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L’ABEILLE ET L’ARCHITECTE par François Mitterrand 402 pages, Flammarion
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Ethiopiques n°17
revue socialiste
de culture négro-africaine
janvier 1979

Auteur : Habib Thiam

François Mitterrand vient, avec la publication de « L’abeille et l’architecte », de nous livrer quelques-unes de ses réflexions, de ses réactions, de ses actions, de ses sentiments, de ses convictions pendant les années 1975, 1976, 1977 et 1978. Les sujets abordés sont divers : ils touchent à la politique et à l’économie, naturellement, mais aussi à la littérature, mais aussi à la philosophie, mais aussi à l’art, à l’histoire, à la musique... Diversité donc, mais aussi unité, car, tout au long de cet ouvrage, la présence de François Mitterrand est là, personnage de haute lignée, éclairant les événements et mis en lumière par eux en même temps.
Un politique, François Mitterrand l’est assurément. Mais, de quelle manière ? Il le précise lui-même :
« Ma vie politique est ainsi faite : incapable d’avancer d’un pas sans avoir rassemblé toutes les ressources de ma raison, incapable de m’arrêter sans avoir épuisé les réserves de ma volonté... Quelque chose en moi m’avertit, qu’on appellera l’intuition, très vieille science transmise depuis que le monde est monde et qui s’inscrit dans un recoin du code génétique. Je ne calcule pas, je sens. »
Léopold Sédar Senghor, jugeant cela, dirait, sans doute, que François Mitterrand réunit en lui, tout à la fois, les ressources de la raison discursive et de la raison intuitive. Par quoi se définit le nouvel humanisme du XXe siècle et surtout du XXIe siècle. Dès lors, le combat socialiste que mène François Mitterrand trouvera, particulièrement chez nous, négro-africains, un écho profond car il est question de restituer à l’homme toute sa dignité parce que saisi dans sa globalité. Mais s’agit-il seulement des négro-africains ? François Mitterrand ne dissocie pas socialisme et liberté et démocratie. L’une ne vaut que par l’intégration des autres valeurs. Tous les hommes sont donc concernés.
Dès lors, nul ne s’étonnera de trouver dans « L’abeille et l’architecte » des prises de position relatives à la liberté du citoyen dans les pays communistes, naturellement, mais aussi dans les pays occidentaux et dans ceux du tiers-monde. Sans nulle complaisance, même si, parfois, cela conduit à un froid avec tel partenaire de l’International socialiste. François Mitterrand abhorre la dictature et les lignes réservées à Franco sont dignes d’une anthologie. Il fait de la querelle de l’homme sa propre querelle. Cela ne le conduit pas à un idéalisme innocent, au contraire. En politique conséquent, il sait apprécier à leur juste valeur les événements et les signes. Il mesure ce qui est possible et agit en conséquence. Comment, alors, expliquer que François Mitterrand, si lucide, se soit tant battu pour l’union de la gauche qui a été rompue par la faute essentiellement du parti communiste français ?


