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Ethiopiques numéro 16
Revue socialiste
de culture négro-africaine
Octobre 1978

Auteur : Jean-Pierre Ndiaye

« De la biologie à la culture », de Jacques Ruffié est un essai volumineux et dense, qui se situe à la frontière des sciences naturelles et des sciences humaines. Partant de l’analyse de l’évolution de la vie et faisant le point des connaissances en biologie, l’auteur porte un regard sur la situation et l’avenir de l’espèce la plus complexe, l’espèce humaine qui aujourd’hui se trouve prise dans les mailles d’une crise sans précédent. La démarche est-elle légitime ? Ce retour en arrière à la recherche des lois de l’origine de la vie et de l’évolution des espèces permet-elle d’éclairer le sens du destin de l’homme, des hommes ?
Les hommes de toutes cultures ont cherché dans leurs origines à détecter le sens de leur énigmatique aventure ; toutes les cosmogonies tentent d’expliquer, à partir de la genèse de l’univers, la place de l’homme dans le monde. Dès que les hommes, tâtonnant dans leurs premières démarches scientifiques, ont essayé de lever le voile et ont dégagé certaines constantes, leurs découvertes ont été au cœur des tensions philosophiques, religieuses, idéologiques,c’est auprès des anthropologues que les impérialismes occidentaux ont cherché une caution scientifique pour justifier racisme et ethnocide. Les théories de la sélection naturelle du naturaliste anglais Darwin ont intéressé à la fois Hitler et Lénine ; l’un y voyait la justification de la guerre des races et l’autre celle de la lutte des classes.
Devant de tels accaparements et l’accélération des dangers, on comprend que certains scientifiques, dans leur âme et conscience, ne puissent plus rester dans leur tour d’ivoire. Jacques Ruffié est de ceux qui « ne peuvent plus éviter de prendre parti, car aujourd’hui l’histoire n’attend pas, elle court devant nous ».
C’est dans cette optique d’engagement qu’il faut apprécier son œuvre, engagement construit sur toute une vie de travaux et de recherche axée sur la génétique (étude de l’hérédité) et sur l’hémotypologie (étude des composantes du sang).
Son ouvrage demande une analyse détaillée aussi bien pour les notions complexes qu’il expose avec rigueur et clarté, que pour les problèmes humains essentiels qu’ils soulève.
Lorsqu’on étudie les mécanismes de la vie, ce qui frappe d’abord c’est le « polymorphisme » du vivant, c’est-à-dire son extrême variété : l’extrême variété des espèces d’une part, mais aussi l’extrême variété à l’intérieur d’une espèce. Les espèces actuelles dépassent de beaucoup le million, mais ne représentent qu’une faible partie de ce qui a existé. Une dimension essentielle, celle du temps : « Les groupes ne sont pas apparus au même moment, mais de façon graduelle, par paliers successifs, de telle façon qu’on va du simple au complexe, de l’élémentaire au perfectionné, du général au spécialisé. »
L’évolution des espèces obéit généralement à deux schémas qu’on divise d’ailleurs arbitrairement.
Le premier schéma concerne l’évolution particulière de chaque espèce. Une espèce donnée connaît une phase de jeunesse, elle est composée d’un petit nombre d’individus : une matière brute. Elle connaît ensuite une phase d’expansion : l’espèce se multiplie et peuple tous les milieux. Là, elle se spécialise en fonction des conditions qu’elle rencontre. (Acquisition et transformation d’organes en fonction de l’environnement). Cette évolution est irréversible. L’espèce connaît ensuite une phase de sénescence : les différents groupes très adaptés, très spécialisés dégénèrent. Ils ne peuvent en effet résister à des modifications écologiques. « Leur spécialisation leur a fait perdre le pouvoir de se reconvertir. » c’est « l’évolution adaptative », ou « évolution-dispersion ».
Le deuxième schéma concerne l’évolution de l’ensemble du vivant : c’est la macro-évolution, ou typogénèse. C’est elle qui crée de nouveaux types par développement progressif du système nerveux, des organes sensoriels, puis du psychisme. « On peut dire que la macroévolution n’est qu’une spécialisation vers le psychisme. » L’étape ultime de cette évolution, c’est l’homme, qui, lui va échapper à la loi du premier schéma, celle de l’évolution adaptative : « l’homme constitue le dernier chapitre de l’histoire de la vie, mais qui ne comprend qu’un petit nombre de feuillets, consacrés tous au premier acte. Le second, celui de la spécialisation, est à peine effleuré... Nous verrons comment en accédant à la culture, l’être humain a brisé les conditions qui mènent une lignée à l’évolution spécialisante, puis à la sénescence. L’homme restera un être jeune et indifférencié. L’histoire naturelle n’ira pas plus loin ; les dernières pages n’en seront jamais écrites. Et il est heureux qu’il en soit ainsi : dans l’évolution biologique, la voie triomphale de la conquête est aussi celle de la mort ».
