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Ethiopiques numéro 16
Revue socialiste
de culture négro-africaine
Octobre 1978

Discours à la jeunesse [1]

Auteur : Abdou Diouf

Ce n’est pas sans appréhension que les adolescents envisagent leur entrée dans un monde qui n’est plus celui de l’enfance, de l’école, de la communauté familiale, un monde qui paraît fermé, inaccessible.
La jeunesse, c’est la période du passage entre l’enfance et l’âge adulte. Cette période a un caractère transitoire. Avant, la classe privilégiée vivait sa jeunesse, ce qui facilitait la transition. Aujourd’hui, cette phase dure peu, car les Jeunes souhaitent devenir vite adultes. Ils sont... « l’homme qui se fait ». La jeunesse est un aspect de la réalité sociale et politique d’un pays, d’une période de la vie de ce pays. Les jeunes aujourd’hui vivent dans des conditions que les générations précédentes n’ont pas connues. Les relations avec les adultes, avec la société, revêtent des formes nouvelles. L’accélération de l’histoire a entraîné une évolution telle que les adultes ont du mal à suivre le rythme, alors que les jeunes s’adaptent plus rapidement aux situations nouvelles. L’emploi des jeunes c’est la concrétisation de leur insertion sociale.
Il y a une nécessité de la prise de conscience collective du problème.
La grande entreprise à laquelle nous devons tous nous consacrer répond à une attente, celle des jeunes de moins de 20 ans qui sont impatients d’entrer dans le jeu, de participer avec les adultes à la construction de la société moderne, une société fondée sur l’enracinement dans les cultures de nos pères et les acquisitions nouvelles apportées par le brassage des civilisations.
Cette attente des jeunes est aussi celle des parents et de leurs éducateurs, des hommes politiques et de l’administration, des cadres des mouvements de jeunesse et des associations, lesquels sont animés de l’immense désir d’aider les Jeunes.
Le parti socialiste sénégalais a pour tâche de satisfaire les besoins et aspirations des jeunes et des adultes dans toute leur diversité.
Il a une conception dynamique et fonctionnelle qui s’oppose à la conception intellectuelle traditionnelle. Elle part du terrain de l’homme pour arriver, par la participation active aux actes liés, donc communautaires, pour arriver par l’humanisme à l’universel.
Elle veut aider l’homme à s’adapter au milieu et au système social. Elle veut aider à transformer ce milieu et ce système afin que, à partir du niveau de chacun, chacun par son engagement, arrive à son propre dépassement.
Notre parti fait intervenir l’homme dans l’événement. Il le fait agir afin qu’il ne soit pas un simple spectateur mais un lien entre chaque homme, lui garantissant le moyen de s’affirmer et de se réaliser dans la société.
Créer les conditions de notre développement, c’est combler l’écart qui sépare les pays riches des pays pauvres.
Le nouvel ordre économique mondial est conditionné par le type de relations qui se fera entre les vieilles nations industrialisées et les forces vives que représentent les nouvelles nations.
Harmoniser les options économiques, planifier en commun objectifs, étapes et moyens d’une croissance commune, partager également les surplus pour élever le niveau de vie de chacun, tel est le sens de notre participation à la recherche d’un nouvel ordre économique et culturel mondial.
- Accroître notre indépendance économique et politique grâce à un développement autonome dans le cadre d’une planification des moyens et des objectifs.
- élever le niveau de vie des populations,
- faire prendre au peuple une part active au développement, constituent autant d’objectifs qui requièrent la mobilisation de tous, mobilisation qui doit se faire à travers associations et syndicats, à travers et grâce à l’action de notre parti qui constitue la relais entre la politique nationale et l’ensemble de la population.
Dans son « Dialogue sur les civilisations », Roger Garaudy a insisté sur la mise en question et la nécessité d’un changement radical de modèle de croissance pour répondre au problème économique.
Mais il a insisté aussi sur la nécessité d’établir d’autres modèles de rapports d’homme à homme, de rapports de chacun avec le groupe, de modèles communautaires (ni individualistes ni totalitaires) qui permettent le passage d’une démocratie représentative à une démocratie participative.
Une démocratie participative qui confère une nouvelle dimension à la politique, qui engage l’homme dans sa totalité et dans laquelle l’action extérieure est l’expression de la foi intérieure.
Le président Léopold Sédar Senghor, secrétaire général de notre parti, a fait l’éloge des trois valeurs sur lesquelles repose notre humanisme : « le JOM, la KERSA, le MOUGN ». Mais il n’a pas hésité à fustiger les principaux défauts qui affectent les comportements des êtres humains et constituent autant d’obstacles au développement, car, le comportement de chacun, l’effort de chacun, sont indispensables pour réaliser notre propre développement.


