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LE TEINT CLAIR EMBELLIT-IL ?
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Ethiopiques numéro 22
révue socialiste
de culture
négro-africaine 1980

Auteur : Emeka ABANIME

Examen d’un concept esthétique à la lumière des romans négro-africains [1]

C’est un fait bien connu que quelques Noirs se décolorent la peau dans une intention esthétique. On ne s’étonne donc pas que, du Kenya à l’est au Sénégal à l’ouest, les romanciers négro-africains se soient intéressés à cette pratique. Plus d’une fois, dans Going Down River Road, un des romans du Kenyan Meja Mwangi, nous voyons accrochées au mur d’un bar ou d’une maison particulière des réclames invitant les gens à se joindre aux « Africains nouveaux » en se servant de « Newafric » ou de « Ambi », crèmes à éclaircir la peau. Alors que Meja Mwangi n’a apparemment rien trouvé de ridicule dans de telles réclames, le Ghanéen Ayi Kwei Armah s’en est visiblement moqué à l’épisode de son troisième roman, Fragments, où nous voyons un calendrier muni d’une très grande photographie en couleur destinée à faire la publicité de la crème blanchissante « Ambi-Extra ». « Au centre du premier plan, écrit le romancier ghanéen, se tenaient deux Africains à la peau blanchie avec succès, ayant l’apparence d’un brun jaunâtre forcé. Autour d’eux plusieurs Africains se tenaient dans des poses différentes, tous bouche bée par admiration pour les deux blanchis » [2]
C’est également en se moquant que la Sénégalaise Aminata Sow Fall a parlé dans son premier roman, Le Revenant, de Noires qui se procurent le teint clair. Dès le premier chapitre de ce roman nous voyons une dame dont le teint noir des bras « contrastait terriblement avec celui du visage et du cou ». La romancière explique que c’était l’effet du « xeessal » et que la dame « avait cru corriger l’œuvre de la nature en se décolorant la peau » [3] A la page suivante, nous apprenons que même Maïmouna, la bonne femme du très sympathique Sada (le fidèle ami du héros du roman) ne répugnait pas au teint clair artificiel : « Elle avait cédé elle aussi au « xeessal » et sa peau était aussi claire que celle d’une mulâtresse ; seules quelques tâches çà et là sur son visage, qui avaient l’aspect de cicatrices laissées par des brûlures, faisaient deviner l’effet de la crème blanchissante ». Rien de surprenant à ce qu’une coquette secrétaire que nous rencontrons plus tard dans le roman soit, elle aussi, « xeessalisée » [4] De fait, le héros en arrivera à s’écrier : « Nous sommes décidément à l’heure du xeessal ! Si l’on s’amusait à dénombrer celles qui n’ont pas adhéré à la secte, elles seraient bien peu nombreuses » [5]
La décoloration de la peau est, au fond, un symbole d’aliénation dans le roman de Mme Sow Fall. Rappelons l’intrigue du roman. Redevenu chômeur après avoir subi la peine infamante de réclusion criminelle pour cause de détournement de fonds publics, Bakar Diop est déconsidéré et rejeté presque partout, même par quelques membres de sa famille. Pour prendre sa revanche, il quitte sa famille sans avertir personne et va se cacher dans un autre quartier de la ville. Là, il entreprend de se transformer au moyen de crèmes blanchissantes. Puis, ayant fait croire qu’il s’est noyé accidentellement, il assiste à la grande fête funèbre organisée en son honneur sans être reconnu par personne, tant les crèmes blanchissantes l’ont rendu méconnaissable. A la fin de la cérémonie il se présente devant les membres de sa famille et déclare que Dieu l’a fait ressusciter pour venir recueillir son « sarax », la somme considérable offerte à la famille, en signe de condoléances, par ceux qui ont assisté à la fête. La portée symbolique de la décoloration de la peau est évidente dans la réflexion que le héros fait après avoir acheté les crèmes qui allaient le rendre méconnaissable : « Je vais à présent faire comme eux, se dit-il, entrer dans leur pantomime. Je leur jouerai le tour le plus ignominieux qui n’ait jamais été joué. Quelques touches de xeessal, et je serai autre, aliéné, dépersonnalisé comme ils veulent tous être » [6]
Dans quelques parties de l’Afrique noire la décoloration de la peau peut être pratiquée aussi bien par les hommes que par les femmes. Dans d’autres parties la pratique est réservée exclusivement aux femmes. En tout état de cause, celles-ci sont invariablement majoritaires en la matière, car la pratique est en général considérée comme quelque chose d’efféminé, peut-être en raison de la peine qu’il faut se donner pour acquérir le teint jugé embellissant. Il est évident, cependant, que les femmes noires ne rechercheraient pas le teint clair si les hommes de leur race ne semblaient pas marquer de la préférence pour celles qui en sont dotées. C’est dire que les hommes sont aussi responsables que les femmes pour la décoloration de la peau, même dans les pays africains où cette pratique est réservée aux femmes. On peut à ce sujet, se rappeler la scène amusante du Revenant où un vendeur qui croit que Bakar va acheter le produit pour sa femme demande mille francs pour sa crème blanchissante. « Se réveiller le matin, dit le vendeur, voir son regard se poser sur une jeune femme claire comme l’aurore, cela ne vaut-il pas mille francs ? Quel doux spectacle pour les yeux » [7]