Mais quels sont les mécanismes qui permettent cette évolution : la première théorie du transformisme fut celle de Darwin, avec ses trois données fondamentales, la croissance exponentielle du vivant, la destruction massive du plus grand nombre et la sélection naturelle qui ne se fait pas selon le hasard ; les meilleurs seuls subsistent. A la suite de découvertes, et principalement dans le domaine génétique, cette théorie fut enrichie, complétée, contredite.
Les principaux éléments de cet enrichissement ou de cette remise en question sont d’abord le polymorphisme naturel. Selon le schéma darwinien de la sélection, l’évolution devrait tendre à éliminer les gènes (unités composant les chromosomes supports des facteurs héréditaires) considérés comme moins bons. Selon ce schéma, la population devrait évoluer vers l’homogénéité, c’est-à-dire le « monomorphisme ». Or il n’en est rien. Les populations sauvages sont loin d’être uniformes génétiquement ; les mutations considérées comme défavorables restent présentes au niveau génétique. Si elles n’apparaissent pas au niveau morphologique, si elles ne « sortent » pas, elles restent en réserve et constituent ce qu’on a appelé le « fardeau génétique ». Après de multiples controverses et études, ce fardeau génétique apparaît comme une assurance survie tant au niveau des individus que des groupes ; il décuple les possibilités d’adaptation et de mutation en cas de bouleversement écologique.
Autre phénomène : en plus de leur vaste polymorphisme, les populations, dans leurs milieux naturels, ont une tendance à l’exogamie, c’est-à-dire une tendance au croisement à l’extérieur d’un groupe restreint. Une population de faible effectif et isolée, contrainte à l’endogamie, s’affaiblit, dégénère. De là, les dangers d’un certain eugénisme, c’est-à-dire tentative pour une amélioration biologique des espèces par élimination de certains types ; la sélection conduit alors à l’appauvrissement du polymorphisme : une race pure est toujours une race fragile, condamnée à terme ». Un exemple : la domestication des animaux. La domestication est le résultat à partir d’une race sauvage, d’une sélection rigoureuse pratiquée par l’homme ; celui-ci ne garde que les sujets conformes au modèle choisi. Ce tri impitoyable diminue petit à petit la réserve génétique : (« l’espèce domestiquée est moins polymorphe que l’espèce dont elle descend... les éleveurs sont parvenus à créer de merveilleuses machines mais qui constituent de véritables monstruosités, capables des plus hautes performances pour la qualité recherchée, mais très fragiles pour tout le reste, et, de toute manière, inaptes à survivre dans les conditions naturelles... un monde qui ne serait peuplé que d’animaux domestiques serait d’une grande fragilité ; il suffirait de bien peu de chose pour qu"il se transforme en cimetière ».
Pour entrer plus avant dans le mécanisme de l’évolution, J. Ruffié examine ce qu’il appelle la « cible de la sélection naturelle », c’est-à-dire le lieu où s’opèrent les transformations biologiques. Les changements dans une population donnée sont liés soit à l’apparition dans la morphologie de caractères puisés dans la réserve génétique soit au phénomène de mutation. Le processus de transmission de la vie est essentiellement conservatif : de génération en génération, les chromosomes (cellules de reproduction) transmettent les mêmes informations, de façon identique. Si le mécanisme était parfait, une lignée serait fixée une fois pour toute. Or, il y a parfois des erreurs de transmissions, l’Information ne s’est pas reproduite exactement. « Le plus souvent ces accidents sont incompatibles avec la vie : la cellule qui les porte disparaît sans retour. Mais dans un petit nombre d’éventualités, ces anomalies sont tolérables et même avantageuses... ainsi l’évolution est fondée sur une série d’imperfections, sur une suite d’erreurs... C’est par cette marge d’erreur que pas se l’évolution, et sur l’imperfection de la machine biologique que se construit le progrès ».


