Accueil > Tous les numéros > Numéro 17 > LA NEGRITUDE DE LA CONTESTATION AU DIALOGUE DES CULTURES



LA NEGRITUDE DE LA CONTESTATION AU DIALOGUE DES CULTURES
impression Imprimer

Ethiopiques n°17
revue socialiste
de culture négro-africaine
janvier 1979

Auteur : Alassane Ndaw

Ce n’est pas sans quelque appréhension que j’accepte d’apporter une contribution bien modeste à cette réunion d’éminentes personnalités du monde politique, économique et universitaire, venues dans ce magnifique village d’Alpbach traiter d’une question essentielle pour le devenir du monde contemporain : le dialogue Europe occidentale-Afrique.
Je parle d’appréhension car, dans ce dialogue, des voix beaucoup plus autorisées que la mienne se sont déjà fait entendre et continuent avec vigueur, avec talent, avec génie même, par la plume et par l’action à créer les conditions d’une concertation véritable.
Ecoutons le président Senghor : « Le dialogue africain n’est pas ce que certains esprits superficiels croient définir sous l’éternel arbre à palabres. » Même la topologie ressortit à cette philosophie de l’échange. Car l’arbre dit « à palabres » est presque toujours situé à un carrefour où convergent plusieurs chemins d’où arrivent plusieurs personnes ou groupes, chargés d’opinions différentes et, parce que tels, nécessaires l’un à l’autre. (Discours prononcé devant le Congrès exécutif de l’UNESCO, à Paris, en mai 1978).
Mais si j’ai la témérité de prendre la parole, c’est qu’il me reste la ressource de puiser dans la pensée des grands initiateurs de cette concertation les éléments de ma propre réflexion.
Ma tâche consiste à tenter d’exprimer ici l’un des aspects de ce dialogue, l’aspect culturel, qui revêt pour nous, Sénégalais, une importance primordiale.
Léopold Senghor le dit souvent à notre peuple : sans prise de conscience culturelle, il n’est pas de libération politique et économique.
Cette certitude l’a poussé à développer avec son ami Césaire la théorie de la Négritude.
Concept subversif, même au regard de la révolution prolétarienne, violemment projeté à la face de l’Europe coloniale par l’Antillais Aimé Césaire, le Sénégalais Léopold Senghor, et l’équipe de la revue Présence Africaine, réunie autour d’Alioune Diop, la Négritude exprime le sursaut de l’âme noire contre la domination coloniale.
Face à l’oppression raciste, elle représente l’une des voies les plus efficaces de lutte contre le processus de dépersonnalisation des Négro-Africains et de l’affirmation de la dignité de la culture noire.
Pour toute cette génération, la redécouverte et la revalorisation des cultures africaines, leur réinsertion dans le mouvement des sociétés en évolution devaient constituer la tâche primordiale.
« Nos cultures, écrit Alioune Diop, qui traduisent notre vie intime la plus réelle, doivent être réinterprétées par nous-mêmes. »
Pour ce travail de réactivation des cultures africaines, il ne pouvait suffire de collecter les ensembles pittoresques et exotiques de mœurs et de traditions, mais d’en actualiser la valeur et d’insuffler à des données que les techniques et les habitudes modernes menacent de jour en jour, une âme qui leur permette de se révéler en toute plénitude, de rester vivantes quotidiennement au sein des groupes humains qui en constituent les supports.
Il s’agissait, avant tout, d’assurer la permanence des valeurs africaines à travers les vicissitudes de l’histoire des hommes et des civilisations.
Oeuvrer à la réévaluation du passé africain, c’était contribuer à l’émancipation intellectuelle et morale des Africains, en leur permettant de se sentir, après le traumatisme de la colonisation, sur un pied d’égalité avec le reste du monde.


