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LA GRECE, A L’HEURE DEMOCRATIQUE
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Ethiopiques numéro 21
revue socialiste
de culture négro-africaine
janvier 1980

Auteur : Jean-Pierre Biondi

« J’ai conduit ma vie jusqu’ici
A cet endroit toujours
En lutte près de la mer ».

(Odysseas Elytis, Prix Nobel 1979)

« En vérité, le miracle grec, dont on a tant parlé, n’est que le miracle méditerranéen : celui même du métissage biologique et culturel, qui a greffé, sur l’Homo Mediterraneus, le rameau indo-européen ».
(L. S. Senghor, Négritude et Humanisme gréco-latin)
Athènes, plus de trois millions d’habitants, le tiers de la population vivant « au pays » (trois autres millions de Grecs sont expatriés : Etats-Unis, Canada, Australie, Allemagne, etc. Des buildings à l’américaine, au centre d’une circulation tintamarresque, émerge un Panthéon vers lequel chemine l’éternel cortège des touristes.
Car, pour l’opinion, la Grèce demeure le pays privilégié du tourisme ; tourisme culturel avec les sites archéologiques les plus célèbres du monde (Delphes, Corinthe, Epidaure, etc.), ou, simplement pays de vacances idéales, avec ses îles bleues et blanches (Mikonos, Rhodes, la Crète). Destin presque inéluctable des lieux où se rencontrent le soleil, le sable et la mer.
Pourtant, aujourd’hui, la Grèce des Grecs est bien autre chose : l’héritière certes d’une civilisation exemplaire, pionnière du rationalisme contemporain - et malheur à qui mettrait en doute la filiation ethnique ou linguistique directe entre concitoyens de Platon et habitants actuels du pays mais aussi une nation moderne, pressée de s’intégrer au monde industrialisé et à la société technicienne. A preuve le patient effort mené, dès la chute du « régime des colonels », en 1974, par les dirigeants grecs, en premier lieu le Premier Ministre, Constantin Caramanlis, pour entrer à part entière dans la Communauté Economique Européenne. De fait, la Grèce sera le 1er janvier 1981 le dixième membre de la C.E.E., au terme d’une Longue Marche amorcée en 1959, lorsque le gouvernement de l’époque demanda l’association à la Communauté. C’est seulement, il est vrai, le 12 juin 1975, après la parenthèse de la dictature militaire de 1967, que la Grèce a sollicité officiellement son adhésion au Traité de Rome. Il lui aura fallu près de cinq ans d’âpres négociations pour aboutir.
Pourquoi ces difficultés faites à un pays dont, après tout, la superficie équivaut à la moitié de celle du Sénégal et le P.I.B. à 1,5 % du Produit Intérieur Brut des « 9 » ? A cause, essentiellement, des incidences économiques possibles de cette adhésion : il a fallu, chiffres en mains, convaincre les Européens qu’au plan industriel la Grèce n’imposerait pas de charges supplémentaires à ce secteur, notamment en ce qui concerne les produits textiles, qu’au plan agricole les modifications réelles seraient moins conséquentes que les variations annuelles normales de la production dans la Communauté, qu’au plan maritime enfin le volume de la flotte marchande du pays (70 % du tonnage de celle de la C.E.E.) serait un atout d’importance quand on sait que la majeure partie du commerce extérieur des Neuf s’opère par mer.
Cependant certains émettaient également des réserves d’ordre politico-institutionnel : l’arrivée d’un dixième membre ne rendrait-elle pas le fonctionnement des institutions communautaires moins souples, et ne compliquerait-elle pas un peu plus le processus des décisions ? A ces objections, les Grecs opposent le fait que, normalement, cette dixième place devrait être déjà occupée par la Norvège, si cette dernière n’avait point, au dernier moment, choisi de demeurer au dehors. Mais ils font surtout observer que leur option en faveur de la C.E.E. doit avoir comme conséquence logique de consolider la démocratie en Grèce même (« République parlementaire » selon l’article 1 de la Constitution de juin 1975), et de hâter les mutations de structures économiques et sociales qui s’imposent pour mettre un pays stratégiquement situé à l’articulation de l’Europe et du Monde arabe, du Monde Occidental et des Sociétés communistes, à l’abri de tout retour du totalitarisme.