« Teint clair, beaux personnages »

Ayi Kwei Armah a beau satirisé la décoloration de la peau par les Noirs, les concepts esthétiques de bon nombre de romanciers négro-africains sont plus favorables au teint clair qu’au teint noir. Considérons d’abord quelques écrivains anglophones. Aucun romancier négro-africain n’a fait plus d’appréciations d’ordre esthétique sur les femmes que le Nigérian Cyprian Ekwensi. Or, il est incontestable que le teint clair l’emporte sur le teint noir comme indice de beauté chez ce romancier. Jagua Nana, l’héroïne d’un de ses romans les mieux connus possède, entre autres qualités physiques, une peau dont la couleur est « olive-orange, à la manière des meilleures femmes du Nigéria oriental » [8] Remarquons-le : pour ce romancier, les « meilleures » femmes d’une certaine région du pays noir qu’est le Nigéria ont le teint « olive-orange », et non pas tout noir. L’héroïne du roman a déjà dépassé la quarantaine. Aussi supporte-t-elle mal la concurrence d’une adolescente d’origine sierra-leonienne appelée Nancy. A un certain moment elle croit que sa jeune rivale est devenue encore plus belle, « plus clair par plusieurs degrés » [9] Se regardant dans un miroir à un autre moment, elle se flatte qu’un voyage qu’elle vient d’effectuer à sa région natale l’a rendue « plus claire », plus jeune, et par conséquent plus désirable physiquement [10]
On sait que les Négro-Africains du groupe ethnique peul sont, en général, plus clairs de teint que les Noirs de race pure, et qu’ils se trouvent en nombre considérable dans la partie septentrionale du Nigéria. Il est à croire que leur teint clair n’est pas étranger au fait que Cyprian Ekwensi les présente toujours comme un peuple d’une beauté remarquable. Un des romans de cet auteur, Burning Grass concerne les aventures d’une famille d’éleveurs peule. Pour souligner la grande beauté de sa fiancée, le fils aîné du héros de ce roman déclare que la jeune fille en question est « aussi claire qu’une princesse arabe » [11]. La préférence qu’il donne au teint clair en maints autres endroits nous empêche de conclure que le romancier n’a fait ici que rappeler les liens religieux et culturels qui existent entre le monde arabe et les Peuls du Nigéria du nord. Cette préférence semble l’avoir amené à une contradiction. Au centre de l’intrigue de Burning Grass est l’amour du fils cadet de Mai Sunsaye, le héros, pour Fatimeh, une très belle jeune fille rachetée de l’esclavage. Fatimeh n’appartient pas au groupe ethnique des Peuls, mais à celui des Kanuri, qui sont plus nettement négroïdes que les Peuls. Cependant le romancier la rend plus claire que les Peules mêmes, apparemment pour mettre l’accent sur sa beauté. « La plupart des filles peules, écrit-il, avaient la peau claire avec le nez droit et les lèvres minces comme celles des Blanches ; mais Fatimeh semblait être un croisement entre Peule et Blanche » [12] N’est-ce pas dire que cette jeune fille dont le groupe ethnique a normalement le teint foncé était, elle, d’un teint extraordinairement clair ?
Ekwensi semble encore prononcer un jugement esthétique favorable au teint clair des Peuls lorsqu’il nous présente Wilson Iyari, le personnage principal de son quatrième roman, Beautiful Feathers. « Par n’importe quels critères, écrit-il, Wilson était un homme qui attirerait l’attention où que ce soit. Il avait la peau claire, le nez droit et était grand » [13]. Le teint clair de ce personnage s’explique par le fait que sa mère était une Peule originaire du nord du Nigéria.
John Munonye, un autre romancier nigérian, s’intéresse beaucoup moins qu’Ekwensi au teint de ses beaux personnages. Nous signalons toutefois qu’une femme surnommée « La Belle » par ses collègues dans The Only Son a « un teint très clair » [14] Même Chinua Achebe, le romancier nigérian le plus connu, et jusqu’ici le plus favorablement apprécié tant en Afrique qu’ailleurs, trahit, lui aussi, un faible pour le teint clair. Dans Arrow of Cod, il écrit, par manière de description flatteuse d’Okuta, la fiancée d’Obika : « Son visage était finement taillé et quelques-uns l’appelaient déjà Oyilidie parce qu’elle ressemblait à son mari en beauté » [15] En quoi consistait la beauté remarquable du fiancé ? Voici ce que le romancier en dit :

