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ELEMENTS DE POLITIQUE ETRANGERE
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Ethiopiques numéro 22
révue socialiste
de culture
négro-africaine 1980

Auteur : Olof Palme

Selon toute probabilité, le monde marche vers une décade turbulente caractérisée par des crises, des conflits, des changements. C’est évident du Tiers-Monde, mais nos propres systèmes économiques et politiques sont soumis à de sévères tensions. En cet instant précis, nous pouvons voir que les choses ont atteint un tel point critique en diverses parties du monde que quelque chose de nouveau, peut-être de décisif, doit survenir.
A l’ombre de la course aux armements et à la faveur d’un déséquilibre global, ces changements sont provoques un peu partout par des forces qui sont de nature sociale et politique.
Ces problèmes sont fortement liés aux temps que nous vivons, mais plusieurs ont d’anciennes racines. Aussi, serait-il sage de préparer l’avenir à partir d’une perspective historique.
Un demi-siècle s’est écoulé depuis la Grande Dépression. Les crises et les conflits nés de l’effondrement des cours sur les marchés de changes conduisaient dix ans plus tard à la seconde guerre mondiale. Une fois de plus, il était rappelé au monde que les crises économiques et les polarisations d’ordre politique pouvaient déboucher sur la guerre. Cette leçon devrait avoir enseigné aux nations du monde à faire face à ces problèmes cruciaux, les leurs ou ceux des autres ayant les mêmes intérêts, de manière plus sérieuse et avec une détermination politique plus grande que ce n’est-le cas.
Or les faits sont troublants. Une fois de plus, l’Asie est le théâtre d’intérêts conflictuels de grandes puissances qui sont à l’origine de conflits de dimensions historiques ou limitées. Les ressources naturelles et l’importance stratégique de l’Afrique attirent l’intervention des puissances, souvent contre le vœu des populations. Au Sud de l’Afrique le régime des minorités blanches persiste dans l’oppression et la persécution raciales.
En Amérique latine les peuples sont soumis à des dictatures militaires tandis que les quelques nations démocratiques de la zone sont à la merci des crises économiques menacées de déstabilisation. Il est essentiel que la Suède accorde son soutien aux régimes démocratiques et aux forces nationales.
L’instabilité permanente au Moyen-Orient s’est soudainement et dramatiquement étendue à l’Ouest de l’Asie à la faveur de la révolution iranienne.
Dans notre partie du monde, la sévère crise économique continue avec des effets politiques dévastateurs. La solidarité et la durabilité des régimes démocratiques de l’Europe de l’Ouest sont mises à l’épreuve.
En Europe de l’Est, c’est l’absence d’institutions démocratiques qui a valu à la crise économique l’intensité de ses projections politiques.
Pendant plusieurs années j’ai accordé beaucoup de temps au cours des débats sur les affaires étrangères, à la discussion des problèmes de l’Afrique. J’ai souvent abordé le sujet avec optimisme, espérant qu’il serait possible d’obtenir des changements en Afrique méridionale par des moyens pacifiques. Aujourd’hui la situation est plus sombre. Les forces aéroportées et les commandos de l’Afrique du Sud et de la Rhodésie répandent la destruction et la mort au Mozambique, en Angola et en Zambie. Ces pays qui n ont que récemment conquis leur indépendance après de longues souffrances et des sacrifices sont devenus l’objet d’agressions plus ou moins quotidiennes, et ce qui est pire, sans provoquer de vraies réactions internationales.
Au Zimbabwé le régime blanc est engagé dans une lutte de plus en plus désespérée : L’émigration des Blancs s’accélère, les guérillas étendent leurs zones de contrôle. En dépit de quoi le gouvernement Smith persiste dans l’organisation d’une solution interne qui a été inefficace dès le départ. Le régime blanc est condamné. La tragédie est que la confrontation finale risque d’être violente, entraînant la guerre civile. Tout cela aurait pu être évité si le transfert du pouvoir à la majorité avait été organisé de manière pacifique, selon, par exemple, le plan anglo-américain.