Enrichir la conscience de tous les hommes

Mais l’action militante ne devait pas se limiter à une tâche de sauvegarde et de préservation des modes d’agir et de penser traditionnels.
Une culture n’étant jamais figée, il fallait se préoccuper de son avenir, en intégrant les apports inédits dont elle est en mesure de s’enrichir et des dépassements dont elle fait l’objet au fur et à mesure que le groupe humain qui en est le support se renouvelle ou s’ouvre aux influences extérieures.
Loin de traduire un simple mouvement d’instinct de conservation, la négritude, en tant qu’elle est mise en évidence de la personnalité africaine, répond surtout à un besoin positif : celui d’enrichir la conscience de tous les hommes. L’Afrique n’atteindra son épanouissement que lorsqu’elle sera capable d’exercer une influence sur les autres civilisations.
A l’époque coloniale, la société africaine ne disposait ni des moyens ni du prestige nécessaires pour exercer une telle influence. Sans doute a-t-il été possible de parler de l’influence de l’art nègre sur le développement de l’art occidental contemporain. Mais la représentation du monde que se fait l’Occident n’a jamais été sérieusement modifiée par cet apport de l’Apport.
Cette influence ne s’exercera pas en insistant sur les apports traditionnels de caractère relativement simple : art plastique, musique, artisanat, mais aussi par la mise en évidence de l’originalité propre de la pensée africaine.
Dans les disciplines les plus variées, il arrive que la portée des recherches dépasse le domaine africain qui, depuis une cinquantaine d’années a été le théâtre de découvertes qui bouleversent les idées anciennes sur les origines de l’humanité. Les savants du monde entier s’accordent aujourd’hui à considérer l’Afrique comme le berceau de l’homo-sapiens. Sur le plan psychologique, il n’est pas indifférent pour les hommes de ce continent réputés sans histoire, de savoir qu’ils avaient traversé vingt siècles de développement successif qu’il est parfaitement possible d’identifier et l’on sait que les recherches relatives à l’histoire pré-médiévale et médiévale n’en sont qu’à leur début. Dans le domaine de la philosophie, les recherches des savants mettent en lumière des conceptions grandioses fondées sur d’autres principes que la pensée occidentale et qui, cependant, provoquent aujourd’hui l’étonnement par leurs rencontres extraordinaires avec les dernières théories de la physique contemporaine. Ainsi Marcel Griaule décrit la cosmologie, qui fondée sur l’analogie et le symbolisme, ne manie pas, comme la pensée aristotélicienne ou cartésienne, des concepts qui s’emboîtent les uns dans les autres. Mais elle a été capable de créer des métaphysiques aussi belles que celles des anciens Grecs.
La pédagogie bambara étudiée par Zahan et Bastide révèle l’existence de toute une série d’écoles d’initiation où l’on enseigne la psychologie, la sociologie, la théologie d’une façon certes différente des procédures occidentales, mais dont la richesse d’informations témoigne d’une connaissance de l’homme que ne désavoueraient pas les plus grands maîtres de la psychanalyse moderne.
Qu’on le veuille ou non, la recherche concernant le passé de l’Afrique fut souvent liée au fait colonial. Car, trop souvent les agissements des chercheurs visaient à justifier la colonisation en niant l’existence de cultures dignes de ce nom, ou à acquérir des objets destinés à être étudiés et conservés dans des musées situés hors d’Afrique.
L’affirmation de l’unité culturelle du monde noir a été, depuis quelques années, vigoureusement manifestée par les militants de la négritude. Certes, on a reproché, non sans quelque raison à cette doctrine de combat, sa racialisation de la pensée et sa tendance narcissique qui s’expliqueraient par un phénomène de compensation amenant les intellectuels noirs à s’admirer et à se chanter, par réaction au mépris du colonisateur.
Toutefois, les créateurs les plus importants de ce mouvement n’ont jamais cessé de protester contre l’interprétation de ses adversaires qui le considèrent comme l’expression d’une catégorie biologique et ethnologique curieusement proche de l’image que Gobineau se faisait du Noir.