« Obika était un des jeunes gens les plus beaux dans Umuaro et toutes les régions environnantes. Son visage était finement taillé et son nez se dressait ghèm, comme la note d’un gong. Sa peau était, comme celle de son père, de la couleur de terre cuite. On disait de lui (comme on faisait toujours lorsqu’on voyait une grande beauté) qu’il n’était pas né pour ces régions, chez le peuple igbo des forêts ; que dans sa vie antérieure il avait sans doute séjourné chez le peuple riverain que les Igbo appelaient Olu » [16]
On le voit, Obika jouissait de la réputation d’être très beau parce qu’il avait- en plus de traits physionomiques assez peu négroïdes - le teint relativement clair.
La romancière nigériane Flora Mwapa semble également mettre le teint clair au-dessus du teint noir. Efuru, la belle héroine de son premier roman, devient encore plus jolie à la suite de son mariage : « Efuru était très heureuse. Elle était encore plus belle maintenant. Elle était plus claire, robuste et fraîche. Beaucoup d’hommes enviaient son mari. Les femmes étaient jalouses de sa beauté » [17]
Ayant conjecturé que son mari a commencé à s’intéresser à une autre femme, l’héroïne craint que sa rivale hypothétique ne soit plus attrayante qu’elle. « Peut-être qu’elle est très belle, se dit-elle, et qu’elle a les cheveux longs comme les miens. Est-elle claire on sombre ? Ses dents sont-elles aussi blanches que les miennes ? » [18] _ En ce qui concerne les homologues francophones de la romancière nigériane, il n’y a peut-être rien de significatif à ce que Serigne Birama, un personnage secondaire assez impressionnant de La Crève des Bàttu, le second roman d’Aminata Sow Fall, soit« de teint clair » [19] , d’autant plus que, comme nous l’avons vu, cette romancière s’est moquée des Négresses qui se décolorent la peau. Par contre, il y a lieu de supposer que le teint clair n’est pas un signe de laideur dans Une si longue lettre de Mariama Bâ. Se souvenant du moment où elle et son feu mari, Modou Fall, se sont rencontrés pour la première fois, Ramatoulaye, la femme qui est censée rédiger la lettre, écrit : « Modou Fall, à l’instant où tu t’inclinas devant moi pour m’inviter à danser, je sus que tu étais celui que j’attendais. Grand et athelétiquement bâti, certes. Teint ambré dû à ta lointaine appartenance mauresque, certes aussi. Virilité et finesse des traits harmonieusement conjuguées, certes encore. Mais surtout, tu savais être tendre » [20]
Certes, Ramatoulaye met la qualité morale qu’est la tendresse au-dessus de la beauté physique. Il n’en reste pas moins évident que, pour elle, un « teint ambré » dû à de lointains ancêtres mauresques a une valeur positive du point de vue esthétique. Dans cette même apostrophe à son mari défunt, la veuve se souvient du temps que Modou Fall a passé en France en tant qu’étudiant : « Le teint laiteux des femmes ne te retînt pas. Toujours, selon tes lettres, ce que la femme blanche possède de plus que la négresse sur le plan strictement physique est la variété dans la couleur, l’abondance, la longueur et la souplesse de la chevelure. Il y a aussi le regard qui peut être bleu, vert, souvent couleur de miel neuf » [21]. On peut se demander pourquoi le teint et les autres caractéristiques physiques des Blanches seraient quelque chose de plus, plutôt que quelque chose de simplement différent, aux yeux d’un étudiant noir séjournant en France.