Caramanlis et Papandréou

Mais, précisément, où en est la démocratie politique interne ? Voici, en effet, un peuple qui « revient de loin », après avoir connu des années et des années de guerre civile au sortir du conflit mondial, et, quelque temps plus tard, un régime mis en quarantaine par l’opinion internationale. Disons qu’apparemment elle se porte bien : l’opposition - socialistes, communistes, extrême droite - a pignon sur rue, et ses parlementaires ou ses journaux ne ménagent pas plus leurs griefs au gouvernement de centre-droit que dans n’importe quelle démocratie occidentale reconnue. Cela n’est pas sans mérite si l’on regarde la carte, les frontières avec des « démocraties populaires » (Albanie, Bulgarie) où les libertés ne passent guère pour être spécialement prisées, si l’on considère aussi la surveillance dont le pays fait l’objet de la part des Etats-Unis qui y maintiennent, en Grèce notamment, des bases militaires (quatre en tout) et font patrouiller sans répit leur flotte dans cette partie névralgique de la Méditerranée.
Les vertus de la situation actuelle sont sans doute imputables en grande partie à Caramanlis, sorte de de Gaulle septuagénaire qui doit couronner cette année sa carrière par une élection aisée à la magistrature suprême. Mais, paradoxe, si l’on peut pronostiquer la victoire de Caramanlis on est en droit aussi de prévoir la défaite de son Parti, la « Démocratie Nouvelle », aux législatives. Dès lors, les Grecs se laissent aller à rêver d’un tandem Caramanlis président - Papandréou premier ministre, qui associerait à la tête de l’Etat les deux meilleurs cerveaux politiques grecs.
Andréas Papandréou, 50 ans, fils d’un homme connu, Georges Papandréou, est le chef du « Pasok », le Parti Socialiste né en 1974, première formation de gauche (93 députés, 25,5 % de voix en 1977). Issu des universités américaines, mais résolument tiers-mondiste, voire anti-atlantiste, A. Papandréou semble à même en effet de conquérir, avec le Pasok, une majorité au moins relative au futur Parlement. Le Président élu pour 5 ans par les députés, pourrait alors difficilement ne pas l’appeler à la direction du cabinet... Reste à savoir sur quelles bases se réaliserait l’accord entre les deux leaders. Le « Pasok » a bien atténué ses réserves, sinon son hostilité, premières à l’égard du Marché Commun, le conflit de Cypre avec la Turquie a d’autre part ressoudé l’unité nationale, un peu comme l’affaire du Sahara au Maroc. Enfin, la récente visite de Caramanlis à Moscou a été jugée positive par la gauche dans la mesure où elle a montré que la Grèce n’était pas en toutes circonstances disposée à se plier aux choix diplomatico-stratégiques des Américains et, au contraire, bien décidée à garantir ses intérêts fondamentaux en consolidant son indépendance et sa liberté d’action.
Car l’affaire de Cypre et les relations avec Ankara continuent de peser très lourd sur la vie politique grecque. Cinq ans après l’intervention des forces militaires turques dans l’Ile l’invasion d’Attila, disent les Grecs - rien n’est réglé : les innombrables résolutions de l’Assemblée Générale et du Conseil de Sécurité des Nations Unies demeurent sans effet, près de la moitié du pays pourtant membre de l’ONU reste occupée, 200.000 réfugiés d’origine grecque ne peuvent regagner leurs foyers où se sont installés des colons venus d’Anatolie. Si les Turcs n’ont pas tout à fait tort quand ils affirment qu’Athènes considère facilement la mer Egée comme « un lac grec » (et en effet certaines îles sous souveraineté hellène ne sont qu’à quelques kilomètres des côtes de la Turquie), il n’en demeure pas moins que l’affaire chypriote, elle constitue un cas flagrant de violation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Violation couverte par les Américains qui considèrent la Turquie comme un verrou indispensable contre la pénétration soviétique dans cette région du monde, et pour cela non seulement appuient toutes initiatives de ce pays mais encore le dotent d’une aide financière et militaire considérable. C’est ce conflit interne au monde occidental qui explique d’ailleurs les dificic1es relations de la Grèce avec l’OTAN : Athènes s’est retirée en 1974 du pacte militaire de l’Alliance Atlantique en signe de protestation contre l’occupation de Chypre et parce que le gouvernement grec s’estime obligé, du fait de son grave litige avec la Turquie, de conserver intégralement le secret et le contrôle du dispositif de ses armées (en 1979, budget de la Défense : 21 % du budget de l’Etat). La Grèce est donc placée, vis-à-vis de l’Alliance, dans la situation de la France et de la Norvège.