La Négritude est seulement culture

La Négritude, selon ses inventeurs, n’est pas dans la pigmentation de la peau ; elle est seulement culture ; elle est l’ensemble des valeurs de culture du monde noir. Elle consiste surtout en une doctrine de lutte contre la dépersonnalisation culturelle dont les Africains occidentalisés sont victimes. Elle est ensuite affirmation d’une communauté de destin historique incluant même la diaspora des nègres, c’est-à-dire les communautés noires dispersées dans le monde et singulièrement celles qui vivent dans les Amériques.
Quelle que soit l’ambiguïté de cette négritude assez mystérieuse, mais chantée magnifiquement par de très grands poètes (Aimé Césaire, Léopold Senghor), cet aspect contemporain de la culture noire mérite de retenir l’attention des intellectuels qui ne doivent pas se contenter, comme le font trop souvent les ethnologues occidentaux, de l’étude des sociétés archaïques du fait de l’attrait d’un plus grand exotisme de celles-ci.
L’étude préconisée par Michel Leiris des hommes « acculturés » chez lesquels on trouve qu’un petit nombre de caractères qu’on observe en général chez d’autres Africains, permettrait peut-être de mettre en évidence ce que le contact avec la civilisation technicienne n’a pu détruire, ce qui correspond par conséquent à ce qu’il y a de plus profond, de plus inhérent à la personne, ce qui représente précisément la singularité de l’homme noir, sa façon particulière d’être homme.
La prise de conscience de l’originalité de leur culture et la mise en évidence de son unité, constituent pour les Africains le préalable indispensable à l’édification d’une civilisation universelle.
Or il faut avoir le courage de le reconnaître, la plupart des Africains capables de délivrer un message et de la faire entendre au-dehors sont à la recherche de leur identité.
Il n’est pas inutile pour notre propos qui vise la constitution d’une culture africaine vivante, de retracer le procès parfois dramatique de cette quête de l’authenticité culturelle noire, niée, mutilée, écrasée par les conditions historiques de la colonisation.
Le premier moment de cet effort vers la promotion d’une personnalité culturelle désaliénée, vers le réveil de ce qui fut, selon l’expression de Hegel : « Le pays de l’or comprimé en lui-même ; le pays de l’enfant gisant au-delà de la lumière de l’histoire, inconsciente d’elle-même et enveloppée dans le sombre manteau de la nuit », la première attitude dis-je de la conscience africaine émergeant de la nuit coloniale, fut une attitude de refus.
D’abord refus de l’image que le colonisateur a tracée de lui et qui constitue, selon l’expression de Jean Cohen, un véritable meurtre spirituel.
Cette image que le colonisateur a objectivée pour se mettre à l’abri de la mauvaise conscience, quelle est-t-elle ?
Ce fut d’abord le mythe du « nègre bon enfant », qui n’a pas de besoins, et qui n’a pas d’histoire. Infériorisation économique, arriération historique, ont fait de l’indigène ce médiéval nostalgique qu’un certain nombre d’Européens qui ont connu la belle époque regrettent encore dans leur moment de sincérité. .
On relit aujourd’hui avec une émotion amusée les récits de ces premières générations d’intellectuelles noirs qui s’efforçaient de démontrer au nom de la science, que le nègre était un être humain.
Puis vint la période que l’on peut, à la suite de Mannoni, appeler la Plainte du Noir.
Le thème à peu près unique de cette littérature, même lorsqu’il s’accompagne d’une volonté révolutionnaire, roule constamment sur cette affirmation centrale que le malheur africain est le fait de l’Occident.
L’explication de ce malheur n’est pas seulement épuisée par l’exploitation économique ou la domination politique. C’est aussi le sentiment de perdre son âme devant l’aliénation culturelle, devant l’écrasement de la culture autochtone matérielle et l’organisation d’une société supérieure par ses techniques.
Dans une rencontre de civilisations, la société qui détient la puissance matérielle, courbe inévitablement la société autochtone à ses volontés économiques.
Ici, le colonialisme ne se manifeste pas seulement sous la forme d’un mythe inhibiteur comme psychose paralysante, mais sous la forme d’actes éliminatoires tendant à faire disparaître les valeurs de l’individu et les possibilités de son évolution.
On peut se demander ce que signifient pour des hommes domestiqués, indigénisés, civilisés à la manière colonialiste, les proclamations de respect de la personne humaine et la déclaration des Droits de l’Homme.
Voici que l’Africain se rend compte qu’il n’a plus seulement à revendiquer son humanité, mais à assumer son propre devenir à travers ses aliénations successives, à découvrir la connexion entre ces processus d’aliénation et un processus de vérité qui va de la conscience de la perte de l’homme à l’assumation d’une humanité noire rendue à elle-même. Le Noir n’a plus seulement à être un homme, il ne peut plus se contenter d’affirmer l’égalité de tous les hommes ; il doit assumer sa négritude, il a à être Noir en face du Blanc à lui opposer une sorte de « résistance ontologique » (Sartre).
L’affrontement du regard blanc n’est plus cette quête de reconnaissance, mais la conquête et l’affirmation de son être propre, dans sa singularité, dans sa différence.


