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Ethiopiques n°17
revue socialiste
de culture négro-africaine
janvier 1979

Auteur : Françoise Leclerc

J’ai détaché la barque, j’abandonne le wharf où les cotres sont en cale, je rame je descends le fleuve Saloum, c’est la saison des arachides vertes, le vent de l’est a ouvert le tronc des jeunes gommiers, je descends je rame, je croise un cotre les voiles pleines le ventre chargé de grains, les laptots chantent sur le pont, les laptots qui hissent la voile rapiécée des cotres ont des dents aiguës, tranchantes comme l’acier, les laptots sont cannibales, je rame je voyage avec des chapelets de coques d’arachides avec des noyaux de fruits tombés des wharfs, je rame vite plus vite que la rame, je survole des rizettes d’écume, j’ai laissé les Maures sur le sable, j’ai laissé Fatick Foundiougne, les machines à coudre des tailleurs à pied, les navétanes la tête étagée de sacs montaient descendaient les collines d’arachides, les maisons de commerce étaient en plein travail, je rame vite, vite, j’entends battre le cœur des rôniers, la sève brutale monte des racines, l’écorce se déchire, les Maures ont laissé une odeur de poisson sec sur le sable, je les aperçois qui longent le fleuve, le vent enfle leur boubou bleu tandis qu’ils vont vers Podor avec leur caravane, vite plus vite je les dépasse, le vent poudre les arbres de sel, il trouble l’eau avec ses rizettes, vite le courant me porte s’arrête remous, des rigoles sèchent flaques, des peaux pourrissent en tanne, sur l’autre rive une maigre bête attend liée que le gros boucher la mette bas, le boucher s’appelle Traoré, il boite, la bête à terre, les jambes courent encore, un oiseau tourne avec ses ailes noires, il descend les ailes en croix cercle, j’aperçois sur la rive les Maures qui vont vers Podor avec leur caravane, je m’arrache sur l’eau rouge, je rejoins le courant qui me dépose à l’anse ce quatre Octobre.
Village rectangle plat sur la lagune - un vol d’oiseaux le cadre les grenadiers sont gris - les lilas du gabon bleus - les cases sont rondes de banco - des papillons, des oiseaux pillards fleurissent sur les arbres -on tire un cochon par la queue sur le sentier petit.
Village qui aurait pu être si je n’avais su garder sous ma langue le goût des manguiers du Cap.
Je suis entrée dans le village, je détache la mangue de l’arbre, je la mange je la mange jusqu’au noyau couvert de fils je m’endors, de vieilles poules des poulets minuscules me picorent je dors, un porc se vautre sur mon ventre je dors je dors, j’ai le ventre énorme j’ai du fil de mangue dans les dents je parle je glousse comme les poules de Putiphar, les chiens laobés restent saisis, je leur jette le noyau de la mangue qu’ils gobent, deux enfants blonds sont sortis de la case proche, ils montrent le ciel, des nuages y montent ; je repars à force de rames, je les vois encore ces deux enfants alors que j’oublie le goût des mangues du Cap.
Silence, des crabes s’affairent creusent des entonnoirs, des cailles rondes des outardes viennent boire, un lézard glisse, un marabout pensif me regarde m’éloigner dans le corridor des mangles silence des lagunes, les troncs des mangliers se couvrent d’huîtres sauvages, les termites sont hautes, des arbres ont le toit écrasé, des fourmis casquées marchent sur les figuiers banians, le ciel a sa couleur indécise ; passées les maisons roses du village des lépreux un vent mauvais se lève souffle, les couleurs montent se précisent, les rives se resserrent, la barque vire son axe, le courant change de bord je dois lutter contre ce courant qui veut me ramener vers mes territoires, je lutte, l’eau est noire, le ciel est noir, les racines du figuier banian plongent dans les ténèbres, tout est lourd, épais des oiseaux les ailes poisseuses me heurtent dans leur vol, les racines du figuier montent vers le tronc l’enlacent pour l’étouffer, les rives se couvrent de crams crams, j’ai croisé un cotre tout à l’heure, la voilure pendait morte sur le cordage, j’ai des écorchures aux mains, la langue a gonflé à l’intérieur de la bouche elle noircit se racornit les lèvres se craquèlent la peau se couvre de sel, il pénètre dans les écorchures des mains je salive je lutte encore je m’essouffle, un vilain petit singe la queue roussie par un feu de brousse me montre son derrière pelé, je ne lâche pas les rames, j’ai croisé le côtre tout à l’heure, les matelots sont ivres la voilure est sur les cordages, je cherche le marabout à l’entrée du village, le marabout a disparu les mangles ont disparues, les figuiers bananians meurent l’un après l’autre étouffés, sur la rive il n’y a plus d’outardes plus de sarcelles, les rôniers sont décapités les crabes se multiplient, ils n’ont plus qu’une seule pince, la croix du Sud penche à l’oblique se désaxe, les arbres se couvrent de mouches tsé tsé de moustiques, les cases roses des lépreux, se lézardent craquent, les flamants n’ont plus de couleur ils partent vers le Nord, les termitières s’éventrent, les feuilles des arbres se boursouflent se gangrènent pourrissent, les lépreux sont rongés jusqu’aux os, les crabes se multiplient encore, ils n’ont plus de pince du tout, mes mains ont durci sur les rames, la langue pend énorme je n’ai plus de gorge, je rencontre le côtre les matelots ivres montrent les dents, je retrouve le marabout sur les mangles le marabout se déplume, la foudre est tombée sur la termitière, la Reine des termites continue à pondre au soleil, les fleurs sont énormes n’ont plus aucune odeur, la Reine pond sans arrêt les crabes se multiplient, une rive une autre rive, les crabes se multiplient toujours, le marabout est seul à l’entrée des mangles, les termites ont disparu, on a tué leur Reine, les mangles crèvent sur la place du village, le noyau est sec les fruits pendent autour comme des outres vides, une rive une autre, les figuiers banians sont tous morts étouffés par leurs propres racines, les enfants blonds ont quitté le village, la vase monte affleure mauve, le temps s’échappe je perds la mémoire je dérive rives ciel violet des tâches livides courent des courants heurtent encore ciel terre confondus les contours se désagrègent fondent s’effacent le Mauve est
Soleil à la verticale de ces arbres, contours lisses de leur écorce, ces arbres n’ont pas d’ombre pas de cicatrices sur le tronc ni de fruits sous la couronne, les griots guitares jouent assis dans leur tronc creux.
Personne n’a le droit de s’endormir sous leur feuillage sans crainte.
Si ce n’était sacrilège j’aurais nommé ces arbres qui n’ont pas de racine.
Soleil vertical bruit métallique des rayons sur le plat de l’eau il pénètre, se saisit de chaque goutte liquide l’arc en ciel l’étoile jusqu’au lit de la rivière scintillement de galet, je me reflète j’accompagne flux reflux la marée le mouvement des algues.
Elles m’ont déposé ce jour illisible
Faim. Pas de faim. Soif. Je n’ai pas soif. Les os craquent soudés. Je ne peux pas tourner la tête. Je voudrais creuser avec cette main que je sens agile durcie le bout courbé. Je n’arrive pas à soulever cette main. Des pinces s’entassent. Leur coquille s’effrite. Des courants de la haute mer les ont jetées là. J’attends. J’espère que le vent va me retourner que je puisse voir les oiseaux du ciel.
Il n’y a pas de vent.





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