Le civisme

Le civisme est la vertu qui consiste à travailler au bien public, à s’intéresser à la vie sociale et politique, à se plier aux disciplines nécessaires, à respecter les lois légitimes ainsi que les autorités chargées de les appliquer. Le civisme aide les jeunes et les adultes à devenir des citoyens épanouis au service de la Nation.
La jeunesse, espoir d’un peuple, doit œuvrer pour mériter la confiance que l’on place en elle. Pour cela, il lui faut triompher des obstacles de la vie, en étant juste, éduquée, convaincue, travailleuse.
Le jeune n’a pas le droit de rester les bras croisés. Il doit apporter sa contribution à l’œuvre commune.
Le passage du cycle non productif au cycle productif pour vous, c’est votre intégration dans la société, intégration qui s’établit à travers la relation qui existe entre vous et la famille, le quartier, la bande de copains, la communauté à laquelle vous appartenez. Les étapes de la croissance que vous subissez comme la loi de la nature, vous font prendre conscience de vos actes dans la vie de groupe à laquelle vous vous identifiez. Le quartier est un ensemble de groupes familiaux. Cet ensemble de groupes constitue la société. A l’intérieur de ces groupes, votre progressive insertion sociale vous ouvre les portes du monde adulte. Les mouvements de jeunesse et de sports, les associations ont insensiblement pris le relais de la famille dans votre formation, car ils contribuent à votre éducation par les brassages et les regroupements.
Le mouvement politique contribue à vous donner les raisons de participer à la vie politique de la nation, à prendre conscience de votre valeur de personne humaine, de votre dignité. Il permet de vous faire découvrir la valeur de l’individu dans l’économie ainsi que votre progressive mise en place dans les différentes cellules sociales.
Le vieillissement de l’homme commence tôt. Il l’empêche de se développer au même rythme que la société dans laquelle il vit. L’éducation politique, la vie à l’intérieur du parti politique a pour objet de maintenir l’homme présent au cœur de l’évolution en cours, alors que l’âge, l’accoutumance, les confrontations le fixent à un moment de sa propre histoire. Le parti politique le met en mouvement afin qu’il soit sans cesse prêt à s’adapter à l’événement, à la situation nouvelle.
C’est la seule condition de ne pas subir l’histoire, l’économie, la politique.
Il faut à la fois, saisir la signification humaine de sa fonction et saisir la signification de tous les problèmes des autres fonctions. Il y a, à la fois, nécessité de promotion à l’intérieur de son propre être, nécessité de transfert de soi à l’autre, nécessité de transfert de connaissance, de technique.
L’art de vivre sa vie quotidienne, l’aptitude à assurer ce développement, c’est le civisme.
La multiplicité des connaissances nécessaires à la vie est telle que l’homme ne peut plus les recevoir dans son court passage à l’Ecole, lorsqu’il passe par l’Ecole... Rien n’est définitivement acquis. Tout évolue et se transforme. Une information permanente est nécessaire. Il n’est plus question de considérer que la formation des citoyens et des hommes actifs de demain se fera surtout à l’école et donnera lieu à un classement définitif pour la vie. Le temps de l’enfance et de l’adolescence est trop court. Il faut donc procéder à des choix difficiles pour définir ce qui convient le mieux à chaque âge et maintenir un équilibre entre des exigences de natures différentes.
L’impératif de l’efficacité rejoint celui de la promotion sociale.
Un pédagogue a dit : « Tu apprends plus de tes enfants qu’eux de toi. Ils apprennent de toi un monde qui n’est plus. Tu apprends d’eux un monde qui devient et qui seul vaut quelque chose. »
Les jeunes ont une certaine prescience de leur propre avenir. Ils lui font confiance, car ils sont à leur aise, plus que les adultes, dans la société dans laquelle ils entrent dès leur naissance.
Quel que soit le degré d’évolution des sociétés et des techniques, le problème est d’obtenir un équilibre entre l’efficacité des groupes sociaux et l’authenticité des vertus individuelles.
Une jeune vie est un acte de foi global qu’il faut respecter et soutenir sur tous les plans de sa réalité, physique, intellectuelle, morale et spirituelle. Et cependant, il faut maintenir les valeurs permanentes du passé qui sont celles mêmes du futur. Car notre présent se rattache à des continuités profondes qui sont porteuses d’avenir. L’avenir est fait de la convergence d’événements voulus par les hommes d’aujourd’hui pour ceux de demain. Cette convergence demande de nouveaux savoirs, ce qui faisait dire à Paul Valéry s’adressant à un auditoire de jeunes : « il s’agit de faire de vous des hommes prêts à affronter ce qui n’a jamais été ».
Il s’agit de faire de vous des hommes en harmonie avec leur milieu de vie, leur personnalité, leur mentalité, leur structure sociale, leur histoire et leur âme.