Des aspects dangereux

Tel est le sens de cette négritude, ce mouvement de pensée qui répondait à un impératif précis ; l’affirmation d’une culture propre, consciente de sa personnalité et devant s’imposer à l’attention du monde pour effacer l’image du Noir longtemps considéré comme un instrument tenu par des mains étrangères, et poser cet homme noir en tant que sujet de l’histoire.
Mais la théorie de la Négritude ne manque pas de contradictions, et si elle constitue un mythe exprimant la révolte du Noir en face du maître blanc, elle n’aide guère à définir les moyens d’action propres à changer la société noire.
Certains de ses aspects ne cessent pas de nous apparaître comme singulièrement dangereux, tel par exemple le refus de la technique.
Jean-Paul Sartre est peut-être le grand responsable de ce mythe de la non-technicité du Noir. Mais les auteurs noirs eux-mêmes vont beaucoup contribuer.
Au regard de tant d’esprits, même bien intentionnés, cette sensibilité émotive dont on fait la caractéristique essentielle du Nègre, est liée à cette « mentalité primitive » tellement exploitée contre les Noirs, à cet érotisme animal que l’on identifie à la barbarie et au mal.
Derrière toutes les extases autour de l’art primitif, il y a la croyance profondément enracinée dans les esprits que l’art nègre a son origine dans cette barbarie même que l’on attribue à l’Afrique.
On peut reconnaître, comme le fait Gobibeau, que le Noir possède au plus haut point, la faculté sensuelle sans laquelle il n’y a pas d’art possible. _ Mais cela n’empêche pas d’admettre comme véridique le portrait-type du Nègre avec son insouciance, son inactivité, son imprévoyance. Cela n’empêche pas d’écrire, comme G. Hardy, qu’il n’a pas le sens du vrai.
Si exaltante que soit la constatation de la puissance poétique du Nègre liée à sa sensibilité particulière, le refus de la raison technicienne dans un monde dur, urgent et difficile vouerait à une disparition certaine les dernières valeurs culturelles que nous tentons de sauver. Non pas que la technique constitue une valeur en soi, mais nous savons que la fragilité de nos cultures a pour cause la fragilité de ses supports socio-économiques bousculés par le contact d’une civilisation mieux organisée.
Gabriel d’Arboussier avait dénoncé, à juste titre, cet aspect de la négritude comme une dangereuse mystification qui avait pour résultat de justifier le refuge dans une contemplation extatique.
Sous cette forme narcissique, la négritude est une étape poétique peut-être, mais infantile de la pensée nègre.
La génération qui suit immédiatement celle des inventeurs de la négritude va d’ailleurs aller au-delà de cette attitude. Elle ne se contentera pas de montrer le Nègre en tant que créateur de civilisation incontestable ; elle le transformera en héros civilisateur et contestera la science occidentale et ses érudits qu’elle traite en falsificateurs.
Après avoir hissé la culture nègre, comme le remarquait G. Balandier, au niveau des grandes civilisations mondiales, « les jeunes essayistes africains lui donnent maintenant la priorité et la manifestent comme portant en son sein toutes les autres ».
Cheikh Anta Diop, dans « Nations nègres et cultures », et ses disciples, menaient l’assaut par un mouvement dont la fougue et l’audace scandalisaient les savants occidentaux.
Mais, qu’il s’agisse des partisans exaltés d’un retour sentimental au passé, à un passé idéalisé qui pose les peuples noirs en héros civilisateurs, ou qu’il s’agisse des théoriciens subtils (et au verbe prestigieux) de la négritude ou des doctrinaires du conscienticisme et du panafricanisme, le contenu essentiel des œuvres des intellectuels du continent se ramène, comme l’a vu Balandier, aux thèmes de la contestation, de l’aliénation coloniale et de l’assomption consciente et volontaire de la personnalité africaine.