Les peuples de la Namibie continuent à se voir dénier le droit à l’indépendance. L’Afrique du Sud s’efforce d ’y établir la permanence de son autorité en se soustrayant par des refus ou des délais au plan d’indépendance unanimement établi par les Nations Unies. Il devient de plus en plus évident que la participation de l’Afrique du Sud aux négociations sur la Namibie n’a jamais été honnête, de même qu’il est de plus en plus clair que les cinq puissances occidentales ne sont pas prêtes à exercer sur l’Afrique du Sud les pressions qui persuaderaient ce pays de changer de politique. La combinaison de ces deux facteurs fait que les perspectives d’un règlement pacifique prochain de la question namibienne sont minces. Il n’est donc pas surprenant qu’une fois de plus un mouvement de libération en arrive à la conclusion que l’usage de la force est son seul recours, d’où un nouvel échec pour la paix dans le monde.
Il devient de plus en plus clair que la situation en Afrique du Sud et la volonté politique de puissance de ce pays, sont une menace pour la sécurité internationale et pour la paix. Le moment est venu de renforcer les sanctions contre le régime de l’apartheid. Il n’y a pas de sens à accuser les Nations Unies d’impuissance. Dans ce cas précis, c’est la répugnance des Grandes Puissances à appliquer des sanctions qui empêchent les Nations Unies de prendre les mesures qui conviennent. Maintenant que l’Iran ne délivre plus d’essence à l’Afrique du Sud, un embargo international devient possible si s’en manifeste la décision. La Suède devrait entreprendre de persuader le Conseil de Sécurité de prendre une telle initiative.
Les événements d’Indochine ont été récemment une cause de tristesse et de désappointement, notamment pour ceux qui s’étaient engagés pour la cause du Vietnam et qui avaient espéré que le départ des Américains aurait amené dans cette région la paix et la coopération.
Au lieu de cela, c’est devenu l’occasion pour d’autres de provoquer de graves doutes sur le sens que prennent dans le Tiers Monde la solidarité et les luttes de libération. C’est à désespérer des hommes. Un leader politique suédois a pu dire récemment qu’il avait eu raison quand en 1972 il argumentait que les Etats Unis bombardaient au nom de la paix et que les Américains occupaient le Vietnam au service de la démocratie.


En présence de telles attaques, il est bon de réitérer clairement et sans équivoque que la sécurité nationale commandait le soutien de la cause du Vietnam. Toute nation a le droit de décider elle-même de son avenir. L’indépendance nationale est à la base d’une paix durable et le chemin par où passent la justice, sociale et la démocratie. Ainsi les sociaux démocrates donnent leur appui aux combats de libération dans le Tiers Monde et c’est dans cet esprit que nous avons soutenu la lutte du Vietnam pour son indépendance.
Il est évident que défendre le droit à l’indépendance d’un peuple n’exclut pas la possibilité de critiquer ses choix politiques ou de prendre ses distances vis-à-vis de l’usage qui se fait de l’indépendance.
La situation en Indochine est une nouvelle occasion de nous rappeler les interventions des Grandes Puissances dans cette région et leurs résultats tragiques. L’invasion du Cambodge en 1970 a eu des conséquences désastreuses pour ce pays et pour toute l’Asie du Sud-Est. Le gouvernement du prince Sihanouk qui avait contribué par sa politique neutraliste à maintenir dans la région un équilibre délicat fut renversé ; ce qui s’ensuivit fut la désintégration du tissu national et social, pavant le chemin pour les Khmers Rouges qui finirent par prendre le pouvoir.
Derrière le conflit entre le Cambodge se dresse l’antagonisme historique qui a divisé les peuples de l’Indochine. Le régime de Pol Pot s’est rendu coupable d’indiscutables violations de frontières. Ce régime n’a certainement fait aucun bien au peuple de ce pays et les événements récents ont montré que la peur au Vietnam d’une intervention chinoise n’était pas imaginaire. Cependant aucune invasion d’un pays par un autre ne saurait être justifiée et nous devons nous dissocier de l’entreprise vietnamienne au Cambodge. Le Vietnam doit retirer ses troupes.