La mégagenèse

Les nouvelles découvertes ont amené à remettre en question les anciennes théories de l’évolution, aussi bien celles de Lamarck que celles de Darwin. M. Kimura, par exemple, en est arrivé à remplacer la théorie de la sélection par la théorie neutraliste : les mutations ne seraient pas guidées par la pression sélective mais seraient le fait du hasard. Cette théorie apparaît, elle aussi, comme trop systématique : « Il reste en effet difficile d’assimiler le processus de l’évolution à la destinée de facteurs neutres, car l’évolution a presque toujours un caractère adaptatif. Parti du hasard, qui préside à l’apparition du polymorphisme génétique, l’évolution est le fruit de nécessités écologiques. L’adaptation est une réponse à des contraintes ». De nouvelles équipes de recherche arrivent à intégrer les différentes découvertes antérieures qui semblaient se contredire. La notion d’interaction conduit à celle de « pallier d’intégration » ou « mégagenèse » : la mégagenèse « considère l’évolution dans son ensemble comme une série de paliers ou niveaux d’intégration de plus en plus complexes. A chacun d’eux, on retrouve les mêmes éléments qu’au palier précédent, mais spécialisés et fortement intégrés dans un ensemble constituant une sorte de super individu, doué de qualité nom-elle. Chaque palier semble donc révéler une information demeurée muette au palier inférieur. Les paliers qu’on retient d’ordinaire sont le palier moléculaire le cellulaire, le pluricellulaire et le social ». L’auteur insiste sur la notion capitale d’intégration : ce processus reste biologique dans les sociétés d’insectes pour devenir essentiellement psychologique au palier humain « ce qui confère à nos sociétés une souplesse et une faculté d’adaptation inconnues jusque là ».
Toutes ces recherches culminent dans les travaux de Jacques Monod, en partie présentés dans son ombrage « Le hasard et la nécessité ». « Le monde vivant est un extraordinaire édifice fait de la succession des paliers d’intégration. Cet édifice est parcouru en permanence par deux mouvements, de sens opposés. Un mouvement ascendant, celui de l’information génétique. Partie du palier inférieur, elle remonte vers les autres niveaux en révélant, chaque fois, des propriétés nouvelles. Toute modification aléatoire intervenant au niveau moléculaire aura le plus souvent une traduction dans les niveaux supérieurs. Le hasard suit une voie ascendante. Un mouvement descendant : les forces de sélection s’exercent des paliers supérieurs vers les paliers inférieurs. La population sert de cible la première à la sélection, avant l’individu, et, à travers lui, le génôme et le gène. La nécessité suit une voie descendante. C’est de la rencontre de ces deux forces, remettant indéfiniment en cause les équilibres établis, que naît le phénomène évolutif ».
C’est au sommet de cette évolution qu’apparaît le palier le plus complexe : l’homme. Après une étude très poussée de l’hominisation qui aboutit, il y a environ 200.000 ans à l’apparition de l’homo sapiens, l’ouvrage aborde l’évolution des sociétés humaines et en particulier l’étape essentielle de la révolution néolithique qui permet le passage d’une économie de cueillette et de chasse à celle de l’agriculture, de l’élevage et des premières cités. Un premier constat : la lenteur de l’évolution géologique s’oppose à la rapidité de l’évolution culturelle qui va en s’accélérant ; cette dernière ne correspond pas à une transformation biologique de l’homme et en particulier de son cerveau : « nos contemporains ne sont certainement pas plus intelligents que l’homme de Cro-magnon qui a peint les grottes de Lascaux ou que l’ancêtre des Phéniciens qui inventa l’alphabet ; il sait beaucoup plus de choses et il peut mieux les utiliser ; ce n’est pas le niveau de l’intelligence qui s’est élevé mais la masse accumulée des connaissances ».
Une question se pose alors : l’homme, à un moment donné de son évolution s’est vu doté d’un cerveau qui ne semblait pas correspondre aux problèmes qu’il avait à résoudre dans l’immédiat. Beaucoup de psychologues pensent d’ailleurs que les capacités de notre encéphalogramme sont encore largement « sous employées ». La cérébralisation ne saurait donc être interprétée uniquement en termes de contrainte sélective... Il faut admettre qu’à chaque stade, la réponse évolutive a dépassé les exigences du milieu... elle a précédé les exigences du milieu dont elle a permis « le développement ».
Quels sont les éléments déterminants du milieu humain : d’abord la conscience réfléchie, l’imagination et le sens de la mort, ainsi que la faculté prospective. Autres caractéristiques humaines : l’outil et l’arme : « grâce au développement de son industrie, l’homme a fini par dominer la nature, avant de la mettre au pillage ». Puis l’habitat et le feu qui « permet à l’homme de s’abstraire de son environnement, de s’isoler, de négliger l’extérieur... or cette coupure sensorielle est indispensable à l’épanouissement de son psychisme ». Après avoir analysé les processus d’éducation et d’« empreinte », les relations entre l’inné et l’acquis et leur fondement biologique, J. Ruffié dégage la notion d’intelligence spécifique et d’intelligence individuelle. La première est ce que naguère on appelait instinct, la seconde « qui n’est plus spécifique mais purement individuelle et psychique n’est pas héréditaire : l’intelligence individuelle est consciente. L’individu perçoit le but qu’il poursuit. Il acquiert la vision du futur... Même l’animal le plus élémentaire possède un minimum de conscience, tout comme l’inverse, l’homme le plus cultivé ne saurait totalement échapper aux instincts. Pour s’en convaincre, il suffit de considérer nos contemporains en vacances ou à la guerre et, d’une manière générale, dans toutes les situations où les structures sociales s’affaiblissent... En tous cas, chaque fois qu’il y a remplacement progressif de l’intelligence spécifique par l’intelligence individuelle, l’acquis se substituant partiellement à l’inné, le progrès est considérable. La voie s’ouvre aux comportements conscients, individuels souples, rapides, et qui plus est, transmissibles par l’éducation, améliorables par l’expérience ».