« Thèse manichéenne, et thèse historique »

Dans leurs jugements implicites ou explicites sur la valeur esthétique du teint clair, les romanciers négro-africains ne font, évidemment, que servir de peintres aux sociétés qui sont les leurs. Pourquoi donc le teint clair a-t-il une valeur esthétique positive pour pas mal de Négro-Africains ? Il se peut bien que le principe d’où découle le prix de l’or y soit pour quelque chose. Il semble, en effet, que le teint cuivré ou jaunâtre propre à quelques individus de race noire avait, en raison de sa rareté relative, une certaine valeur esthétique pour quelques peuplades noires bien avant l’arrivée des Blancs en Afrique cissaharienne. C’était sans doute tout comme dans les nations blanches d’aujourd’hui, où la chevelure blonde - qui est en général plus rare que la chevelure brune ou noire - est souvent considérée comme un facteur embellissant.
On a parfois fait appel à la philosophie manichéenne pour expliquer l’attitude de beaucoup de peuples du monde envers le teint clair et le teint foncé. D’après cette explication, l’homme serait par nature porté à préférer le clair au sombre en raison d’une opposition inconsciente établie dans son esprit par le jour et la nuit qui symboliseraient pour lui le bien et le mal respectivement. C’est à coup sûr une spéculation philosophique à ne pas prendre au sérieux. Il n’y a rien d’universel ou de d’inné dans le symbolisme des couleurs. Le clair n’est d’ailleurs pas toujours préféré au sombre en matière de couleur de la peau. Nous doutons qu’il existe une société africaine où l’albinisme ne fût pas une anomalie déplorable.
Plus digne d’attention est la thèse selon laquelle la rencontre entre le monde noir et le monde blanc aurait laissé dans l’esprit des Négro-Africains des sentiments esthétiques peu favorables aux caractéristiques négroïdes, en raison du prestige dont les peuples blancs - qu’il s’agisse de Hamito-Sémitiques ou d’Européens- ont joui pendant longtemps aux yeux des Noirs. Cette thèse est d’autant plus plausible que la pratique de rendre les cheveux semblables à ceux des blancs est encore plus répandue que celle de se décolorer la peau. Et elle trouve appui dans Maru, un des romans de Bessie Head, Noire sud-africaine actuellement fixée au Bostwana. L’héroïne de ce roman est une jeune femme appartenant au groupe ethnique des Masarwa, c’est-à-dire à la race des Bochimans. Les Masarwa ont le teint si jaunâtre qu’on peut les prendre pour des chinois ou des mulâtres lorsqu’ils sont bien habillés. Malgré cela, les Noirs du Bostwana ont le plus grand mépris pour ceux eux, et consi, une institutrice nouvellement arrivée dans un village appelé Dilepe, est assez bien estimée par les villageois aussi longtemps que ceux-ci croient qu’elle appartient au groupe des mulâtres qui, en tant que bâtards délaissés, ne sont d’ailleurs pas très considérés). « Mais c’est une métisse disaient-ils. C’est extraordinaire. Regardez le teint clair » [22]. Mais l’institutrice devient l’objet d’une dérision générale dès que les villageois apprennent qu’elle est Masarwa. « L’œil est une chose trompeuse, disent-ils maintenant en pouffant de rire, si un Masarwa se peigne et porte un habit moderne il ressemble tout à fait à un métisse. Il n’y a aucune différence » [23]
L’institutrice n’impressionne même plus ses élèves, qui se mettent à la chahuter : « Tu es Bochimane ! » La brusque déconsidération de l’héroïne s’explique par le fait que les Masarwa ont toujours été les esclaves des ethnies noires du Bostwana. On voit donc que la valeur esthétique des caractéristiques raciales est liée à des facteurs d’ordre psychologique. Le teint clair aurait sans doute été un indice de la laideur pour beaucoup de Négro-africains si les groupes humains qui en sont pourvus par la nature avaient paru méprisables aux autochtones noirs du continent.
En se moquant de l’emploi de crèmes blanchissantes par quelques-uns de ses compatriotes, le Ghanéen Ayi Kwei Armah se montre très conscient des facteurs psychologiques qui sous-tendent cette pratique. Dans le même roman où il est question de Noirs bouche bée devant les effets d’une crème blanchissante, nous voyons une femme de lettres noire réciter un « poème épique » intitulé « L’Avénement de la brillante lumière de l’âge nouveau au village de Jonction Amosema ». En voici une strophe.
Say it,
Blissfuly, blissfully say,
For the stranger had shiny flaxen hair
Limpid pools of blue for yes,
The greatness of a thousand men,
Skin like purest shiny marble
Plus a dazzling chariot from beyond the seas.
And the damsel Ekua married him,
Blisssfully, blissfully
Say. [24]
Nous traduisons assez librement :
Dites-le,
Dites extatiquemnt, extatiquement
Car l’étranger avait de brillants cheveux filasse,
De limpides fontaines bleues pour des yeux,
La grandeur d’un millier d’hommes,
La peau comme le plus pur marbre brillant
Plus un chariot éblouissant d’au-delà de l’océan.
Et la demoiselle Ekua l’épousa,
Extatiquement, extatiquement
Dites.
C’est également pour se moquer de l’intervention de la race blanche dans les critères esthétiques de quelques Africains que le Nigérian Kole Omotoso, auteur du the Edifice, a imaginé cette conversation entre une prostituée et le client avec qui elle vient de s’ébattre :
- Mon teint est plus clair que le tien.
- Non ce n’est pas vrai.
- Je suis une Blanche en comparaison de toi.
- Voyons. Les cuisses d’abord.
- Regarde, tu ne vois pas ? Non, plus jamais, mon Cher.
- Nous sommes tous deux noirs.
Je suis une Blanche en comparaison de toi [25]