Un peuple de marins

Dans l’océan de récession économique et sociale, la Grèce semble aujourd’hui un îlot relativement épargné. Certes, l’inflation y est très forte (12,8 % en 1977, 11,5 % en 1978, 22,3 % en 1979, en raison de la crise du pétrole), mais le taux de chômage (2,5 % de la population active) demeure malgré tout plus bas que dans la majeure partie des Etats industrialisés. Il est vrai aussi qu’en dépit de leur progression, les exportations ne couvrent encore que 40 % des importations et que le déficit de la balance des paiements a dépassé, l’année écoulée, 1 milliard 650 millions de dollars (350 milliards de F. CFA).
Certains n’hésitent pas à attribuer l’origine de la « prospérité » grecque à l’effacement successif du Caire et de Beyrouth comme places financières actives en Méditerranée Orientale. Ainsi, de nombreux capitaux se seraient-ils repliés sur Athènes, où la situation politique offre davantage de garanties.
Quoiqu’il en soit, des changements profonds continuent de modifier positivement les structures économiques traditionnelles. Le plus spectaculaire de ces changements est sans doute le développement du secteur industriel qui emploie 30 % de la population active, et fournis 65 % des exportations. Mais il convient également de mentionner l’augmentation de la part des salaires (55 %) au P.N.B., ainsi que l’accroissement des investissements dans le secteur agricole.
Grâce notamment à ces facteurs, le taux de croissance économique a pu en tout cas être maintenu en 1970 à 4 % et le Produit National Brut par tête a atteint 2.880 dollars en 1978. Les ressources minières du pays incitent d’ailleurs à l’optimisme et alimentent bien des spéculations : les réserves prouvées de lignites, bauxite, magnésites, chromites, sulfites, barytes, kaolin ou ferro-nickel permettent d’y accorder foi.
Enfin l’agriculture (un million d’exploitations, 35 % de la population active) voit, par l’entrée dans la C.E.E., ses espoirs s’accroître, tout particulièrement dans le domaine des fruits et agrumes (production d’oranges l’année durant), des légumes frais, des céréales et des olives.


Mais, à vrai dire, trois sources de revenu classées dans les « Recettes invisibles » contribuent à l’essor économique national : la marine marchande, le tourisme et l’émigration.
Avec 15.000 kilomètres de côtes pour 1.170 km de frontières et une superficie de 132.000 km2, la Grèce abrite d’abord un peuple de marins. Sa flotte (4.500 navires jaugeant en tout 37 millions de tonnes brutes) est la troisième du monde, et les armateurs grecs contrôlent en outre un nombre considérable de bateaux battant pavillon étranger, malgré un effort réel de rééquilibre en faveur du pavillon national. Le développement des télécommunications, les chantiers ultramodernes de Skaramenga, près d’Athènes, avec cale sèche de 500.000 T., et l’existence d’un réseau bancaire efficace attirent au Pirée des armateurs opérant auparavant à Londres ou New York. La marine marchande emploie directement 120.000 personnes et fournit au pays un contingent de devises qui, en 1978, s’est élevé à 1 milliard 174 millions de dollars.
Au cours des neuf premiers mois de 1979, 6 millions de touristes ont visité la Grèce continentale ou insulaire, ce qui constitue un nouveau record. Un tel chiffre suppose, bien sûr, une capacité et des structures d’accueil en constante augmentation (3.600 hôtels, représentant 140.000 chambres et 250.000 lits), investissement fort rentable quand on songe qu’en 1978 le tourisme a rapporté à la Grèce 1 milliard 326 millions de dollars en devises étrangères.
Depuis 1962, plus d’un million de travailleurs grecs ont émigré, principalement en direction de l’Allemagne. En dépit d’un mouvement de retour dû, ces dernières années, à la récession économique qui frappe les pays industrialisés, le montant des envois de fonds de ces travailleurs continue de constituer une appréciable contribution (1 milliard de dollars en 1978), à l’atténuation du déficit de la balance des paiements.
Tout considéré, la Grèce est-elle alors à ranger encore parmi les « pays pauvres » ? Non, sans doute, si l’on se réfère au taux de croissance déjà cité et à certaines statistiques concernant les biens de consommation (nombre de voitures particulières, de postes téléphoniques, de récepteurs de télévision, etc.). Oui, pourtant, si l’on s’en tient au chiffre du Produit Intérieur Brut par habitant ou du retard structurel de certaines branches, laissant penser, comme l’indique le déséquilibre commercial (4 milliards 360 millions de dollars en 1978) que le Grec vit au-dessus de ses moyens, et expliquant que le gouvernement se soit engagé dans une lutte prioritaire contre la surconsommation.
Malgré des progrès indiscutables, la Grèce n’est donc pas tout à fait tirée d’affaire. Son économie demeure vulnérable. Elle devra surtout, pour justifier sa place parmi les « 9 » Européens, résoudre à bref délai deux graves problèmes : une trop forte inflation et, corollairement, un relâchement sensible des investissements industriels.

