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LEON BLUM par Jean Lacouture (Edition du Seuil 1977)
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Ethiopiques n°17
revue socialiste
de culture négro-africaine
janvier 1979

Auteur : Raoul Lonis

On savait Jean Lacouture excellent biographe. Le voici tout aussi bien historien averti. Mieux encore que l’homme, son Léon Blum nous donne en effet à connaître l’époque pendant laquelle s’illustra le chef socialiste. De l’affaire Dreyfus à la défaite de 1940, c’est d’abord toute l’histoire de la IIIe République qui nous est donnée de revivre à travers les combats de Léon Blum pour le triomphe de l’idéal de justice et l’avènement du socialisme en France.
Particulièrement instructives, parce que prémonitoires, sont les pages consacrées au récit des divisions de la gauche, après le congrès de Tours. On suivra avec intérêt le curieux ballet que le P.C. joue avec la SFIO à la veille des élections de 1936, les ouvertures et les feintes du premier, les audaces et les repentirs de la seconde, tout se terminant par cette sorte de paix armée que fut le Front populaire. Certes les faits sont bien connus et il ne manque pas de bons ouvrages sur la question, mais, il n’est pas sans intérêt de prendre la mesure de ces événements à partir des éditoriaux de « l’Humanité » ou du « Populaire ». Jean Lacouture nourrit en effet son exposé d’abondantes citations qui traduisent son évident souci de recréer l’atmosphère du temps.
La part faite aux années de gouvernement de Front populaire occupe, comme il se doit, près d’un tiers de l’ouvrage. Mais c’est moins aux péripéties parlementaires, ni même à l’exposé des réformes entreprises par la nouvelle équipe, que s’attache Lacouture, qu’à démontrer le mécanisme de fonctionnement de cette étrange coalition entre forces sociales et politiques différentes. L’auteur s’est appliqué, dans une vue neuve, à partir des déclarations des principaux leaders, à nous montrer comment les différents protagonistes concevaient leur participation, (avec quelles réserves, quelles arrière-pensées, quelles méfiances) et comment des tendances contradictoires, à l’intérieur même de leurs formations respectives, déchiraient les principaux alliés. On regrettera toutefois ici que Jean Lacouture se soit contenté d’indiquer qu’il y avait en jeu des forces sociales antagonistes au sein de la coalition, sans trop se soucier de les approfondir, privilégiant ainsi un peu trop le rôle des hommes et de leurs tempéraments.
Bien qu’elle n’occupe qu’une partie plus modeste de l’ouvrage, la période de 1940 à 1950 n’offre pas moins d’intérêt. C’est l’époque où le vieux leader, recru d’épreuves (il fut incarcéré pendant presque toute la durée de la guerre et soumis par le pouvoir de Vichy à une parodie de procès), exerce encore assez de fascination sur la jeune génération des hommes politiques pour être appelé à assumer une dernière fois, au départ du général de Gaulle, la tâche de diriger le gouvernement en 1946. Mais ce qui retiendra surtout notre attention c’est l’irrémédiable cassure qui s’opère alors avec les communistes. Blum leur reprochait d’être insuffisamment émancipés de la tutelle soviétique, tandis que, de leur côté, ils ne cessèrent jamais de voir en lui « l’homme de la rupture » (de l’unité ouvrière à Tours), « l’homme de la non-intervention » (en Espagne), « l’homme de la pause » (dans les conquêtes sociales du Front Populaire).


Mais le grand mérite de cet ouvrage est qu’il est aussi un travail d’analyse et de réflexion. Ainsi l’on saura gré, par exemple, à Jean Lacouture d’avoir cherché à reconnaître l’école de pensée à laquelle se rattache le socialisme français tel que l’ont pratiqué Léon Blum et ses amis. Il nous semble qu’il y est excellemment parvenu dans cette définition qu’il donne du socialisme jauressien : « On pourrait le résumer en une triple synthèse : entre matérialisme, et idéalisme, entre réformisme et révolution, entre patriotisme et internationalisme ». On ne saurait mieux expliquer l’originalité, mais aussi les difficultés du socialisme d’un Léon Blum qui, jusqu’au soir de sa vie, reste l’héritier attentif et fidèle de Jean Jaurès, la personnalité de Léon Blum apparaît du reste en pleine lumière dans cette étude qui n’a rien d’une hagiographie, car si elle exalte les mérites du chef, elle ne nous cache rien des faiblesses de l’homme. Il semble bien que l’ascendant qu’exerça le chef socialiste sur ses compagnons de lutte et parfois même sur ses adversaires, tenait moins à ses qualités de tribun, ou à on ne sait quel charisme, qu’à la grande rigueur de sa pensée et à l’extrême droiture de son caractère, jointes à une inaltérable courtoisie qui lui dictait le respect de ses interlocuteurs même les plus prévenus contre lui. « Léon Blum ou l’honnêteté en politique », aurait-on pu sous-titrer cette étude.
Il reste que, par moments, Léon Blum apparaît comme un homme fragile. Pour Jean Lacouture, ce qui a fait la faiblesse de Blum, « c’est moins que lui qu’il faut le chercher que dans le cadre où s’inscrit sa vie : celui de la social-démocratie ». Peut-être. Encore faut-il se rappeler qu’il fut l’un des principaux artisans de cette social-démocratie. Il nous semble, quant à nous, que sa faiblesse fut sans doute aussi d’avoir été, quoi qu’il en eût, trop sensible aux injures et aux calomnies, au point que, consciemment ou inconsciemment, la crainte de les encourir en arriva parfois à le paralyser. « En politique, disait Clémenceau, il faut avoir le cuir épais ». La complexion de Léon Blum était peut-être, à cet égard, trop délicate pour lui permettre de supporter longtemps, sans en être affecté, les assauts répétés d’une violence partisane.
Le livre de Jean Lacouture est donc une très utile contribution à l’histoire du socialisme français : utile aux militants qui puiseront dans l’expérience du chef prestigieux des années 30 des leçons cruelles ou exaltantes pour les combats à venir ; utile aussi - et ce n’est pas son moindre mérite - aux historiens qui y trouveront une ample moisson de renseignements et de documents sur l’une des périodes les plus décisives pour la mise en place des pièces de l’échiquier politique français.





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