Dès le 27 avril 1975, sa religion semblait faite cependant. A l’occasion d’un voyage, à Moscou, d’une délégation du Parti socialiste français, une discussion avec la partie soviétique amena le leader français à faire cette réflexion à la suite d’une passe d’armes : « un je ne sais quoi m’avertit que l’incident avait le sens d’une mise en garde et qu’il ne fallait guère nourrir d’illusions sur le sort que Moscou réservait à l’Union de la gauche en France. » Mais, alors, pourrait-on rétorquer, pourquoi avoir persisté dans cette voie, d’autant que le 29 juin 1972, soit deux jours après la signature solennelle du programme commun, le parti communiste, en secret, transformait « le contrat d’allégresse et de bonne volonté en chiffon de papier » ? La réponse en est donnée dans l’ouvrage, non pas directement, mais par déduction. C’est un fait que le Parti socialiste français rénové par François Mitterrand, depuis le Congrès d’Epinay en 1971, devait, pour être, retrouver ses sources originelles, la classe des travailleurs subissant l’exploitation du système capitaliste. Ce n’était pas une simple vue de l’esprit, mais un besoin ressenti par des millions de Français, de fait, par près de la moitié de l’électorat. Et c’est parce que cette voie a été choisie que le Parti socialiste français est devenu, année après année, le premier parti de France. Donc, du point de vue de l’intérêt immédiat de son parti, François Mitterrand n’a pas commis d’erreur d’appréciation. Cependant, il est incontestable que l’alliance avec les communistes, a éloigné du pouvoir central les socialistes pour une période indéterminée. Mais, dans le même temps, cette alliance a permis aux socialistes de conquérir le plus grand nombre de municipalités et à la gauche d’occuper la majorité des mairies. Pour un parti qui prône la décentralisation, qui rêve d’une France auto-gérée, n’est-ce point là un commencement ? L’apprentissage, à la base, de la gestion est porteuse d’avenir. En outre, le fait que près de la moitié de l’électorat français ait voté pour la gauche justifie l’option faite.
La construction européenne est l’occasion pour François Mitterrand de préciser les conditions politiques, économiques et sociales de l’Europe qui ne peut qu’être « socialiste ». De fait, il s’agit pour elle d’exister d’abord, c’est-à-dire d’être indépendante vis-à-vis des superpuissances, politiquement comme économiquement, et d’occuper la place qui est, qui doit être la sienne : un foyer irradiant de civilisation. Il y a, tout à la fois, un internationalisme européen et un nationalisme européen. Contradiction ? Certainement pas. La vieille idée socialiste de fédération sous-tend cette approche qui rejoint l’idée senghorienne d’un monde construit à partir de cercles concentriques. Et, dans ce cadre-là, manifester son identité signifie apporter à la « civilisation de l’Universel » son originalité de manière que les différences entre nations et peuples soient des facteurs d’enrichissement complémentaires. Dès lors, on comprend qu’une telle approche soit aux antipodes des dogmes de béton dont une partie de la gauche française est encore affublée. Là aussi, François Mitterrand se montre conséquent avec lui-même, lui qui a choisi un socialisme signifiant liberté, respect des droits de l’homme et démocratie.
L’auteur de « L’abeille et l’architecte » dresse aussi dans son ouvrage une galerie de portraits où l’on retrouve notamment des adversaires politiques (Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chirac, Jean Lecanuet...), des amis (Felipe Gonzalez, Willy Brandt, Régis Debray, Mikis Theodorakis, Gaston Deferre,Claude Estier...), d’autres personnages (Henry Kissinger...). François Mitterrand ne ménage pas ses adversaires. Usant de la caricature, de la litote, de l’ironie, du raccourci, il leur lance des traits qui doivent certainement faire mal. Il est vrai que, en face, des coups furieux lui sont régulièrement portés. Vis-à-vis des amis, le leader socialiste donne l’impression d’avoir une capacité infinie de compréhension et manifeste son amitié avec chaleur, mais avec discrétion, avec une certaine pudeur, mais en profondeur. C’est du solide. Quant aux autres personnages, François Mitterrand montre qu’il sait les écouter même s’il ne partage pas leur point de vue. « L’abeille et l’architecte » confirme le grand talent d’écrivain de François Mitterrand. Amoureux de la nature, vibrant et communiant avec elle, on le sent profondément enraciné dans sa terre de France, aimant son humus, ses cours d’eau, son air, ses arbres, ses oiseaux, ses pierres, son histoire. Il reprend des forces en se fondant dans la nature après avoir marché dans la lande comme si cela faisait monter en lui la sève nouvelle. L’ouvrage fourmille d’images d’une grande beauté et de formules frappées comme des médailles. « On ne démêlera l’idéal de l’idolâtrie, le mythe de la mystification qu’en dégageant la pointe du diamant, je veux dire cette parcelle incorruptible de l’esprit qui se nomme la conscience. »
Saisi par la musique et la prestation de Mikis Theodorakis, voilà notre auteur qui vibre : « L’émotion qui s’était emparée de nous muait notre petite foule en un corps unique habité par l’âme de l’instant. Nous étions le soleil et le fleuve et la vallée perdue, et les marches de la haute ville, bordées de fleurs et de sang. Nous étions les jardins saccagés et la forêt qui brûle. » « Dans les épreuves décisives on ne franchit correctement l’obstacle que de face. »
François Mitterrand, tel qu’en lui-même aurait pu être un sous-titre de son ouvrage. Socialiste, dans la tradition de Jaurès, mais homme d’Etat en même temps, à la recherche de l’avenir, après avoir rencontré l’Histoire, mais chef de parti confronté aux pesanteurs de chaque jour, ouvert au dialogue, voulant aider à l’union de la gauche, mais prenant, de ce fait, à droite et à gauche, des coups qui auraient découragé tout homme n’ayant pas sa trempe, plongé dans l’action, mais esthète en même temps, qui aurait pu trouver son bonheur dans la contemplation de la nature pour mieux l’appréhender, la comprendre, mieux dialoguer avec elle, cet homme ne peut faire l’objet que de grande amitié ou de grande inimitié. Il ne laisse personne indifférent. Il est de la trempe et de la dimension de ceux qui font l’Histoire. Avec le socialisme comme drapeau, avec son parti comme moyen d’action. « Ce parti qui bouge, qui bouillonne, que traversent des flux et que porte un élan, je l’aime après tout comme il est. Même quand il me dérange parce qu’il me dérange. »
Ces lignes furent écrites le 20 décembre 1976...





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