Au cours d’un voyage aux Etats-Unis au commencement de cette année, le vice- Premier ministre Teng Hsiao-P’ing mentionna la nécessité de punir le Vietnam. Dès son retour en Chine son gouvernement entreprenait contre le Vietnam une « expédition punitive » massive. Nous nous sommes dissociés de cette action. Les Chinois parlent un langage qui n’avait plus été utilisé depuis le temps des anciennes guerres coloniales. Ils parlent de « punir » même de simples déclarations faites par des représentants de l’armée vietnamienne sur la qualité des forces armées du Vietnam. La télévision nous a récemment informés des méthodes employées par l’armée chinoise : une dévastation systématique qui ne fait pas de différence entre les objectifs militaires ou civils.
En fait, les Chinois ont réintroduit dans les relations internationales un concept devenu caduc : le droit en tant que Grande Puissance de jouer à l’agent de police, sans respect pour la souveraineté des autres nations, sans égard pour l’équilibre politique mondial. Les conflits internationaux ne sauraient en aucun cas être durablement résolus par des « expéditions punitives ». Celles-ci ne peuvent conduire qu’au deuil et à la souffrance parmi les populations. Le net résultat est l’anarchie internationale au lieu du règne de la loi et de l’usage des négociations.
Ce dont ont besoin les peuples d’Indochine, c’est la paix et l’opportunité de se développer.
Au Vietnam l’aide est aujourd’hui plus nécessaire que jamais. Ce pays a émergé de la guerre un des plus pauvres du monde et ces dernières années y ont vu des catastrophes naturelles majeures, des inondations par exemple , qui défient toute comparaison.
L’aide suédoise y concerne une usine à papier un hôpital pour enfants et quelques autres activités de santé publique. Si nous devions y mettre fin, ce ne serait pas seulement un déni de nos principes, en matière d’aide, mais un coup cruel aux postulats humanitaires et la trahison d’un peuple dans la région la plus désastreusement ravagée par la guerre qu’ait connue l’Histoire.
Les peuples d"Indochine ont besoin d’aide et de paix. De même que les autres Partis du Congrès, à l’exception du Parti Conservateur, les sociaux démocrates se sont associés à un appel à la paix lancé par le Comité suédois pour la paix au Vietnam, au Laos et au Cambodge. Nous faisons appel à toutes les parties concernées pour qu’elles pèsent leurs responsabilités, et nous exhortons les grandes puissances à ne pas intervenir en Asie du Sud-Est, mettant l’accent sur le fait que les peuples du Vietnam, du Laos, du Cambodge ont besoin de reconstruire leurs pays ravagés par trente années de guerres : que la paix y règne enfin !
La révolution en Iran a soudain étendu les troubles du Moyen Orient à la totalité de l’Asie de l’Ouest. Le théâtre du conflit comprend le point stratégique important qu’est le détroit d’Ormuz par où transitent soixante pour cent du pétrole consommé par l’Ouest et 80 pour cent de celui destiné au Japon.
Les effets de la révolte du peuple contre la dictature du Chah sont à la fois étendus et difficiles à évaluer.
Quant à l’Ouest, la situation résulte en ce que d’importants contrats de vente d’armes et de fourniture d’avions sont devenus caducs .L’emploi s’en ressentira et le prix des produits pétroliers va croître.
En ce qui concerne l’Afrique du Sud et Israël à qui l’Iran fournissait la plus grande partie de leur Pétrole, cet approvisionnement a cessé.
Les Etats Unis ont perdu un allié majeur et les plans stratégiques hérités des administrations antérieures s’en trouvent affectés.
