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LA BALKANISATION DE L’AFRIQUE OCCIDENTALE FRANCAISE par Joseph-Roger de Benoist, NEA, Dakar-Abidjan, 1979.
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Ethiopiques numéro 21
revue socialiste de culture négro-africaine
janvier 1980

Auteur : Djibril T. Niane

Une histoire récente méconnue des générations montantes que celle de la balkanisation de l’Afrique Occidentale Française ! Il y a à peine vingt ans ou pouvait voyager de Dakar à Niamey, de Cotonou à Bamako ou d’Abidjan à Saint-Louis sans passeport ni visa ! ! ! Oui, il y a seulement vingt ans les huit territoires francophones de l’Afrique de l’Ouest vivaient dans le cadre unitaire d’une fédération sous l’autorité d’un gouverneur général installé à Dakar.
Créée par la volonté de la France, puissance colonisatrice, l’Afrique Occidentale Française (A.O.F.) de 1895 à 1958 regroupa dans le cadre défini des territoires et des populations très diverses.
Le Père Joseph- Roger de Benoist nous relate l’histoire de cet ensemble créé par les colons français et délibérément détruit peu avant l’émergence de l’Afrique sur la scène internationale.
Quand on observe les chefs d’Etats africains en perpétuelle concertation pour établir des liens de coopération entre eux ; à entendre leurs discours qui invitent les Africains à se donner la main et à créer « l’unité africaine », on a l’impression que ces dirigeants courent désespérément après un paradis perdu depuis très longtemps. Pourtant nombre de ceux qui conduisent les destinées des Etats issus du démembrement de l’A.O.F. occupaient le devant de la scène quand le colon décida la balkanisation.
La Fédération créée par le colonisateur a-t-elle éclaté parce que sans fondements solides ? Cette fédération était-elle un vain assemblage d’éléments hostiles ? Pourquoi l’éclatement a été possible après plus d’un demi siècle de vie commune. Voilà les questions auxquelles nous invite à réfléchir le Père Joseph-Roger de Benoist. La forte tendance à l’unité sinon la commune volonté de vivre ensemble qu’on peut percevoir chez les Africains a un fondement solide. Pour le comprendre il faut interroger le passé lointain et récent du continent. Mais la reconstitution de ce passé récent est difficile - l’auteur est le premier à en convenir : les archives officielles ne sont pas encore disponibles ; les acteurs et les témoins de cette histoire sont encore là, dans un face à face indécis au gré d’une conjoncture changeante. Aujourd’hui, ils sont amis, demain des frères ennemis.
L’ouvrage du Père de Benoist se subdivise en trois parties d’inégale importance.
Dans la première partie l’auteur fait un bref historique de la formation de la Fédération ; la deuxième partie qui s’intitule : contestation de l’A.O.F. est une analyse aussi bien des facteurs favorables à l’unité que ceux défavorables à cette unité. La troisième partie de loin la plus importante est uniquement consacrée à la dislocation de l’Afrique Occidentale Française.
Le propos de l’auteur, tel qu’on peut le saisir après lecture de l’ouvrage était moins de faire œuvre d’historien que de rassembler une documentation et inviter à la réflexion. Aussi ne s’étonne-t-on pas de la brièveté de la 1ère partie qui compte moins de 40 pages. Pourtant cette partie couvre plus de 50 ans d’histoire puisqu’elle commence en 1894 pour finir en 1945. Pourtant nous disposons d’une riche documentation sur cette période à savoir les archives du gouvernement général de Dakar et celles de chaque colonie. Le survol un peu trop rapide de cette période ne permet pas de saisir les raisons profondes qui ont poussé les colons à créer un ensemble aussi vaste, environ dix fois la superficie de la France. On sait que l’Afrique de l’Ouest, pays ouvert, comporte peu de barrières naturelles ; le colon a eu beaucoup de mal à fixer les frontières des colonies. Le gouvernement eut à remanier ces frontières à plusieurs reprises. Nous pensons que les mêmes raisons qui ont favorisé la naissance et le développement des grands empires - Ghana, Mali, Songhay ont joué sur les colonisateurs fondateurs de la Fédération. Les chemins de fer qui courent tous depuis la côte jusqu’au Niger (Dakar-Niger, Conakry-Niger, Cotonou-Niger) ne suivent-ils pas, à peu de choses près d’anciennes pistes commerciales, partant du Niger véritable cœur de la Région vers la périphérie. Plus que les « solidarités économiques » récentes créées par la colonisation, ce sont les « solidarités humaines » qui ont primé et qui priment encore. Cette solidarité a une profonde histoire qu’il faut saisir mais que l’auteur aborde à peine. Quand le Père de Benoist traite de la « Communauté de la culture » c’est pour s’attarder sur l’enseignement colonial dans les écoles fédérales telles que William Ponty. Il aurait fallu à ce point mettre en valeur le substrat que constitue la culture traditionnelle négro-africaine sur laquelle d’ailleurs les Pontins ont laissé un témoignage émouvant dans leurs cahiers de vacances pieusement conservés à l’IFAN de Dakar ; les solidarités anciennes sont encore là vivantes à preuve la complémentarité savane-forêt. Qu’on pense à l’importance aujourd’hui encore du trafic de la cola... La profondeur historique fait défaut à une analyse qui devient en fin de compte simple évocation de faits ou facteurs chronologiquement liés, sans plus.