Le phénomène d’hypertélie

Le langage et la communication restent l’élément essentiel de la socialisation : « La communication apparaît comme un phénomène très général du monde vivant. Elle constitue le ciment du social ; plus les moyens de communications sont précis et rigoureux, plus la société sera performante ». Il y a deux types de langage : le langage affectif et le langage abstrait ou conceptuel. Le langage pose le problème de la pensée : le langage est-il toute la pensée ? Certains le croient ; ce n’est pas le sentiment de l’auteur : « on peut parfaitement penser et connaître sans langage et peut-être, à certain égards, connaître mieux... Un déficient intellectuel peut bien parler, un aphasique être très intelligent... Chez l’homme normal, les facultés d’élaboration paraissent quelquefois plus ou moins écrasées par les facultés d’expression. Les grandes découvertes semblent se faire indépendamment du langage, à partir de schémas élaborés dans le cerveau ». Ces réflexions sur le langage sont nécessaires dans le monde moderne : « l’homme passe son temps à recevoir des messages qu’il enregistre mais ne classe pas : il y en a trop. Il n’a presque plus le temps de réfléchir. Une information trop abondante et trop agressive peut, en définitive, bloquer toute création, être une véritable nuisance, au même titre que la pollution de l’air ou de l’eau ».
En conclusion, quels sont les rapports entre biologie et culture ? En atteignant le stade culturel, l’homme a brisé les règles de l’évolution biologique et de la sélection naturelle : « celle-ci n’a plus prise sur lui quand la culture peut répondre de façon efficace et rapide aux contraintes écologiques. D’où l’improbabilité d’une évolution spécialisante de l’homme ». Au lieu de se diviser en espèces différentes devant la pression des différents milieux, l’homme éclate en une multitude de cultures. « L’espèce humaine ne se subdivise plus en sous-espèces ou en races, mais en ethnies, c’est-à-dire en groupes culturels qui sont, au domaine psychosocial, ce que races et espèces sont au domaine biologique ». Ce qui explique l’extraordinaire diversification des cultures. Les schémas d’analyses biologiques peuvent-ils s’appliquer au palier culturel ? Prenons le phénomène « d’hérédité », ou croissance inconsidérée d’un organe par rapport à un ensemble qui ne suit pas le même rythme ; il peut s’appliquer à la poussée démographique, à la crise écologique au pillage des ressources naturelles dont l’origine culturelle est évidente. Ces hypertélies psychosociales « peuvent mettre l’humanité en danger, tout comme l’hypertélie organique a entraîné la disparition de certaines espèces »).
Autre schéma biologique applicable à la culture : la nécessité du polymorphisme ou variété des modèles. « Qu’il se situe au niveau biologique ou culturel, le monomorphisme porte en lui les mêmes périls. Depuis quelques années, on s’efforce de protéger les espèces en voie de disparition. Il faudrait protéger les cultures menacées avec le même souci, leur multiplicité constituant la richesse de l’humanité et sa garantie de survie ». Malgré ces analogies, évolution biologique et évolution culturelle sont très différentes : l’une est lente, hasardeuse ; elle avance comme un aveugle, avec de grands tâtonnements et une immense déperdition. Sa force : l’énorme garantie de transmission que lui donne la composition matérielle de ses gènes. L’évolution culturelle, elle, est rapide, pensée, responsable. « L’évolution biologique est inconsciente et passive. L’animal ne cherche ni une mutation, ni un génôme : il les subit. L’évolution culturelle, au contraire, est consciente et active. L’homme est responsable de ses actes : c’est lui qui oriente son avenir et assure sa destinée ». Mais cette évolution, si elle implique conscience et liberté est fragile : « l’espèce humaine est la seule capable de s’autodétruire. L’éventualité du suicide collectif est le dernier avatar de l’évolution culturelle ».
