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UN ORDRE GLOBAL DE COMMUNICATION
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Ethiopiques n°17
revue socialiste
de culture négro-africaine
janvier 1979

Auteur : Tomo Martelanc [1]

Le thème principal de la Conférence de l’IIC (Institut International des Communications) qui s’est réunie à Dubrovnik sous la même appellation que le titre du présent article, a fait l’objet d’une large approbation. On pourrait dire que le point d’interrogation que cet important sujet introduisait dans la discussion a fini par être remplacé par un point d’exclamation. Cette assemblée d’environ 250 scientifiques, communicateurs, travailleurs publics, membres émérites de gouvernements de 42 pays, dont près de la moitié sont des pays non-alignés ou des pays en voie de développement, a abouti à la conclusion, en outre de certaines considérations sceptiques, que le système de communication international subissait une crise profonde, que des initiatives radicales devraient être prises, afin d’introduire un ordre nouveau aussi dans ce domaine. C’est une thèse dont les non-alignés s’occupent depuis plusieurs années déjà et qui a trouvé son expression manifeste dans le Document final de la réunion au sommet des non-alignés à Colombo en 1976. Et la constatation du fait qu’un « nouvel ordre informatif » était tout aussi important qu’un « nouvel ordre économique » s’est trouvée confirmée également à cette assemblée, à laquelle les représentants des pays non-alignés n’étaient pas la majorité.
Le plus éminent des participants à la Conférence de l’IIC à Dubrovnik, Sean Macbride, ancien ministre irlandais des Affaires étrangères, lauréat du Prix Nobel et du Prix Lénine pour la paix, qui préside actuellement la Commission internationale de l’UNESCO pour l’étude des problèmes des communications, a déclaré que cette Commission avait pour tâche principale d’analyser tous leurs différents aspects, dans la perspective de l’instauration d’un nouvel ordre économique et de prendre des initiatives en vue de l’installation d’un nouvel ordre mondial de l’information ».
La tâche de la Commission internationale de l’Unesco est fondée sur l’opinion que la situation des processus de communication au niveau international, ainsi que dans de nombreux pays, provoque un déséquilibre et une inégalité dans l’exercice du droit à la communication mutuelle et à un échange réciproque d’informations et d’idées. Cela favorise de plus en plus l’influence politique, économique et culturelle dominante de certains pays, tend à maintenir l’état de dépendance des pays en voie de développement et limite la participation active des personnes et des masses à la vie de tous les jours et à une gestion démocratique de la société. Au cours des dernières années on assiste à une prise de conscience croissante de ces décalages et de ces inégalités dans le domaine de l’information et des communications, tant au niveau international, surtout entre les pays industrialisés et les pays en voie de développement, que sur le plan national, entre régions, communautés et groupes sociaux.
« Ces questions étaient l’objet d’une préoccupation croissante » déclara Sean Macbride à l’assemblée des participants à la Conférence de l’IIC à Dubrovnik. « Bien que cette situation soit particulièrement dénoncée dans les pays en voie de développement et par le mouvement des nations non-alignées, il y en a un grand nombre d’autres qui éprouvent et reconnaissent la nécessité de la changer et de l’améliorer rapidement et substantiellement. On sent de plus en plus que la situation actuelle ne peut pas continuer sans porter préjudice aux conditions socio-politiques et socio-culturelles dans différents pays et à la compréhension internationale, à la coopération entre les peuples et à la sauvegarde de la paix qui doit être édifiée dans l’esprit des hommes. »
En outre de nombreux faits et renseignements, scientifiquement établis et prouvés, qui ont été invoqués à la conférence à l’appui de l’effort à fournir pour un remaniement radical du système international des communications, le premier à prendre la parole à la conférence, le Dr Soedyatmoko, philosophe indonésien, écrivain et homme politique éminent, s’est rallié à cette façon de voir, mais du point de vue de l’éthique, même avec une note d’émotion. « La lutte du Tiers Monde pour un nouvel ordre économique international est, a dit le Dr Soedyatmoko, la manifestation d’un désir général de surmonter le dualisme structurel global qui réside au fond de l’ordre international actuel d’inégalité et d’injustice » et il a souligné que « du point de vue de la grande majorité du genre humain, non seulement l’ordre international actuel n’est pas viable, mais qu’il est même immoral. »
Au lieu de voir la communauté internationale s’attaquer aux problèmes que pose l’ordre injuste d’aujourd’hui non seulement sur le plan économique, mais aussi dans d’autres domaines et, partant, dans celui de l’information, on assiste aux efforts déployés par certaines forces encore toujours puissantes du monde au sein d’un système de communications international uniquement en faveur du maintien du principe notoire de « la libre circulation des informations » bien que l’on observe de plus en plus que ce mot d’ordre sert le plus souvent d’écran pour dissimuler beaucoup de vérités désagréables sur la structure véritable du cours des informations dans le monde. Comme l’a dit l’auteur de cet article dans son discours d’introduction du premier groupe de travail et à la conférence, « cela peut dissimuler, par exemple, la nature réelle de l’information à sens unique diffusée par les pays développés aux pays en voie de développement et par les grands pays aux petits, le monopole réel des distributeurs de nouvelles, l’immense fossé existant dans le développement des mass-media dans le monde, le fait que l’abondance et la pénurie existent ensemble dans les communications comme dans les sujets physiques. »


