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VISAGES PRESENTS DU SOCIALISME FRANÇAIS, P. Mauroy : "Héritier de l’avenir" (Stock), C. Estier : "La plume au poing" (Stock), J. Rous : "Tiers-Monde- Réforme et révolution" (Présence Africaine et NEA).
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Ethiopiques numéro 14
revue socialiste
de culture négro-africaine
avril 1978

Auteur : Jean-Pierre BIONDI

Trois livres récents, trois sensibilités, trois expériences différentes de militants socialistes français.
Pierre Mauroy d’abord, numéro 2 du P.S. actuel après F. Mitterrand, héritier de cette tradition socialiste et ouvrière du Nord qui donna des hommes comme Jules Guesde, Bracke, Léo Lagrange ou Roger Salengro. Pierre Mauroy, c’est la fidélité : chose rare en France au cours des vingt cinq dernières années, il n’a jamais quitté son Parti d’origine, la SFIO, et c’est tout naturellement en quelque sorte dans la foulée, qu’il s’est retrouvé parmi les dirigeants du Parti rénové. Situation privilégiée d’où il a pu observer et analyser au long des années la naissance et la croissance du présent premier Parti français.
Mauroy allie harmonieusement les qualités d’un militant total : gestionnaire, homme du concret, sans cesse présent sur le terrain des luttes, il est député-maire de Lille, président du Conseil régional du Nord, secrétaire national à la Coordination et responsable de la plus puissante Fédération départementale de son Parti, doctrinaire il est l’un des porte-paroles en vue du socialisme réformiste qui appartient à l’histoire même du mouvement ouvrier international.
Dès l’origine, sa vie se confond avec la cause qu’il défend, puisque dans son village natal d’ouvriers du Cambrésis, Haussy, le combat pour la justice passe inévitablement par le socialisme. Membre des Jeunesses Socialistes à 17 ans, il en devient, cinq ans plus tard, le Secrétaire National. Toutefois les avatars de la SFIO sous la 4e République, et notamment les difficultés de ce Parti afférentes à la crise de la décolonisation, le conduisent à prendre, sans pour autant démissionner, ses distances avec la direction de Guy Mollet.
En 1963, un an après la fin de la guerre d’Algérie, l’occasion lui est enfin réellement offerte de contribuer à la réorientation du Parti. Dès lors, le chemin est tracé : c’est celui de l’Union de la Gauche, ouvert par la candidature, en 1965 de François Mitterrand contre le général de Gaulle, c’est surtout celui de la réunification des socialistes, qui connaîtra son apothéose au Congrès d’Epinay en 1971. Dans cet effort de rassemblement et de clarification, la part de Mauroy a été et est encore importante : « Héritiers de l’avenir », titre on ne peut plus explicite, le montre sans forfanterie. Arrêté à la veille de la préparation des élections législatives de mars 1978, ce document nécessaire pour comprendre la démarche des nouveaux socialistes en France appelle bien entendu d’autres chapitres. Attendons-les, puisqu’ils sont en train de s’écrire.


On peut en dire autant pour « La plume ail poing » de Claude Estier, bien que ce dernier, Parisien, issu d’un milieu petit-bourgeois quand Mauroy est provincial et d’origine populaire, soit arrivé au rendez-vous socialiste par un autre chemin. Exclu de la SFIO dès 1947, c’est seulement 24 ans plus tard, en 1971, qu’Estier retrouvera Mauroy. Entre-temps il aura été souvent le témoin, en tant que journaliste, parfois l’acteur, en tant que militant, des mille et une tentatives faites par la gauche française pour dépasser le dilemme stalinisme - social démocratie. Du quotidien « Libération » dirigé par le « baron rouge » d’Astier de la Vigerie, compagnon de route des communistes, à la collaboration la plus étroite avec F. Mitterrand, Estier a parcouru coins et recoins de l’espace tendu entre la SFIO et le P.C. Mais, pour lui aussi, le combat socialiste ne pouvait viser qu’un objectif primordial : l’union des forces politiques de la gauche, pour lui aussi la candidature unique de Mitterrand en 1965 a été la première victoire et le point de départ de la « remontée ».
Journaliste-militant, ou militant-journaliste, le « porte-parole » officiel du P.S. n’a pas voulu faire ici preuve d’idéologue, mais bien plutôt de chroniqueur, cher aux historiens à venir, et de pédagogue, -référence obligée des politologues. Dans cette guerre de trente ans pleine de bruit et de fureur qui se lit comme un roman d’aventures, les faits supplantent les idées tout en dégageant un enseignement riche de sens : ce pragmatisme, après tant d’ouvrages abstraits et rebutants, est comme une eau vive qui rafraîchit l’esprit et stimule l’espérance.
Mauroy, Estier, deux noms de la même génération politique, celle de 1965-1978, de l’Union de la Gauche et de la Rénovation socialiste. Mais le travail de ces hommes aurait sans doute été moins fécond, si, avant eux, d’autres n’avaient efficacement déblayé le chemin. Qui ne connaît Jean Rous, chez les socialistes français comme parmi les militants du Tiers-Monde ? Voici qu’aujourd’hui, l’ancien secrétaire général du « Congrès des Peuples contre l’Impérialisme » nous offre une Somme, sous forme d’un ouvrage intitulé « Tiers-Monde, Réforme et Révolution », qui regroupe des chroniques échelonnées sur les années 1967 à 1976. Comment pouvait-on d’ailleurs mieux préparer la renaissance du socialisme français qu’en sauvant son honneur même dans la lutte pour la décolonisation ? Jean Rous, depuis près d’un demi siècle, s’y est employé, souvent isolé et incompris.
Son livre commence par une synthèse des principes de la révolution du Tiers-Monde, en relation avec le socialisme ; il en dégage une stratégie : le « réformisme révolutionnaire ». Cette démarche est explicitée et développée dans les chapitres suivants dont chacun est consacré à un seul grand thème : ainsi « L’impérialisme aujourd’hui », « Les grands choix de l’Afrique et du Tiers-Monde », « Les diverses voies vers le socialisme », etc. Ce qui permet à l’auteur, partant des expériences des 30 dernières années et élargissant les problèmes jusqu’à leur plus grande dimension, de récupérer au passage les questions fondamentales du socialisme universel : la nature de l’impérialisme, les déviances du socialisme, le rôle des multinationales, la division internationale du travail, la contradiction entre le développement des forces productives et les rapports sociaux de production. Et de conclure qu’au-delà de la multiplicité de choix et de voies, la révolution demeure inséparable de son cadre international, comme en ont témoigné aussi bien Bandoeng, en 1955, que les conférences économiques d’Alger de 1967 et 1975 en remettant en cause les données mondiales. Pourquoi, conclut Jean Rous, décolonisation et renouveau du socialisme se rejoignent.
J’ai parlé de la fidélité de Mauroy à son Parti et de celle d’Estier à la Gauche. Il faudrait aussi évoquer la fidélité de Rous à l’idéal socialiste. Ainsi, du petit village ouvrier de Haussy aux grands rassemblements des « damnés de la terre », chacun trouve-t-il sa façon de mener le combat contre toutes les formes de l’oppression et de l’injustice.





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