Le problème du dualisme culturel

En effet, pour la colonisation, tout le problème culturel se trouvait ramené à celui de l’instruction fondée sur le principe de la supériorité de la nation conquérante.
Cette dernière ne reconnaissait l’existence d’aucune forme d’expression culturelle propre à l’Afrique. Seule la culture occidentale était considérée comme valable.
Pendant un moment, les Africains eux-mêmes furent tentés par l’assimilation culturelle et sociale. Les premiers d’entre eux, qui se ruaient dans les écoles et les universités françaises ne prenaient que peu de conscience des conflits et incompatibilités qui naissent immanquablement du contact des cultures différentes.
Mais très vite, des difficultés se révélèrent dans leur vie morale par des comportements d’inadaptation et d’hésitation, par des attitudes inauthentiques et des détournements de valeurs. Ils furent en proie à un déchirement profond, car ils ne pouvaient vivre les valeurs occidentales sans être rappelés sans cesse par une rencontre, une visite, une cérémonie familiale à la présence toute proche de la vie traditionnelle.
Cette attitude, lors même qu’elle reconnaissait l’existence de cultures dignes d’intérêt, n’en considérait pas moins comme légitime de concevoir un processus d’unification des cultures sur la base de la seule culture occidentale, qu’on proposait sans modification aux peuples d’Afrique.
Contre cette politique d’assimilation culturelle et d’annexion morale, la réaction ne se fit pas attendre. La doctrine senghorienne de la négritude et le mouvement qu’elle créa, le concept d’African Personality, si cher aux anglophones et plus récemment l’idéologie zaïroise de l’Authenticité expriment essentiellement les efforts d’opposition et de reconstruction des sociétés négro-africaines pour la reconquête de leur identité.
L’indépendance culturelle avait été réclamée bien avant l’indépendance politique et économique, en tant que moyen de s’affirmer, de justifier ses droits en tant que communauté, en tant que nation.
Les œuvres des intellectuels des pays autrefois soumis à l’assujettissement colonial sont dominées par les thèmes de la revendication de la culture propre, de la reconnaissance de sa valeur et de la nécessité de sa diffusion. Toutefois, il a paru paradoxal de constater que de nombreux écrivains ont choisi d’écrire en anglais ou en français et d’utiliser cette langue pour la défense et l’illustration des cultures noires. C’est ici qu’éclate le dualisme culturel qui pose de si graves problèmes à l’intelligentsia négro-africaine. Comment transcender les divergences profondes qui séparent la classe des intellectuels parlant et utilisant l’anglais ou le français et la masse des paysans attachés à la vie traditionnelle et aux langues issues du terroir ? Ce clivage culturel situé à l’intérieur de l’Afrique elle-même diffère de l’opposition entre deux communautés, l’une coloniale, européenne, l’autre colonisée, africaine, ayant chacune leur langue, leur culture, leur vision du monde et de l’univers.
Sur un autre plan, comment ne pas être également frappé par la diversité, le foisonnement des peuples, des groupes de langues et de religions qui constituent l’Afrique noir ?
A ce niveau, notre analyse, pour pouvoir serrer la réalité d’aussi près que possible doit tenir compte des différents paliers du pluralisme africain. D’une part, il y a la dualité Europe-Afrique où l’on retrouve l’opposition entre société industrielle techniquement avancée, et d’autre part, une pluralité africaine originelle qui repose sur un fonds commun.
S’agissant de ce second palier, la question posée est de savoir comment le pluralisme originel va évoluer vers la coexistence de communautés différentes ou vers la prise de conscience de ce qui, par delà les diversités et les particularités, constitue le fonds commun de leur attachement à l’africanité. Mais il apparaît que ce pluralisme africain n’est ni une donnée statique ni une catégorie fixée de manière rigide et définitive. De nombreux facteurs, favorisant et accélérant l’évolution tendent à substituer à la diversité multiple, une recherche de l’unité, une tendance vers la prise de conscience d’une communauté. Pour autant que nous puissions juger les événements historiques actuels, il semble bien que les peuples de l’Afrique s’orientent inéluctablement vers une forme économique et politique commune, malgré les barrières idéologiques, administratives et linguistiques. Ainsi le mouvement de réhabilitation des cultures africaines ne se sépare jamais d’une perspective d’intégration et tend à substituer à la diversité multiple une recherche de l’unité, une prise de conscience d’une communauté de destin historique et culturel.
Reste à déterminer comment il sera possible de surmonter le dualisme Europe-Afrique.