Une culture de l’enracinement et de l’ouverture

Mais le tableau ne serait pas complet si n’était évoqué la situation culturelle de la Grèce d’aujourd’hui. En 16 ans, ce pays a obtenu deux prix Nobel de littérature : avec Georgios Séféris en 1963 et Odysséas Elytis en 1979, ce qui n’est déjà pas mal pour un peuple de 9 millions d’habitants.
Toutefois, le plus frappant est le nombre d’écrivains de dimension internationale que peut aligner la Grèce. Yannis Ritsos, Sinopoulos, Sachtouris, Kotsiras, Karousos, Taktsis, pour n’en nommer que quelques-uns, viennent témoigner de l’intensité de la vie littéraire ; poètes, mais aussi romanciers, essayistes, nouvellistes, dramaturges, animent depuis cent ans le renouveau de la culture grecque, en fait depuis la parution de « La femme de l’île de Zante », de Dyonisos Solomos, chantre de la guerre d’Indépendance de 1829.
C’est surtout vers la fin du siècle dernier qu’intervient un changement littéraire notable avec Papadiamantis et Palamas, deux fortes personnalités qui marquèrent leur époque et annoncèrent un modernisme d’abord incarné par des hommes comme Constantin Cavafy, Sikelianos et Séféris. L’aspect le plus intéressant de la nouvelle école poétique grecque semble d’ailleurs résider dans la manière dont les jeunes écrivains ont su assimiler et intégrer à leur identité culturelle nombre d’apports étrangers, au premier rang desquels figurent celui des Surréalistes français : c’est vrai pour Elytis, Nobel 79, mais aussi pour Embirikos, Ritsos ou Gatsos. On en retiendra surtout que, sans attendre quelque adhésion à la Communauté Européenne, l’intelligentsia grecque s’est, depuis un bon demi-siècle, notamment depuis le rapatriement en 1922 de plus d’un million de Grecs d’Asie Mineure, délibérément tournée vers l’Occident sans rien renier de ses sources, de ses racines de sa personnalité profonde.
L’autre domaine culturel dans lequel s’illustre la Grèce d’aujourd’hui est assurément la musique puisqu’on hésite guère à parler à ce propos d’une « Nouvelle Ecole Grecque », caractérisée par la façon de concevoir et de traiter des « blocs » sonores perçus comme entités, le réemploi, dans les œuvres d’avant-garde n’hésitant pas à faire appel à l’électronique, d’éléments ou de notions inspirés par la musique populaire byzantine, l’utilisation de thèmes empruntés à l’Histoire nationale, et, enfin, le recours à la philosophie et aux idéaux de la Grèce Antique. Tout cela confère à la musique hellénique contemporaine une « saveur » bien reconnaissable dans les œuvres de compositeurs tels que Jani Christou, Tannis Xénakis, mathématicien et théoricien de la méta-musique, Yannis Papaioannou, Mamangakis, Adamis, et, le plus célèbre de tous, Mikis Theodorakis.
Encore convient-il de mentionner la vitalité toute particulière de la pensée philosophique (Nilos Poulantzas), ou des créateurs en architecture, à travers ce qu’on nomme le « style néo-hellène », dans le domaine vocal avec Maria Farantouri, qui chante aussi bien Séféris que Garcia Lorca, Neruda que Ritsos et, en matière de cinéma, avec Cacoyannis (« Stella »), Théo Angelûpoulos ou Costas Aristopoulos.
Voilà donc le pays où, en novembre dernier, Léopold Sédar Senghor, chantre de la Négritude et dirigeant de l’Afrique d’aujourd’hui, a été accueilli avec une ferveur et un enthousiasme exceptionnels.
Hommage réservé certes au leader du Sénégal et à un porte-parole écouté du Tiers-Monde, mais encore à l’homme de Culture dont la vision et la méthode répondent autant aux exigences qu’à l’histoire même du berceau des démocraties : s’enraciner au plus profond de ses valeurs pour s’ouvrir ensuite aux autres, dans la perspective d’une civilisation qui, comme l’ont été toutes les grandes civilisations, et d’abord celle de l’Antiquité méditerranéenne, ne manquera point d’être une civilisation de métissage.





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