« Blanches et mulâtresses »

Tous les romanciers négro-africains ne se sont pas moqués à la manière d’Armah et d’Omotoso. D’après la Néerlandaise Mineke Schipper-de Leeuw, « L’aspect physique des femmes blanches intéresse vivement les romanciers [ noirs d’expression française ] ... La beauté des Blanches est évoquée maintes fois, la Blanche laide est un phénomène plutôt rare dans les romans » [26] . Mme Schipper-de Leeuw exagère un peu peut-être, mais c’est un fait que les romanciers négro-africains ont parfois apprécié avec une certaine complaisance les traits physiques qui distinguent les Blanches des Négresses. Il y a à ce sujet des exemples heureusement rares - qui sont inquiétants même si nous leur attribuons un caractère burlesque. Tel est Sex is a Nigger, roman populacier, pour ne pas dire pornographique, du Nigérian Naiwu Osahon. Le narrateur y parle lyriquement de la beauté des Scandinaves. L’une de celles qu’il a possédées, une Danoise nommée Grethe, a « d e beaux yeux verts, de charmants cheveux filasse et une figure merveilleuse. La Nature n’aurait pas pu la rendre plus parfaite » [27] Ailleurs, le narrateur se déclare convaincu que la Suède a un monopole de belles femmes dans le monde [28]
Ce serait très injuste de mettre dans le même panier des récits éhontés comme celui de Naiwu Osahon et quelques écrits d’une certaine valeur littéraire tel Mon amour en noir et blanc du Camerounais Rémy Medou Mvomo, où l’on traite avec goût le thème parfaitement valable des amours interraciales. Notons, cependant, comment Ambroise Eva’a le narrateur noir du roman, un tantinet autobiographique de Rémy Medou Mvomo, parle de Geneviève, la jeune Française dont il est tombé amoureux :
« Geveviève était tête nue, ses cheveux d’un blond légèrement cendré avaient un peu de cette couleur que prennent les blés à l’époque des moissons, mais pour mieux sentir l’impression vaporeuse qui se dégageait de cette chevelure, il aurait encore fallu voiler cette couleur de blé mûr d’une légère brume. Exactement comme celle qui se forme à la tombée de la nuit au-dessus d’une rivière. Pareils étaient ses cils et ses sourcils. La figure ovale, fine et très racée était encadrée par des joues aux pommettes à peine roses. Un nez droit et une paire d’yeux vert- eau donnaient à cette figure une expression singulière » [29]
Nous avons vu plus haut comment un des personnages d’Aminata Sow Fall était parvenu à rendre sa peau « aussi claire que celle d’une mulâtresse ». Les mulâtresses seraient donc jolies parce qu’elles ont le teint clair ? C’est peut-être en raison de cette manière de voir que le narrateur de l’Enfant Noir de Camara Laye attribue une beauté remarquable à Marie, la jeune fille dont il est tombé amoureux à Conakry. « Elle était métisse, dit le narrateur, très claire de teint, presque blanche en vérité, et très belle, sûrement la plus belle des jeunes filles de l’école