Au-delà de l’école

L’insertion de ces hommes dans la société constitue le ressort profond du contexte à partir duquel le gouvernement et le parti qui le soutient appliquent leur stratégie dans les étapes du combat qu’ils mènent depuis 18 années pour élever le pays vers le progrès social, économique et culturel. La jeunesse du parti socialiste et ses cadres doivent être le support et l’un des instruments les plus efficaces d’une politique gouvernementale dynamique à laquelle nous donnons et nous donnerons les moyens de prolonger l’action de la famille dans les domaines élargis et les milieux de vie adaptés.
Tour à tour, nos camarades Alioune Diagne et Robert Sagna vous exposeront les différents aspects de la politique nationale de l’emploi, le rôle de la commission nationale et des commissions régionales de l’emploi et de la formation, le rappel des principes fondamentaux qui guident l’action du gouvernement en matière de ressources humaines, enfin les opérations les plus récentes lancées par le département de la Promotion humaine.
Nous nous trouvons en présence de deux phénomènes :
- une jeunesse démobilisée, dont très peu militent dans les mouvements sociaux, culturels, syndicaux, politiques, de jeunesse ou de sports, tous mouvements qui manquent de cadres qualifiés ;
- une jeunesse non encadrée, disponible et livrée à elle-même composée d’analphabètes, de défaillants ou sortants du primaire, du secondaire et du technique.
Malgré technique les sacrifices nationaux consentis pour la scolarisation, les distorsions entre les productions scolaires et les possibilités d’absorption du monde du travail, les disparités économiques régionales qui provoquent les migrations des jeunes ruraux, conduisent à des situations qui appellent d’autres formes d’éducation extra-scolaires, destinées à s’ajouter aux systèmes traditionnels et qui, sous forme d’éducation de base transmise sur le tas, contribueront aux exigences du développement.
Cette éducation transmise sur le tas, destinée à composer l’impossibilité pour l’Ecole de recevoir la totalité des jeunes -et qui ne constitue pas pour autant la démonstration de l’échec de l’enseignement traditionnel- nous permettra de mieux répondre aux facteurs qui conditionnent l’emploi : un minimum de formation générale ; un niveau de qualification ; une formation professionnelle adaptée.
C’est ainsi que le Secrétariat d’Etat à la Promotion humaine a lancé l’opération GOPEC qui consiste à faciliter l’implantation -à l’appel et à l’initiative des groupes de jeunes organisés en coopératives- de projets de maraîchage, d’élevage, de culture et de pêche, dans les zones rurales des différentes régions.
C’est ainsi qu’un groupe de travail après une enquête de deux années avec le concours du B.I.T., sur les actions lancées par 40 pays dans le monde pour favoriser le débouché et l’emploi, explore les perspectives du lancement de projets de formation de jeunes qui, dans le cadre des plans de développement de chaque région, permettraient la prise en charge des vagues de jeunes avec un mi-temps de travail et un mi-temps de formation professionnelle.
