans sa société, il se considère comme un être libre. Cependant, tout indique qu’il ne fait encore que résister à l’appel de la participation mystique et se nourrit lui-même d’illusions, comme sa mère le lui fait remarquer sagement : « - Il n’y a pas d’homme libre, mon enfant ! s’écria madame Tingo » (I, p.100).
Si, à l’issue du roman, le héros cède à la pression sociale pour entrer dans l’arène politique, la vision de sa mère, bien que naïve ou mal dégrossie, se sera accomplie. Les idées-forces qu’il porte et qui le portent sont puissantes et ont besoin d’un canal plus large que sa vie de médecin pour être proclamées. L’esprit de Marc est brillant et ses jugements sans appel quant aux causes des inégalités sociales et économiques qu’il constate quotidiennement. Contrairement à ses compatriotes ou aux Européens vivant sur place, il n’anesthésie pas sa sensibilité devant la misère humaine. Le contraste entre les quartiers européen et africain constitue toujours un choc pour lui, et il épouse la cause des démunis. À travers l’énonciation de son personnage, l’auteur s’énonce lui-même et se prononce quant aux solutions à apporter au marasme social. L’engagement profond de son œuvre réside en ces médiations continues, en ces retours d’exil, produits par les actes réflexifs et narratifs vécus par l’écrivain dans son for intérieur, dans son intimité et dans sa vie sociale. Ce sont ces actes qui constituent la substance de son écriture.
Marc Tingo renforce son identité d’initié dans la mesure où il assume de vastes responsabilités. Cette implacable logique lui est révélée graduellement par des hasards nécessaires, des enchaînements de circonstances et d’idées-forces devant lesquels il rend les armes graduellement. Après la mort de Djessou, il semble avoir franchi un pas de plus dans cette voie de participation mystique. Pourtant, il s’éloigne de son épouse en se laissant habiter par le savoir africain. Il a beau reconnaître, en effet, « la connaissance des choses cachées » dans les Évangiles que Corinne lit chaque jour, il n’arrive pas à relier ces deux voies d’accès au sacré. Initié selon les règles de l’art, Marc ne voit pas comment transmettre son savoir.
Depuis l’écriture de cette œuvre, l’éclatement des structures de la société traditionnelle s’est poursuivi et des stratégies de communication transculturelle se sont développées. Plusieurs romans ultérieurs présentent donc des personnages européens pouvant être initiés, de même que l’invention de formes d’initiation individuelles. Le faible degré de mythification atteint en 1964 détermine le fait que Bhêly-Quénum, tout en défendant constamment le mythème de la nécessaire reconnaissance des « forces agissantes » de l’Afrique, reste sur ses gardes à leur endroit. Son héros fait preuve d’une parfaite maîtrise de lui-même et d’une extrême rigueur dans son observation et son analyse des situations. Il affirme n’adhérer à aucune croyance ni à aucun dogme, si ce n’est le rationalisme newtonien, la seule et bien inappropriée logique dont il dispose pour tenter de comprendre les pouvoirs ancestraux qu’il constate et utilise. Cramponné au seul mode d’explications appris en Europe, il est exilé intérieurement et socialement. Lors de la création de ce roman, la nécessaire et irrépressible rationalité mythique présente dans les discours sociaux, les œuvres d’art et les textes narratifs était moins largement reconnue qu’aujourd’hui. Reflet de son époque et de son milieu, l’œuvre d’Olympe Bhêly-Quénum ne pouvait donc avoir pour héros qu’un exilé culturel.


[1] Université de Laval

[2] Au sujet de la mythification, voir Eleazar M. MELETINSKY, The Poetics of Myth, [1976] traduction de Guy Lanoue et Alexandre Sadetsky, New York and London, Garland Publishing, 1998.

[3] Voir Qu’est-ce qu’une vie réussie ? Paris, Grasset, 2002.

[4] OLYMPE, Bhêly-Quénum, L’Initié, Paris, Présence africaine, 1979, p. 171. Désormais, les références à cet ouvrage seront indiquées par le signe I, suivi de la page, et placées entre parenthèses dans le corps du texte.

[5] VEZINA, Jean-François, Les hasards nécessaires. La synchronicité dans les rencontres qui nous transforment, Montréal, Éditions de l’Homme, 2001, p. 154.

[6] Voir Tzvetan TODOROV, « Les Catégories du récit littéraire », dans Communications no. 8, Paris, Seuil, 1966.

[7] Voir Josée Lydia MARTEL, Redevenir nobles. La poétique de la mythification pour une lecture du roman africain francophone, Thèse de doctorat, Université Laval, décembre 2002.

[8] À ce sujet, voir Jean-Claude GUILLEBAUD, La refondation du monde, Paris, Seuil, 1999 et René GIRARD, Le bouc émissaire, Paris, Grasset, 1982.

[9] SEMUJANGA, Josias, Dynamique des genres dans le roman africain. Éléments de poétique transculturelle, Paris, Montréal, L’Harmattan, 1999, p. 19.

[10] Néologisme proposé par Olympe Bhêly-Quénum.




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