Le désir du Chah était de faire de son royaume une grande puissance, la cinquième du monde, plus forte que l’Allemagne de l’Ouest. Sa position en tant que puissance militaire devait lui permettre de protéger les routes du pétrole vers l’Ouest. Mais, pour atteindre ses fins, il dut organiser la dictature et instituer la corruption, contrarier le développement du pays et oublier le peuple. Dans une lettre instructive à The Economist (l’Economiste) Georges Ball fait ressortir que, outre un grand nombre de conseillers militaires, le Président Nixon avait fourni au Chah vingt milliards de dollars d’armes modernes.
Le Président Carter est aujourd’hui accusé de complaisance et d’immobilisme. Il aurait « perdu » l’Iran. Le monde devrait être heureux de ce que le président Carter ait tiré leçon des fautes de ses prédécesseurs et ne les ait pas renouvelées. L’administration Carter est en fait l’une des rares de l’histoire des Etats Unis qui ait montré une telle maîtrise de soi dans des situations semblables. Au lieu de prêter l’oreille aux appels à la vengeance, les critiques de Carter devraient plutôt peser les mots du journaliste Anthony Lewis. « Ce n’est pas l’affaire des Etats Unis, dit-il, de « perdre » d’autres pays. Les gouvernements adonnés à la déraison économique et à l’oppression des citoyens se perdent eux-mêmes. »
S’il y a quelque chose à apprendre des événements d’Iran c’est que tous les agents secrets et bataillons d’élite du monde couplés avec de massives livraisons d’armes ne peuvent arrêter les forces du nationalisme et la révolte d’un peuple quand elles se retournent contre un régime détesté. La situation de l’Iran peut se retrouver dans beaucoup d’autres points du monde.
Les Français ont vainement mis sur pied une immense armée coloniale contre le vœu d’indépendance de l’Algérie. En Afrique, les Portugais équipèrent des meilleures armes de l’OTAN des milliers de soldats, mais au bout du compte le Mozambique et l’Angola se sont débarrassés de leurs maîtres coloniaux. Au Vietnam, la machine de guerre la plus puissante du monde ne put arrêter le peuple dans sa lutte pour la liberté. En Iran, l’imposant système d’oppression du Chah se montra incapable de contenir une révolte nationale conduite par un imam, et celui-ci ne disposait d’aucun équipement militaire.
La participation de l’Occident à la mise en place de la dictature a conduit à tenir en suspicion le modèle et les idées de l’Occident. Nous assistons à un retour aux normes culturelles et aux pratiques de la Tradition, ce qui démontre combien il est difficile de créer un ordre social non enraciné dans l’histoire et la culture d’un peuple. Ceci ne signifie pas que nous acceptions les excès et les outrages qui ont suivi le changement de pouvoir. Nous devons dénoncer la justice sommaire, les exécutions et l’intolérance exercée contre ceux qui manifestent leur désaccord.
Il n’y a pas de vrai signe que la sévère crise économique que traverse l’Occident puisse être contenue. Le chômage menace de son ombre la vie quotidienne et l’avenir de millions de personnes. Le chiffre le plus élevé, six millions deux cent mille sans emploi, a été atteint en janvier de cette année par les pays du CEE. Deux millions d’entre eux sont des jeunes au-dessous de vingt cinq ans.
Dans une telle situation, la compétition devient aiguë et la confiance dans des solutions démocratiques s’affaiblit. La solidarité et l’optimisme cèdent à l’égoïsme et au défaitisme. Les conflits croissent entre groupes, classes et idéologies. L’unité et le sens communautaire à l’intérieur des nations ou entre elles se trouvent menacées. Le rêve d’un nouvel ordre international plus équitable se dissout.
L’un des aspects les plus inquiétants de la situation que j’ai signalée l’année dernière au cours du débat sur les affaires étrangères est le danger de voir se former en classe permanente de déshérités ceux qui se trouvent pénalisés de différentes manières : les femmes, les gens insuffisamment instruits, les immigrants, les handicapés. Dans la plupart des cas, de tels gens n’ont ni pouvoir ni organisation pour se protéger alors que le marché du travail se rétrécit dans un climat social devenu plus dur.