primaire supérieure ; à mes yeux, elle était comme une fée ! » Cheikh Hamidou Kane a mis beaucoup plus de retenue à décrire l’impression agréable qu’une métisse a faite sur Samba Diallo, le héros de son Aventure ambiguë. Arrivé chez les Pierre- Louis, Samba Diallo attend à la porte après avoir appuyé sur le bouton de la sonnette. La porte s’ouvre enfin et une métisse - plus exactement, semble-t-il, une quarteronne en sens inverse, ne devant du sang blanc qu’à une grand-mère mulâtre l’invite à entrer. « Samba Diallo, raconte le romancier, ne bougea pas, malgré l’invite, comme fasciné par l’apparition. Elle était grande et bien prise dans un jersey serré, dont la couleur noire rehaussait le teint chaud de soleil couchant du cou, du visage et des bras » [30]
En quittant la Guinée pour aller poursuivre ses études en France, le narrateur dans L’Enfant noir garde un souvenir agréable de la jeune métisse qui l’a impressionné. Vingt ans après la parution de ce roman, l’Ivoirien Denis Oussou-Essui mettait le héros de sa Souche calcinée dans une situation semblable. Kongo Lagou, le héros, a de la tendresse pour Antoinette Korole, élève chez les religieuses de la mission catholique à Bouaké. Comme dans le cas de Marie de L’Enfant noir, Antoinette est noire d’une façon toute relative :
« C’était une métisse au corps svelte, aux longs cheveux noirs noués en chignon sur la nuque » [31] Après plusieurs années en France, Kongo n’a pas oublié la fine aux cheveux longs. Un certain jour une lettre de celle-ci lui parvient, au terme d’un fâcheux délai : « Antoinette Korole lui avait écrit ! Et lui qui n’avait jamais oublié cette belle métisse de son enfance, se mit à penser très fort à elle ce soir-là. La lettre réveilla bien des souvenirs exquis » [32] Sans vouloir verser dans le déplorable racisme dont Abdoulaye Sadji a fait preuve en parlant de Nini, l’héroïne d’un de ses romans [33] , nous pourrions demander si le teint clair n’explique pas, en partie, le fait que Kongo Lagou ait jeté son dévolu sur une métisse alors qu’il se trouvait dans un pays où presque toutes les jeunes filles étaient des Négresses de race pure.
Le grand romancier nigérian Chinua Achebe a soutenu, dans un article bien connu, que l’écrivain négro-africain a pour mission d’amener le Noir à « retrouver foi en lui-même et à écarter les complexes des années de dénigration et d’humiliation de soi-même [34]
Pour bien mener cette campagne de revalorisation dans le domaine très important des critères de la beauté humaine, il faudrait peut-être que le romancier négro-africain, tenant compte des stéréotypes ethnologiques et s’écartant davantage des préjugés séculaires des nations blanches, crée pour son peuple des canons esthétiques d’après lesquels l’Africaine lippue, au nez épaté et au teint noir comme du jais, ne le cèderait en rien à l’Européenne aux cheveux blonds et au teint blanc comme du lait.