Des précisions

Ce sont des faits connus, mais la conférence de l’IIC n’en a pas moins cité de nombreux détails concrets, des résultats d’investigations et des illustrations convaincantes de l’état de choses réel de la circulation (non) libre des informations.
Le ministre tunisien de l’Information, M. Masmoudi, dans son exposé pour la Commission internationale de l’Unesco, mentionne le fait que les cinq plus grandes agences de la presse mondiale produisent les quatre cinquièmes des nouvelles internationales qu’elles diffusent dans le monde. Or, sur ce nombre, elles ne consacrent que 20 à 30% des nouvelles aux pays en voie de développement, alors que ceux-ci représentent les trois-quarts de l’humanité.
Il a également été établi que les pays en voie de développement importent au moins la moitié et, dans certains cas, près de 90 % des programmes télévisés des pays développés, tandis que les pays industrialisés produisent la majeure partie, les USA presque 100 % des programmes qu’ils émettent sur leurs écrans de TV. Une étude latino-américaine a établi que dans les 16 plus grands quotidiens de l’Amérique du sud, 39 % des informations internationales publiées sont fournies par l’UPI et 21 % par l’AP. Ces deux agences de presse américaines fournissent ainsi à la presse latino-américaine 60 % des nouvelles internationales. La même étude révèle que l’information relative aux événements mondiaux émanant de sources transnationales est tellement inégale qu’elle équivaut presque à une déformation des faits. Une importance exagérée est conférée aux événements de l’Europe occidentale et des USA (plus de 60 % ), tandis que les événements en Amérique latine même ne sont enregistrés dans leur presse qu’à raison de moins de 20 %. Quant à l’Asie et l’Afrique, on dirait qu’elles n’existent pas car la presse latino-américaine ne mentionne ces deux continents qu’à raison de 7,1 %.
Cette façon d’éluder la réalité, conséquence du déséquilibre de la distribution des nouvelles au sujet des événements dans le monde, est peut-être moins surprenante, bien que rien ne la justifie, si l’on prend en considération la répartition géographique des correspondants des grandes agences de presse.
En effet, il y a en Europe et en Amérique du nord deux fois plus de correspondants de ces agences que dans le reste du monde.
Pourtant, ce n’est pas seulement la circulation quantitative des informations qui provoque une sérieuse inquiétude en ce qui concerne l’équilibre et la circulation objective d’information, c’est aussi son contenu et sa qualité. A la conférence de Dubrovnik il a été fait mention d’un sondage américain qui établit l’unilatéralité et la partialité de l’information d’une des principales agences de presse de l’Amérique latine. Lors de la diffusion et de la sélection des nouvelles de ce continent, le bureau central de l’AP consacre le plus d’attention aux nouvelles où l’intérêt direct des USA est en jeu. Au deuxième plan figurent les révolutions et les coups d’Etat, au troisième, les cataclysmes et les accidents, au quatrième les crimes et les actes de violence et au cinquième seulement les événements de la politique intérieure latino-américaine. Tous ces éléments, et d’autres encore, viennent appuyer l’exigence d’une circulation non seulement libre, mais aussi équilibrée de l’information dans les communications internationales. Mais on a également le droit de se demander si un cours équilibré de l’information est la seule façon correcte de répondre à la question brûlante de la crise des communications dans le monde d’aujourd’hui. A moins que l’inégalité des informations ne soit la conséquence de phénomènes bien plus graves et plus profonds qui sont le reflet du rapport injuste, du fossé profond, de l’inégalité dramatique entre le Nord industrialisé et le Sud qui n’est qu’en voie de développement.
Un seul élément est parfois suffisant pour illustrer l’abîme creusé dans le système des communications entre une partie du monde et l’autre. Le tirage de la presse par habitant est, dans les pays développés, supérieur de 10,7 % à cealui des pays en voie de développement, le nombre de postes-récepteurs de radio de 8,54 % et celui des téléviseurs de 15,4 %.
Il est notoire que le fossé qui sépare les pays développés des pays en voie de développement est tout aussi large dans le domaine des communications que dans celui des relations économiques. Les conséquences de cet état de choses sont diverses, mais tout se ramène surtout à la recherche d’une nouvelle organisation qui permettrait une amélioration radicale, des rapports plus justes et plus égaux sur le plan des communications qui conduirait à un nouveau système des communications internationales.
Les rapports intolérables existant dans le système international des communications ne sont évidemment pas seulement la conséquence de l’état de choses anachronique dans le système de communications, mais ils sont aussi le reflet des rapports d’inégalité qui règnent dans la sphère sociale, politique et économique.
Les communications ne doivent donc pas constituer un domaine prioritaire, mais il est difficile de réfuter que c’est peut-être un terrain assez vulnérable, où l’inégalité se fait très douloureusement sentir et qui, s’accompagnant de l’inégalité économique et politique de la constellation elle aussi injuste des potentiels de communication, devient le point névralgique où se raidit de plus en plus la résistance à l’état de choses actuel dans le monde.
C’est pourquoi, comme l’a souligné la conférence de l’IIC, les efforts engagés pour la mise en œuvre d’un nouvel ordre international de l’information sont le plus étroitement liés à ceux qui préconisent un nouvel ordre économique international : ils sont réciproquement dépendants et conditionnées.