Les sociaux démocrates n’accepteront jamais l’idée qu’un large groupe de citoyens tombent dans un pourcentage dit « inévitable » de sans emploi et ne puissent se faire entendre. Ce ne sont pas les faibles et les démunis qui devraient payer le prix de la crise du capitalisme. Cette crise devrait être combattue par des mesures énergiques dans un esprit de solidarité et de responsabilité commune qui mette au premier rang le plein emploi, une politique industrielle effective et la justice sociale. Notre vieux mot d’ordre du droit au travail pour tous relève des droits fondamentaux de l’homme.
Combattre l’injustice, garantir aux citoyens la sécurité sociale et économique, promouvoir une participation accrue aux processus de décision dans tous les secteurs, c’est ce qui contribue à l’établissement de l’unité et de la fraternité dans nos pays.
C’est aussi ma conviction que, au bout du compte, une telle politique serait la meilleure contribution à la sécurité internationale et à la paix. La base d’une baisse durable des tensions entre nations ne peut être que la constitution de sociétés ayant atteint un certain niveau d’estime de soi et où vivent des citoyens ayant confiance dans la stabilité de la nation et dans son pouvoir de développement. Une politique nationale de justice est une des conditions de l’établissement dans l’esprit des citoyens de l’idée de solidarité internationale.
Cette connexion entre les réformes internes et la solidarité internationale a caractérisé notre pays depuis des décades.
Dans l’Est de l’Europe, l’absence d’institutions démocratiques vitales donne à la crise économique une coloration politique très vive. On voit y prendre force le besoin de décentralisation des pouvoirs de décision et en général un désir de démocratisation.
En réalité il manque aux Etats communistes ce minimum de soutien social et politique qui est indispensable si le système doit se développer. Dans certains d’entre eux la situation est si instable qu’on ne peut estimer impossible quelque soulèvement soudain avec des conséquences difficiles à prédire. Le pouvoir absolu exercé dans les Etats policiers n’est pas une garantie de paix et d’ordre encore moins de croissance. Au contraire, il peut constituer un danger à l’intérieur comme au niveau international. Ceux qui détiennent le pouvoir essaient de diminuer l’insatisfaction des peuples en offrant d’abord et surtout un plus large choix des biens de consommation. En fait, en Europe de l’Est ce sont les droits des citoyens et les libertés qui devraient être multipliés.
La crise en Europe a tout naturellement des conséquences pour notre pays. A mesure que nous approchons les années 80, il devient plus important que jamais en notre qualité de petit Etat non aligné nous analysions soigneusement les développements futurs de façon à améliorer notre préparation aux circonstances.
Nous devons être en mesure de maintenir notre position d’Etat industriel compétitif en même temps que nous précisons notre engagement de solidarité mutuelle et une politique envers les pays pauvres également caractérisés par la solidarité.
Cela suppose un gouvernement dont les politiques soient liées aux intérêts du plus grand nombre des travailleurs et qui dans le domaine international, ait opté pour une politique européenne qui inspire confiance.
A ce point de l’examen, nos apports avec la C.E.E. prennent une place spéciale. Considérés ensemble, les pays de la C.E.E. constituent notre partenaire commercial le plus important. Au cours de la prochaine décade, leur nombre va passer de 9 à 12 en comptant l’entrée de la Grèce, du Portugal et de l’Espagne.
Un grand pas dans la coopération européenne sera bientôt franchi avec, au mois de juin prochain, la première élection de caractère international qu’aura connue le monde. Cent quatre vingt millions d’électeurs vont choisir 410 représentants au parlement européen. Cette nouvelle forme de représentativité européenne aura aussi peu d’autorité que précédemment, ses termes de référence ne s’en trouveront pas élargis ; cependant l’élection directe des parlementaires investira ceux-ci d’une autorité plus grande qu’auparavant.
Sur cet arrière-fond il va être important de suivre soigneusement les développements à l’intérieur de la C.E.E., et de chercher dans le contexte de notre neutralité à consolider nos contacts et notre coopération avec l’organisation et avec ses membres.