Pour une convergence harmonieuse

En général, la rencontre Europe-Afrique est conçue comme celle de la civilisation scientifique et technique et de la civilisation traditionnelle avec tous les effets destructeurs de celle-là sur celle-ci. En fait, il n’est pas tout à fait légitime d’identifier la spécificité européenne avec la civilisation scientifique et technique de l’ère industrielle dont le développement optimum s’observe surtout aux U.S.A.
Sans doute la civilisation technicienne a-t-elle permis à l’Europe d’exporter sa culture et d’imposer à d’autres continents les sous-produits de ses entreprises culturelles. Mais on observe que, par une sorte d’effet boomerang, elle finit par être ruinée dans son âme par le développement inconsidéré de cette techno-structure. Les récents mouvements de contestation qui se sont chargés, avec une brutalité sans précédent dans l’histoire, de remettre en cause les valeurs sur lesquelles repose la civilisation de l’Occident, manifestent un malaise profond et traduisent un sentiment de crise dont nous ne mesurons pas encore toute l’ampleur. A juste titre, il a été dit que l’Europe risquait de mourir d’ennui parce qu’elle avait perdu l’esprit qui, justement, inspirait le développement des activités scientifiques, lesquelles, à leur tour, se sont dégradées en technologie. L’observation des phénomènes de la crise actuelle permettra de déterminer pourquoi les Occidentaux ne sont pas satisfaits malgré (ou à cause de) l’abondance que leur envient les ressortissants du Tiers-Monde.
En effet, c’est précisément cette abondance qui, libérant l’homme occidental des besoins biologiques immédiats, le fait aspirer à autre chose, l’amène à s’interroger sur la signification de son existence et à aspirer à une vie pleine de l’esprit. C’est que la culture est un phénomène complexe embrassant des plans multiples. La forme techno-scientifique qui se répand dans le monde entier n’est qu’une monstrueuse excroissance qui tend à se confondre avec la civilisation universelle. Elle tend à Uniformiser les modes de vie sans rapprocher les cultures.
Avec son dynamisme, voire son agressivité, elle envahit la planète tout entière et régente jusqu’au mode d’alimentation et d’habillement des personnes.
Il ne paraît pas possible, et ne n’est même pas souhaitable, d’enrayer l’irruption de la technique dans les coins les plus reculés du monde. Mais la préservation des cultures nationales devra permettre de lutter contre l’uniformisation des genres de vie et contre les valeurs de « pacotille » que la culture de masse véhicule. En ce qui concerne les cultures traditionnelles négro-africaines, la lutte est d’autant plus difficile que l’absence de supports socio-économiques puissants les rend particulièrement fragiles.
Par ailleurs, les défenseurs de ces cultures ont bien conscience de la nécessité d’assimiler les techniques qui permettent de dominer la nature (norme propre à la civilisation occidentale, d’essence prométhéenne, mais à laquelle toute culture nationale doit se soumettre pour survivre). Ils proclament en même temps le devoir de s’assurer la pleine maîtrise de leur propre culture. C’est la meilleure arme contre l’obsession d’universalisme où pourraient s’estomper jusqu’à l’évanouissement toutes les différences et qui est si caractéristique de l’européocentrisme. Il faut bien dire qu’une sorte de pente naturelle, de tendance liée à sa nature profonde a toujours poussé l’Europe à offrir aux hommes un seul modèle que, parfois, pour des raisons généreuses, elle a voulu mettre à la disposition d’autres peuples sans se douter que leurs traditions culturelles constituent pour eux, leurs vraies raisons de vivre. Mais les mésaventures actuelles des sociétés européennes en proie à une nostalgie qu’ils croyaient avoir perdue à jamais peuvent amener l’Europe à opérer un retour aux sources et à entrer en dialogue avec les cultures traditionnelles des autres pays et notamment de l’Afrique noire. Seul, un véritable dialogue peut favoriser à la fois la prise de conscience par chaque culture de ses apports spécifiques, la compréhension des apports différents et l’échange créateur des valeurs. En effet, seule une prise de conscience des besoins spécifiques de chaque culture, dans l’état présent de son évolution propre par rapport à la voie que représente pour elle l’uniformisation croissante de la civilisation est susceptible de conduire les différents groupes humains vers une convergence riche et harmonieuse.





Site réalisé avec SPIP avec le soutien de l’Agence universitaire de la Francophonie