La biologie peut-elle aider à trouver les règles du progrès et de la survie ? Il n’y a que le palier humain qui connaisse l’éthique : or la base de l’éthique, qu’on retrouve dans toutes les religions et tous les systèmes philosophiques, c’est l’altruisme. Certaines idéologies ont pu conduire à penser que l’altruisme n’est pas une donnée valable lorsqu’il s’agit de sélection et que l’agression, synonyme de force, est une meilleure garantie dans la lutte pour la vie. Or, « un groupe rassemblant des individus très forts mais égoïstes, violents, en conflit permanent, sera, vis-à-vis de la sélection naturelle, plus fragile qu’un ensemble cohérent, où règnent l’harmonie et l’entraide. Le problème est de faire passer le sens de l’altruisme du groupe familial, de l’ethnie, de la nation, à un stade supranational ». Le stade ultime du comportement altruiste étend l’éthique familiale à l’humanité toute entière ». L’évolution actuelle tourne le dos à ce comportement, « l’humanité s’abandonne à ses comportements agressifs et égoïstes ; elle néglige les altruistes qui vont cependant dans le sens de l’évolution. Nos contemporains vivent à contre-courant, jeu dangereux auquel aucune espèce animale ne pourrait se livrer. En faisant un usage détestable de sa puissance et de sa liberté, l’homme d’aujourd’hui peut se trouver un jour dans une véritable impasse évolutive. Et rien ne viendra l’en tirer ».
Un de ces contre-courants les plus dangereux reste le racisme sous toutes ses formes, porteur d’une agressivité des plus destructrices. Comment les biologistes voient-ils le concept de race ?
Les anthropologues du XIXe siècle avaient décrit les « races humaines » à partir d’éléments uniquement morphologiques ; l’anthropologie traditionnelle, qui reposait donc sur le concept de race, a été complètement bouleversé par les études des composants du sang, et en particulier des facteurs sanguins à caractère héréditaire. Les résultats sont évidents : au delà de différenciation biologique fondamentale, il n’y a pas eu constitution de races distinctes. « Chez l’homme, les races n’existent pas... l’anthropologie moderne a pulvérisé, au propre comme au figuré, la notion de race ». L’espèce humaine est en réalité formée d’une multitude de populations, unités de reproduction plus ou moins strictes, entre lesquelles existent des transitions mises en évidence par les résultats de l’hémotypologie (étude des facteurs sanguins), dont l’auteur présente méthodiquement les résultats. Après avoir cerné les concepts « d’apport génétique », de « dérive » et de « sélection », la conclusion est claire : « Pour le total des populations étudiées (que l’on peut considérer comme un échantillonnage de l’espèce humaine prise dans son ensemble), plus de 85% de la variabilité intervient à l’intérieur des tribus ou des nations ; 7% de la variabilité sépare les tribus ou nations appartenant à la même « race » traditionnelle ; 7% de la variabilité sépare les « races » traditionnelles (jaunes, blancs, noirs). En d’autres termes, des individus d’un même groupe diffèrent beaucoup plus entre eux que ne diffèrent les tribus entre elles ou les « races » entre elles. La variation est plus forte au niveau individuel qu’au niveau racial. Ceci démontre le peu de valeur que l’on doit accorder aujourd’hui sur le plan biologique ou concept de races humaines ».


Spécialisé dans la déspécialisation

Il s’agit alors de trouver d’autres concepts que celui de races ; le biologiste s’arrête à celui de « population », « éléments dynamiques qui évoluent et se modifient sans cesse » : l’image du nuage est la meilleure pour décrire le phénomène : « un mouvement perpétuel les fait se fondre puis se séparer tour à tour ».
Pourquoi l’espèce n’a-t-elle pas connu, comme les espèces animales, une spécialisation biologique ? Pourquoi, après avoir essaimé sur la surface de la terre dans des milieux si différents, l’homme ne s’est-il pas spécialisé biologiquement ? La dynamique zoologique et la dynamique anthropologique diffèrent sur un point essentiel : la culture. La réponse de l’homme à la contrainte : « l’homme pour s’adapter à n’importe quel climat, n’a pas besoin d’une mutation favorable, il lui suffit de changer de vêtements ! » C’est là que réside « l’origine de la non-raciation biologique de l’homme... l’homme est spécialisé dans la despécialisation ». Et ne peut-on ajouter : « spécialisé dans la culture, ce qui lui vaut l’économie de la spécialisation organique ». Ce qui, depuis la préhistoire, a favorisé migrations et métissages. « Les migrations, fréquentes pendant toute la préhistoire ne paraissent pas liées à une époque ou à une civilisation ; elles entrent dans le comportement normal de l’être humain, puisque migrations et échanges offrent un avantage sélectif. Ils correspondent à un phénomène d’adaptation socio-culturel ». Ce qui explique un constant brassage génétique : « A l’heure actuelle, l’humanité entière doit être considérée comme « un seul pool de gènes inter-communicants... Les processus de ségrégation pouvant affecter le plus sûrement les groupes humains sont de caractère culturel, même s’ils entraînent souvent un certain isolement biologique. Il faut savoir tout ce qu’ils ont d’artificiel et de provisoire. Soumise à sa culture, esclave de son génie, l’humanité est condamnée à un brassage qui homogénéisera les peuples tout en maintenant la diversité des individus. Et c’est dans cette diversité individuelle que réside la richesse de l’humanité ».