Ce ne sera pas changer de politique. Dans l’accord de libre échange signé entre la Suède et la C.E.E., il est clairement indiqué que ce pourrait et devrait être le cas dans certains domaines. L’accord est assez bon pour servir de base à nos futures relations avec la C.E.E.
Notre objectif est une coopération accrue tendant à la paix et au développement en Europe. En notre qualité de sociaux démocrates suédois, notre objectif subsidiaire est de nous unir avec les forces qui dans la C.E.E. travailleront à mettre au monde non pas une Europe des « grandes affaires » mais une Europe de l’homme du peuple.
Le mouvement syndical suédois agissant au nom des travailleurs manuels ou intellectuels a déjà établi ce genre de rapports en s’affiliant à la confédération européenne des syndicats. Le Parti social-démocrate coopère depuis longtemps avec les sociaux démocrates de la C.E.E. de l’Internationale socialiste. Le fait que le mouvement syndical suédois ait établi des rapports proches et amicaux avec le courant politique le plus fort à l’intérieur de la C.E.E. est tout naturellement important pour les intérêts nationaux suédois en général.
L’internationalisme, la dépendance mutuelle, doivent être considérés dans une perspective élargie. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, plus de cent nations nouvelles sont nées à l’indépendance. Le pouvoir colonial s’est effondré, les nationalismes n’ont fait que croître.
Mais indépendance ne signifie pas égalité et la situation actuelle ne saurait être mieux décrite que par le simple constat que soixante dix pour cent de la population mondiale n’ont accès qu’à 12 % de la production mondiale totale et n’ont part qu’à 20 % du commerce, des investissements, 7% de la production industrielle et ne participent que pour moins de 1 % à la recherche scientifique.

Même en considérant que certains pays pauvres sont en train de s’industrialiser rapidement, le fossé entre riches et pauvres ne s’en élargit pas moins.
Julius Nyerere, président de la Tanzanie décrivait ainsi dans un récent discours l’expérience des nations démunies : « Nous avons appris de l’Amérique et de l’Europe que le travail opiniâtre change les choses pour le mieux. Mais avec le temps nous avons noté qu’il n’y avait pas de relation de cause à effet entre travail et prospérité. En ce qui concerne les pays pauvres, il semble qu’intervienne toujours un facteur nouveau qui annule cette connexion. La soi-disant neutralité du marché économique international s’est révélée neutralité entre exploiteur et exploité, entre l’oiseau de proie et sa victime. »
Nyerere indique à quel point, pour acquérir les ressources nécessaires à leur développement, les pays pauvres ont été amenés à dépendre de plus en plus des multinationales et des organisations internationales, en sorte qu’il ne leur est plus possible d’adopter que les politiques approuvées par leurs interlocuteurs. Il y a certainement des avantages à opérer dans un marché international libre, mais cela ne sert en rien à aider les affamés, les malades, les démunis. Cela ne peut assurer des prix raisonnables et stables à la production des peuples pauvres, ne les aide pas à consolider leurs secteurs publics et n’aide en rien à la protection du système écologique mondial.
Cette explication suffit à éclairer le désir des pays démunis d’obtenir une réorganisation radicale du système qui gouverne l’économie mondiale pour eux un nouvel ordre économique mondial signifie une répartition différente, plus équitable, des ressources du monde, et de plus, une répartition plus équitable des pouvoirs de décisions. Les négociations internationales concernant ces demandes qui certainement sont nombreuses, étendues, et pas toujours sans contradiction entre elles se poursuivent depuis cinq ans. Il y a eu des réunions à l’assemblée générale des Etats-Unis, à la CNUCED. Mais ces négociations qui ont tenu occupées des milliers de personnes n’ont pratiquement donné aucun résultat. Les grandes nations en portent largement la responsabilité. Il leur a manqué la détermination de réformer l’économie mondiale par des décisions négociées de bonne foi.