En anticipation de quelques années sur la mise en place des périmètres d’irrigation, conséquence de la politique des barrages, ces opérations menées en parallèle à la mise en place de structures d’accueil adaptées au milieu, pourraient donner vie aux zones géographiques excentrées de certaines régions particulièrement défavorisées, mais promises à un bel avenir dès lors que nous avons acquis la maîtrise de l’eau et de ressources minérales non négligeables.
Ces activités d’intérêt national concernent non seulement les jeunes mais l’ensemble des travailleurs et les femmes dont on sait le rôle capital qu’elles jouent dans la société.
De la réforme de l’administration locale à la réforme de l’enseignement, de l’alphabétisation des masses à l’animation rurale et urbaine, chaque département, chaque organisme traduit dans les faits la démarche nationale visant, à travers la recherche d’un développement global soutenu par une politique économique et financière efficace, à améliorer le niveau et la qualité de vie des populations par la planification des ressources humaines, par l’adaptation des systèmes d’éducation aux besoins du développement, par la recherche d’une cohésion entre la formation et l’emploi.
Le parti socialiste sénégalais, conscient de l’importance du phénomène « jeunesse » dans la société et son impact sur la marche d’un pays, tient compte des relations de cause à effet entre la jeunesse et les phénomènes socio-économiques qui constituent les réalités socio-politiques d’une nation, et accorde toute son importance à cette jeunesse (même si elle ne représente qu’un moment dans la vie de l’homme) jeunesse que le gouvernement souhaite associer le plus étroitement possible à la politique nationale.
Dans cette tâche immense, mais belle, nous avons besoin du concours de la jeunesse du parti socialiste sénégalais (même si en période de calme il est plus difficile de manifester son sens civique qui est relié à la notion de responsabilité de l’individu dans son groupe).
La démocratie est liée au civisme, car le maintien et le développement de la démocratie dépendent de la conscience de chaque citoyen. Mais pour la jeunesse sénégalaise, l’éducation politique constitue un dépassement de l’instruction civique et doit permettre une action encore plus dynamique.
Les jeunes socialistes doivent être à la pointe du combat pour le respect d’autrui et de ses convictions, pour le développement de l’esprit de tolérance, pour discipliner les désirs de puissance, pour lutter contre l’arbitraire, parce que l’éducation politique dont ils sont porteurs se fonde sur des valeurs morales authentiques, des valeurs socio-économiques liées au travail et à la condition humaine, des valeurs esthétiques.
Ces valeurs morales se confondent pour le croyant avec la base sacrée de l’éducation religieuse, car la religion s’exprime par « la foi en un certain nombre de valeurs ».
La jeunesse est un aspect de la réalité sociale et politique d’un pays.
Je fais appel à toute la jeunesse du Sénégal pour établir un dialogue constant avec le gouvernement et pour qu’elle nous apporte, dans une action concertée, son inappréciable concours en vue de réaliser le programme national qui nous mènera vers le progrès social, économique et culturel.


[1] Allocution prononcée à l’occasion du séminaire sur l’emploi des Jeunes, organisé par 1e Mouvement des Jeunes du Parti socialiste du Sénégal, le 29 juillet 1978.




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