Devant ces évidences scientifiques, pourquoi la persistance du mythe racial porteur de dégénérescence et de mort ? Pourquoi la persistance de cette notion mortelle de « pureté raciale » qui n’aboutirait qu’à la dégénérescence de notre espèce par dégradation génétique ?
La réponse est sociologique. L’ethnocentrisme existe partout. Le groupe même le plus archaïque a un sens aigu de sa personnalité et croit à sa supériorité : « Les autres sont considérés comme des hommes vis-à-vis desquels tout est permis : viol, meurtre, pillage, esclavage ». Cette conscience va culminer chez l’homme occidental, enivré par une puissance que lui ont conférée les hasards de l’histoire et qu’il attribue à la supériorité de sa culture, de sa religion, de sa « race », « d’où le mépris du Blanc pour la culture indigène et son effort pour imposer sa propre culture, avec sa religion, sa langue et ses moeurs ». Une caution scientifique sera apportée à cet ethnocide : l’anthropologie sera chargé de donner bonne conscience à l’Europe impérialiste, et des absurdités passeront pour des vérités. Les élites intellectuelles resteront sans réaction ou approuveront les pseudo-théories des Gobineau, des Vacher de Laponge : l’imposture atteint son sommet dans l’Allemagne nazie. Les deux plus grands drames historiques du racisme restent l’antisémitisme et la traite des noirs, l’auteur retrouve les accents d’Aimé Césaire, lorsqu’il unit dans une même horreur camps de concentration et plantations d’esclaves et sa conclusion laisse planer sur le présent l’ombre des forfaits non reconnus « le geste du chancelier Brandt, s’agenouillant sur la terre d’Auschwitz pour rendre un hommage recueilli aux victimes du nazisme, n’est guère pensable sur les côtes de Guinée d’où partirent pendant quatre siècles des millions d’hommes, de femmes et d’enfants pour un voyage sans retour. La traite des Noirs constitue encore un sujet tabou, dont on a honte ou que l’on ignore, quand on ne cherche pas à la justifier »...
La page est-elle définitivement tournée ?
D’autres génocides ont ensanglanté et ensanglantent encore le monde : massacres des arméniens, apartheid d’Afrique du Sud, génocide des Indiens dans certains Etats sud-américains.
Et pourtant, réserves, ghettos, sont des contre sens biologiques et culturels : « chaque culture, aussi modeste soit-elle fait partie du patrimoine commun de l’humanité ; elle l’enrichit comme chaque population, même la plus isolée peut enrichir son stock génétique ». Intercommunication, migration et métissage représente une donnée constante de l’histoire humaine et le sens de son avenir ; mais il ne faut pas pour autant, sous-estimer les dures réalités du présent : « Si biologiquement le métissage correspond à une loi fondamentale de la biologie, s’il ne fait que favoriser l’avenir de l’espèce -sociologiquement le métissage correspond à une loi fondamentale de la biologie, s’il ne fait que favoriser l’avenir de l’espèce- sociologiquement il pose de sérieux problèmes ».
Dans sa vision du sens de l’évolution, J. Ruffié retrouve le fil d’Ariane de la vision négro-africaine, vision exprimée par Senghor : « Ce qui importe, c’est de respecter les cultures et structures sociales de chaque groupe, en leur permettant de s’inclure dans le mouvement universel de civilisation. Chaque population ne peut trouver son plein épanouissement que dans l’échange et la communication. Le progrès, c’est le donner et le recevoir ». Et reprenant Lévi-Strauss : « L’unique tare qui puisse affliger un groupe humain et l’empêcher de réaliser pleinement sa nature, c’est d’être seul. »
Arrivé à ce point, comment voir la situation actuellement de l’homme et les voies de son avenir ?
De l’étude des lois de l’évolution, deux éléments essentiels ressortent : le processus de spécialisation, ou accroissement de la complexité et le processus d’intégration : l’un ne peut aller sans l’autre. « A tout progrès dans la spécialisation correspond un accroissement du système intégratif : faute de quoi les forces centrifuges finiraient par l’emporter sur les forces centripètes, et l’individu éclaterait par incoordination et dispersion de ses unités constitutives ». Ce qui vaut pour l’individu vaut pour les sociétés qui sont des « super-individus ». La crise que traverse l’humanité est avant tout une crise d’intégration : « les moyens d’intégration sociale n’ont pas suivi les progrès de la science et l’humanité demeure, au temps présent, gravement déséquilibrée par défaut d’intégration ».