Il est important de mettre fin à cette tendance. Il y a quelques années on disait que si les pays pauvres disparaissaient au fond des mers, les riches ne s’en apercevraient même pas. Cela a cessé d’être vrai. Les nations pauvres ne peuvent croître qu’en faisant appel au capital et aux techniques des autres. Le marché qu’ils forment prend chaque jour plus d’importance pour les nations industrielles dont elles font marcher les usines. La dépendance mutuelle s’accroît.
Le tiers de la production industrielle de l’Europe de l’Ouest s’exporte vers le Tiers Monde ; l’impact en est important sur l’emploi en Europe et aux Etats-Unis, mais la capacité des pays pauvres de continuer à importer des pays riches dépend en grande partie des réactions de ces derniers ; en termes précis : quelle part des produits du Tiers-Monde sommes nous prêts à accepter sur nos marchés et quelle aide financière sommes- nous prêts à mettre à leur disposition par le biais de l’aide ou des crédits commerciaux ?
Dans les années qui ont suivi la crise du pétrole, les pays démunis essayèrent de maintenir leur activité économique et un haut niveau d’importations en empruntant à un rythme jusqu’alors inconnu. Sur une période de quatre ans, leurs dettes se sont accrues de 150 milliards. Les prêts se trouvaient disponibles dans les marchés du crédit qu’alimentaient les surplus du pétrole. Les investissements pour le développement se trouvaient au départ grevés de la double hypothèque des intérêts et de l’amortissement. Les pays riches en bénéficièrent par le volume de leurs exportations avec ses incidences favorables sur l’emploi.
Ces dettes ne doivent pas continuer à s’accroître au même rythme ou dans les mêmes proportions ; les conséquences s’enregistraient dans le volume des exportations et dans l’emploi chez les riches dont, au bout du compte, c’est l’intérêt d’alléger le fardeau des dettes du Tiers Monde.
Dans le même esprit, un système de stabilisation des prix des matières premières jouerait à l’avantage des importateurs aussi bien par ses effets sur la tendance générale à la stabilisation que par la demande croissante des produits industriels qui en résulterait.
Une plus grande ouverture des marchés riches aux produits du Tiers Monde de même que quelque forme automatique de transfert de ressources accroîtraient semblablement la demande des produits manufacturés.
Le vrai problème n’est pas de mettre en place les mécanismes mais de persuader les hommes politiques de leur nécessité.
Trouver les moyens d’un transfert massif de ressources, d’un nouveau Plan Marshall comme on l’a dit quelquefois, est donc dans l’intérêt bien compris des nations industrielles. C’est au profit de tous que s’obtiendrait une redynamisation de l’économie mondiale. Cela ne signifie pas plus la recherche de la croissance à tout prix que la négation du problème de la distribution entre les pays. Mais même si nous l’avions ignoré auparavant, la crise actuelle nous aurait enseigné combien il est difficile de résoudre les injustices en termes de revenus et d’avoirs, quand le gâteau en tant que bien commun devient plus petit.
Vers la fin du siècle il devrait être possible d’abolir la faim et d’en finir avec la pauvreté absolue dans le monde. C’est une question d’action et de détermination politique. La décision fut prise un jour d’atteindre la lune à une certaine date. C’était une question de technologie. Si nous décidons d’abolir la faim et la pauvreté, le problèn1e devient celui de changer des conditions politiques et sociales, et c’est plus difficile. Mais il n’y a pas d’autre forme d’action plus importante pour préserver la paix.
En dépit de toutes les fautes commises, la décade 1970 est celle où a commencé le dialogue pour réduire les tensions entre l’Est et l’Ouest. La préservation de la détente va continuer à être importante pour la cause de la paix.
En dépit des erreurs, les années 1980 seront la décade du dialogue, et les efforts en vue de trouver des formes de coopération constructive entre le Nord et le Sud occupent une place proéminente dans l’esprit de ceux qui veulent préserver la paix. C’est une question de paix et de mutuelle dépendance. Et finalement c’est une question de solidarité avec les peuples dans leur poussée vers la justice sociale et économique.





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