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SOCIALISME ET CATHOLICISME
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Ethiopiques numéro 23
révue socialiste
de culture
négro-africaine 1980

Auteur : Piétro Longo [1]

En Italie, le socialisme, depuis ses débuts au XIXe siècle, déploya sa prédication parmi les masses et la « plèbe » - pour la plupart paysannes - solidement ancrées dans la foi catholique et sans l’apport de laquelle s’était développé, de fait, le processus de « risorgimento », de libération nationale.
Au-delà des profondes divergences, quant à la conception de la société - le socialisme étant né en tant que mouvement « fondé sur la lutte des classes » - la foi commune dans la liberté et le commun « esprit de transgression » aux lois trop impitoyables et inhumaines des processus productifs du premier capitalisme unissaient socialistes et catholiques. « Esprit de transgression » à la société civile (à « César »), qui est devenu naturel à chaque foi religieuse : l’homme, qui a une foi ultra terrestre, ne trouvera jamais en effet une concordance absolue entre l’ordre civil, quel qu’il soit, d’une société déterminée et ceux qui sont les postulats et les commandements de sa propre foi transcendante : d’où la tendance, toujours présente, chez tous les laïcs catholiques et puis dans le parti qui le représentera politiquement, à ce qui a pris la dénomination historique d’ « intégralisme ».
« Esprit de transgression » se trouvant, comme nous le savons, à la racine même de l’idée socialiste, fondée sur la lutte pour l’émancipation des faibles et des exploités.
Une attitude commune face au processus de « risorgimento » unissait enfin socialistes et catholiques. Mais avec une profonde différence : le mouvement socialiste - spécialement son plus authentique filon démocratique et réformiste - tendait non pas à s’opposer à l’héritage « de risorgimento » et aux expressions socio-économiques qui en ont émergé(d’empreinte française et anglaise, à savoir des deux nations qui avaient aidé le processus d’indépendance nationale italienne), mais plutôt à répandre cet héritage, de sorte qu’il devienne patrimoine des classes subalternes aussi ; en revanche, le monde catholique, bien qu’il ne pût encore se donner, en raison des interdictions exprimées par la Hiérarchie Ecclésiastique, une organisation politique, n’acceptait pas cet héritage et, à cause aussi des aspects « anticléricaux » qu’avaient pris les forces-guides du « risorgimento », s’y opposait énergiquement.
Lorsque, durant les premières décennies de ce siècle, le veto de la Hiérarchie Ecclésiastique fut levé et le monde catholique put se donner une représentation politique (qui fut au début dénommée Démocratie Chrétienne et aussitôt après le Parti Populaire), le fait même, pour les catholiques, d’entrer dans l’arène politique, de s’insérer en tant que composante idéale dans l’ordre libéralo-démocratique, permit que leur aversion à l’égard de la civilisation laïco-libérale s’atténuât et se transformât en une presque totale acceptation du système. La chute du fascisme et la fin de la guerre trouvèrent les catholiques désormais solidement installés dans le régime libéralo-démocratique rétabli. Et leur représentation politique qui avait repris le vieux nom de Démocratie Chrétienne - obtint le plus large suffrage de la renaissante démocratie italienne. Cette forte croissance, cette impétueuse avancée de la Démocratie Chrétienne - un phénomène analogue se produisit dans une autre nation vaincue, l’Allemagne - s’explique peut-être par le traumatisme qu’une défaite matérielle et morale de cette proportion représenta pour le peuple et qui le poussa à « serrer les rangs » autour d’une expression politique qui en appelle à une foi transcendante, et à l’influence américaine par peur du communisme.
Sans évoquer toutes les vicissitudes de la vie démocratique italienne de l’après-guerre et les phases de la dialectique à l’intérieur du mouvement socialiste qui a mené les deux « âmes » du socialisme italien à se retrouver dans deux partis différents - le PSDI et le PSI -, l’on peut dire que pour plus de deux décennies le monde socialiste dans son ensemble et le monde catholique ont su coexister et trouver des accords de collaboration gouvernementale d’abord avec le « centrisme » et puis avec le « centre gauche ».
Il y a quelques motivations à l’origine de cette coexistence relativement positive : le socialisme - notamment le socialisme réformiste et démocratique qui se retrouve dans le PSDI - a perdu certains aspects d’anticléricalisme, comme il a définitivement abandonné toute forme de dogmatisme marxiste et « fondé sur la lutte des classes », qui avait été mis en crise par les profonds bouleversements socio-économiques qui ont eu lieu dernièrement dans les sociétés industrialisées. De son côté, le mouvement politique catholique semblait avoir réussi à contenir les fréquents poussées et soulèvements d’« intégralisme » qui continuaient à provenir de son intérieur.

Un parti comme les autres

Mais la dernière décennie a vu mûrir un phénomène qui avait déjà commencé à se dessiner dans la période précédente : une partie du monde catholique - aussi bien de tous les laïcs catholiques que de la Démocratie Chrétienne donnait les signes de plus en plus concrets d’un déplacement vers une forme de « néo-intégralisme » de type populiste-messianique, très proche des mythologies finalistes et totalitaires du communisme. En somme, de nombreux catholiques ajoutaient à leur foi en une renaissance ultraterrestre une foi en une renaissance terrestre de type paramarxiste. Et il était inévitable que ces déplacements correspondissent à des contre-poussées ultra-modérées d’une autre partie des catholiques.
Ce phénomène, avec l’avènement d’un pape polonais - avènement qui ne peut ne pas conduire, en perspective, à la chute du traditionnel « italo-centrisme » de l’Eglise de Rome - n’a pas manqué, ces derniers temps, de mettre en discussion le « collatéralisme », à savoir la représentativité politique absolue, de la part de la Démocratie Chrétienne, du monde catholique.
Face à la catholicité, en somme, la Démocratie Chrétienne est destinée à devenir un parti comme les autres et le « collatéralisme » commence à être considéré comme un obstacle à la mission universaliste de l’Eglise.
De tout cela dérive une situation fort semblable à celle de la fin du siècle dernier : la social démocratie se trouve, de nos jours, face aux catholiques dans la même situation où elle se trouvait alors : lorsque les catholiques, en raison du veto de la Hiérarchie, ne pouvaient pas encore s’organiser politiquement et avaient la liberté de donner leur suffrage à un des autres partis existants.
Situation féconde de perspectives. En effet, le terrain de rencontre entre la social-démocratie et la catholicité est très vaste. Surtout en ce qui concerne le thème fondamental de notre époque : les droits de l’homme, la dignité de l’homme, que le Pape Wojtyla a placés au centre de son message de « defensor hominis ».
Dignité de l’homme que le catholique sera porté à affirmer « contre » l’histoire, « contre » l’usage ; et que la conception social-démocrate veut défendre, par contre, même « dans » l’histoire « dans » l’usage.
Mais la social-démocratie et le monde catholique sont également engagés à s’opposer aux déviations, en termes d’inhumanité et de perte de la liberté, aussi bien dans les structures des sociétés industrialisées que des totalitarismes du « socialisme réel .


[1] Secrétaire général du Parti Socialiste Démocratique d’Italie (PSDI).




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