De plus en plus, des groupes importants se marginalisent, les femmes, les étrangers, les jeunes et les vieux qui sont pourtant les deux pôles dont l’humanité est lestée pour maintenir son équilibre et sa marche en avant. L’analyse prend ici un son très sensible : « par sa manière de raisonner, en se référant à des faits antérieurs, le vieillard joue un rôle régulateur dans la dynamique sociale... Il parle, raconte, explique au jeune enfant. C’est l’homme du verbe et de l’enseignement. Il évoque le passé ; de ce fait l’enfant prend conscience d’appartenir non à un couple, mais à une lignée... et se familiarise avec l’idée de la mort ». Quant aux jeunes, moins rigidement programmés que les adultes, ils sont davantage capables d’invention et d’innovation » ; en temps de crise, ce sont les premiers en alerte, car « ils sont très sensibles aux états de tension et de déséquilibre. Devant un horizon fermé, ils réagissent d’après leur tempérament, leur éducation et les circonstances » ; certains peuvent aller jusqu’à « la drogue ou au terrorisme ». Une société qui refuse aux jeunes le moyen de s’épanouir refuse l’avenir.


Comment l’Africain entend le message de Ruffié

L’état de crise actuelle est dû à l’insuffisance des cadres traditionnels d’intégration. La famille, par exemple, remonte aux origines de la création de l’homme, c’est-à-dire à plusieurs millénaires « à une époque où la divergence entre le processus biologique et le processus culturel était à peine effleurée ». Une nécessaire adaptation veut beaucoup de courage et surtout de l’imagination. Toutes les enquêtes, particulièrement celles réalisées par l’UNESCO, prouvent l’inadaptation des systèmes d’enseignement, trop rigides et sclérosés par rapport à la dynamique du temps. L’idéal serait que diplômes et programmes permettent « de multiples combinaisons afin d’assurer un polymorphisme culturel, aussi indispensable aux sociétés humaines pour répondre à tous les besoins sociologiques et technologiques que le polymorphisme génétique l’est aux sociétés animales pour répondre aux variations de l’écologique ». Après avoir analysé la crise qui frappe les églises qui doivent accomplir une mutation immense si elles veulent assumer un rôle spirituel dans le sens de la vérité et de la justice, le diagnostic porte sur la « patrie » qui constitue « un des systèmes d’intégration les plus puissants des sociétés modernes... mais le sentiment national inculqué dès l’enfance, conduit à considérer sa communauté différente des communautés voisines et généralement supérieure... Sous cet angle, le patriotisme constitue un obstacle sérieux à l’intégration de l’humanité et donc à son progrès... Trois fois, en moins d’un siècle, les pays d’Europe se sont entredéchirés. Il y eut des millions de morts, des destructions incalculables, des ruines accumulées pour constater, en définitive que le seul espoir de survie était l’union économique et politique de l’Europe. Nos ennemis héréditaires sont devenus nos alliés naturels... ».
Autre danger de ces « nations-Etats », c’est leur tendance à laminer les minorités culturelles et à multiplier les structures administratives. « La bureaucratie constitue la première nuisance des sociétés modernes » et va à l’encontre de ce que l’auteur estime être les caractères propres du palier humain : la conscience, la liberté et la responsabilité. Cette profession de foi humaniste conduit à une nouvelle définition de l’aliénation : « l’homme-numéro, programmé de l’extérieur n’est plus un homme. Il ne peut s’épanouir que s’il conserve un minimum de liberté dans la décision, de responsabilité dans l’action. Une société où tout serait prévu, minuté, organisé, sans initiatives ni risques, sombrerait dans l’angoisse et l’ennui. L’individu guidé de sa naissance à sa mort par l’Etat providence, intervenant à tout moment et à tous les niveaux, aboutirait à l’aliénation ». Deux écueils sont à éviter : « En unifiant culturellement le groupe, les régimes sans liberté en font, sur le plan psychologique, des races de pur-sang. Malheur à eux si l’environnement change. C’est un fait qu’il n’est guère de dictature de gauche ou de droite qui ait su s’adapter aux modifications de l’histoire ». L’autre écueil, c’est « pour la société humaine qui a opté pour un système souple et ouvert, de laisser s’amenuiser, ou pis encore, disparaître ses structures d’intégration. L’homme ne peut se passer de règles sociales ». Entre ces deux extrêmes, la solution, pour J. Ruffié, passe peut-être par une vieille idée, du socialisme français, l’autogestion, qui soulève de tous côtés, d’énormes réticences.