[1] Cette étude s’inscrit dans le cadre d’un projet de recherche subventionné par le Senate Research Grants Committee de l’Université du Nigéria, Nsukka.

[2] Fragments (1970), Londres, Heinemann, 1974, pp. 124-125. Nous traduisons en français les citations comme celle-ci - tirées des auteurs anglophones. Les dates des éditions principes des ouvrages sont données entre parenthèses lorsqu’elles ne sont pas celles des éditions citées.

[3] Le Revenant, Dakar, Les Nouvelles Editions Africaines, 1976, p. 14.

[4] Ibid, p. 71.

[5] Ibid, p. 120.

[6] Ibid, p. 106.

[7] Ibid, p. 105.

[8] Jagua Nana (1961), Londres, Panther, Books, 1963, p. 42.

[9] Ibid, p. 57.

[10] Ibid,pp. 80-81.

[11] Burning Grass (1962), Londres, Heinemann, 1975, p. 71

[12] Ibid, p. 3.

[13] Beautiful Feathers (1963), Londres, Heinemann, 1971, p. 9.

[14] The Only Son (1966), Londres Heinemann, 1976, p. 21.

[15] Arrow of Gad, 2e éd. (1974), Londres, Heinemann, 1975, p.

[16] Ibid, pp. 10-11.

[17] Efuru, Londres, Heinemann, 1966. p. 29.

[18] Ibid, p. 63.

[19] La Grève des Bàttu, Dakar, Les Nouvelles Editions Africaines, 1979, p. 12.

[20] Une si longue lettre, Dakar, Les Nouvelles Editions Africaines, 1979, P. 24.

[21] Ibid, p. 25.

[22] Maru (1971), Londres, Heinemann, 1972, p. 51

[23] Ibid, pp. 52-53

[24] Fragments, éd. Citée, p. 161

[25] The Edifice, Londres, Heinemann, 1971, p. 52

[26] Le Blanc vu d’Afrique, Yaoundé, CLE, 1973, p. 136. ..

[27] Sex is a Nigger, Lagos, DiNigro Press, 1971, pp. 37-38.

[28] Ibid, P. 72

[29] Mon amour en noir et blanc, Yaoundé, CLE, 1971 pp. 47-48.

[30] L’Aventure ambiguë (1961), Paris, Union Générale d’Editions, 1971, p. 158.

[31] La Souche calcinée, Yaoundé, CLE, 1973, p. 80.

[32] Ibid, p. 184.

[33] C’est avec regret, en effet, que nous lisons sous la plume d’un des grands pionniers de la littérature négro-africaine contemporaine qu’était Abdoulaye Sadji une déclaration comme celle-ci : « Nini est l’éternel portrait moral de la Mulâtresse, qu’elle soit du Sénégal, des Antilles ou des deux Amériques. C’est le portrait de l’être physiquement et moralement hybride qui, dans l’inconscience de ses réactions les plus spontanées, cherche toujours à s’élever au-dessus de la condition qui lui est faite, c’est-à-dire au-dessus d’une humanité qu’il considère comme inférieure mais à laquelle un destin le lie inexorablement ». Si nous nous permettons d’affirmer que les défauts moraux de certains êtres humains découlent fatalement de leurs appartenances raciales nous n’aurons plus le droit moral de nous indigner contre la politique de l’apartheid.

[34] « The Novelist as Teacher ». New Statesman, le 29 janvier 1965, p. 162.




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