Premiers pas concrets

D’un autre côté, il devient clair que les relations économiques internationales ne pourront pas être transformées radicalement si les relations internationales ne sont pas modifiées dans l’ensemble, non seulement à la base mais aussi dans leur superstructure. Le nouveau visage du monde doit être observé intégralement car un ordre nouveau, remanié, juste et à droits égaux ne peut pas être façonné sans des changements radicaux dans toutes les sphères, et donc aussi dans celle des communications.
Les interventions de nombreux orateurs ont été l’expression de la conscience du fait qu’il ne s’agit nullement d’un processus simple, que les irrégularités, les injustices, les inégalités ne sauraient être corrigées par des mesures palliatives, mais qu’elles exigent des initiatives radicales, des actions conscientes, des changements fondamentaux.
L’instauration d’un nouvel ordre international des communications signifie une lutte tenace pour le changement des relations socio-économiques existantes, qui comprend aussi un combat pour l’élimination de tous les obstacles sur la route de la décolonisation politique, économique, culturelle et spirituelle.
Sur cette route longue et ardue, les premiers pas concrets ont déjà été franchis et leur succès annonce la possibilité d’une approche réelle du remaniement des rapports existants dans le monde et de la création d’un nouvel ordre international des communications. Les participants à la conférence de l’IIC ont suivi avec intérêt l’exposé de Frank Winter, président de la première conférence des organisations de radiodiffusion des pays non-alignés qui a tenu ses assises à Sarajevo il y a deux ans, ainsi que la concrétisation de ses résultats dans l’intervalle. De son côté, le représentant de Tanjug, Jovan Mirié, a expliqué que l’action peut-être la plus réussie jusqu’à présent des pays non-alignés lors de la réalisation d’une circulation libre plus régulière des informations, est l’activité du « pool » des agences de presse des pays non-alignés, qui, en trois ans de son existence seulement, est devenu partie intégrante du système mondial des communications.
Dans le cadre de ces problèmes s’est également inscrite la discussion plénière au sujet du système de communications yougoslaves, dont les spécificités et les solutions originales ont éveillé un vif intérêt. L’ordre autogestionnaire en Yougoslavie comporte la démocratie directe, la participation des ouvriers et des travailleurs dans le processus de détermination qui est étranger à tout monopole, à toute manipulation de l’opinion publique, ainsi que le statut à droits égaux de la communauté multinationale où sont respectés et s’exercent les droits de chaque nation et de chaque nationalité, sont certainement le plus étroitement liés aux aspirations, très proches sur la scène internationale, à la création d’un ordre nouveau des communications internationales.
Le thème de ce nouvel ordre dans le domaine des communications a visiblement dominé la conférence de Dubrovnik de l’IIC, mais le présent article demeurerait imprécis s’il ne mentionnait pas au moins que, par les interventions de différents groupes, l’ordre du jour comportait encore d’autres thèmes d’actualité, comme le développement, les tendances et l’évolution de la technologie des communications, l’économie de l’information et l’information sur la vie économique, les nouvelles exigences d’une réglementation juridique dans le domaine des communications, en particulier en ce qui concerne les communications par satellite, les fréquences de la radiodiffusion et les éléments électroniques, les communications et les communautés locales, les communications et l’évolution culturelle.
La conférence de Dubrovnik de l’IIC a été, de l’avis de son président, Jean d’Arcy, la plus réussie de toutes jusqu’à présent dans l’histoire de cette organisation internationale non-gouvernementale, non seulement par le nombre des participants, mais aussi par sa substance et sa qualité. La conférence a mis en lumière les nombreux avantages d’une organisation internationale non-gouvernementale dont les membres sont le reflet de processus de désétatisation et de pluralisme d’intérêts divers. L’IIC, qui a son siège à Londres, est la plus active des organisations apparentées dans le domaine des communications. Elle procède à des recherches, édite des publications et sa revue INTERMEDIA, elle organise des réunions et des séminaires, fournit des renseignements sur le trend actuel et futur du développement des communications, et, avant tout, elle permet à de nombreuses personnalités éminentes, qui s’intéressent au rôle et au développement des communications dans la société et dans la communauté internationale d’échanger des expériences, des idées, des vues et des prises de position. C’est surtout dans ce sens que Dubrovnik a vraiment accompli ce que les participants attendaient d’elle.


[1] Article paru dans le n° 684 de la « Revue de Politique internationale ».




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