La crise actuelle, qui est une crise de système, se concentre sur des éléments : population et milieu. Le décalage entre production agricole et accroissement démographique s’accélère ; ce qui laisse présager « une augmentation de la famine entrecoupée de guerres et d’épidémies, une sorte de Biafra à l’échelle des continents ». Doit-on s’en tenir aux conclusions pessimistes du club de Rome ? Si nous restons impuissants, c’est qu’il existe « (une discordance entre les progrès prodigieux de la connaissance scientifique et les progrès de la sagesse ». Dans un monde en plein bouleversement, nous continuons à avoir les mêmes modèles de pensée qu’il y a des millénaires. Il reste aujourd’hui à créer l’homme nouveau qui sera aussi éloigné de « l’exaspération nationaliste » que de « l’exaspération individualiste », archaïsmes aujourd’hui dépassés.
Pour rétablir les déséquilibres, deux types de solutions sont possibles : les solutions « naturelles » c’est-à-dire attendre que les famines et la guerre règlent les problèmes ; les solutions « culturelles », c’est-à-dire promouvoir « une aide matérielle et technologique, massive et désintéressée », ce qui paraît impensable dans l’organisation actuelle de l’humanité ». L’égoïsme des patries est pire que l’égoïsme des individus. Les Etats ou ce qui tend maintenant à les dépasser, les sociétés multinationales, sont des monstres froids qui renonceront difficilement à leur privilège... Si l’homme démissionne devant ces monstres froids, nous courrons à l’abîme ».
L’avenir peut être très sombre : tous les pays tombant sous le coup de dictatures et s’affrontant dans des combats d’une violence inouïe. La civilisation n’aurait servi à rien et l’homme serait menacé de disparaître. Mais cette issue n’a rien d’inévitable. Comme tous les paliers de l’évolution biologique, nous nous heurtons à un mur. Pour le franchir, nous devons passer à un nouveau palier d’intégration. « Les frontières de classe comme celles de nations appartiennent au passé... La vraie révolution des temps modernes est une révolution culturelle ». Le marxisme, lui non plus, ne possède plus la clef du monde. « Comment s’en étonner ? La dialectique qui s’est voulu science de l’histoire était condamnée à vieillir, comme toute science... Où que l’on regarde, à Moscou comme à New-York ; à Londres comme à Madrid, le vieux monde craque, sans épargner aucun des régimes actuels ».
L’étape que nous vivons est essentielle. « Si l’homme préhistorique était membre d’une horde ou d’une tribu l’homme historique, le ressortissant d’une nation, l’homme post-historique deviendra citoyen du monde... ayant largué les dernières amarres qui le rattachent à l’animalité, l’homme touchera sans doute à la nouvelle frontière ». Cette vision chaleureuse est-elle inéluctable ? Non, le biologiste mieux que quiconque, sait que les espèces peuvent disparaître ; pas plus qu’un autre, il ne peut répondre de l’avenir de l’homme : « le destin de l’homme n’est inscrit nulle part ». A nous de le faire : « Nous marchons dans la lumière incertaine d’un jour hésitant. A nous d’aller vers les feux du crépuscule ou les promesses de l’aube ».
Lorsqu’on arrive aux dernières lignes de cet ouvrage, le premier sentiment est que l’auteur est resté fidèle aux règles qu’il a dégagées dans son étude du vivant : spécialisation et intégration. Rien n’a été sacrifié aux facilités et aux schématismes et le regard plonge aussi loin qu’il le peut dans la complexité du sujet. Et d’autre part, un très dur effort de synthèse a été fait pour intégrer les diverses disciplines tant naturelles qu’humaines pour essayer de donner un sens à nos contradictions. Fort de ce point d’appui solide, à nous de continuer en fonction de notre expérience. Au moment où une partie de l’univers paraît être sur le seuil d’un passage à une post-histoire, l’Afrique, elle, entre dans l’histoire, dans son énorme effort de libération mais aussi dans l’exaspération de ses nationalismes. La solution que nous adopterons sera-t-elle naturelle, c’est-à-dire celle de la guerre dans la logique des affrontements ? Sera-t-elle une solution réellement humaine, c’est-à-dire culturelle, celle de l’imagination et de l’esprit qui trouve des structures d’intégration à la multitude des forces centrifuges ?
D’autre part, mieux que quiconque, notre continent connaît le phénomène « d’hypertélie » ou d’excroissance par rapport à un ensemble : « l’hypertélie » technologique moderne n’est-elle pas en train de doter l’Afrique du Sud d’une arme terrifiante ? L’efficacité technique la plus avancée ne se met-elle pas au service de l’idéologie raciale, l’imposture scientifique la plus obscure et la plus dangereuse, le mythe le plus archaïque ? Le déséquilibre est tel dans cette région du monde entre force et esprit qu’il peut, en brisant l’élan de nos peuples, remettre en question toute l’humanité. Au lieu d’une civilisation de l’Universel, enrichie de toutes les diversités et de toutes les cultures, n’aura-t-il pas une inexpiable « guerre des races » qui fera retomber l’humanité à l’animalité ? Voilà comment, en tant qu’Africain, on peut entendre le message de Jacques Ruffié.





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