Ainsi, en abordant les facteurs défavorables à la Fédération, l’auteur met sur le même plan les oppositions politiques et les rivalités ethniques (guerre entre Peuls et Soussou en Guinée, hostilité aux Sénégalais ou aux Dahoméens ici et là). Il s’agit de faits contemporains mais qui ont eu des causes différentes. Cependant l’auteur insiste à juste raison sur la dépendance des élus africains vis-à-vis des partis métropolitains. Bien souvent l’opposition entre élus africains traduisait moins une différence d’opinions que les divergences entre les partis français au sein desquels ils « militaient ».
Senghor parlant de son expérience à la S.F.I.O. dénonçait « les pratiques politiciennes » de cette formation qui était « sans doctrine purement africaine ».
Il y avait bien sûr un groupe anti-fédéraliste parmi les leaders africains ; cependant, plusieurs d’entre eux critiquaient surtout la centralisation « jacobine » et la concentration des pouvoirs entre les mains d’un Haut-Commissaire.
Sur la loi-cadre qui a accordé l’autonomie à chaque territoire et consacré la balkanisation, l’auteur a présenté une analyse fort bien construite. Dans le combat pour ou contre la Fédération, Senghor fut un combattant clairvoyant pour l’unité : « Balkaniser écrit-il c’est diviser artificiellement ces huit territoires pour en faire des entités politiques, économiques et culturelles qui n’ignorent pas la métropole, mais s’ignorent entre elles. Des entités sans réalité ». Partisan de l’Etat unitaire, Senghor appréciait grandement le poids économique et politique d’un « ensemble de 25.000.000 habitants mettant en commun leurs ressources et leurs cadres ». Mais les leaders préféraient être « le premier à Cotonou, Ouagadougou ou Bamako que second à Dakar ».
Quels sont les véritables responsables de la Balkanisation ? La tentation est grande de jeter la pierre aux « non-fédéralistes » de 1956-1957. Le Père Joseph-Roger de Benoist a bien saisi l’importance de la question ; il sait et affirme que les responsables sont les autorités coloniales qui ont toujours eu pour politique l’adage « diviser pour régner ». Si on va au fond des choses, les territoires riches du Gabon et de la Côte d’Ivoire, lorsqu’ils réclament le rattachement à la France ne font pas de sentiment ; « ils traduisent moins l’opinion des africains que celles des chambres de Commerce françaises qui désirent garder l’intégralité des ressources douanières perçues dans leurs ports ».
C’est l’aveu d’un haut responsable de l’Administration coloniale au général de Gaulle au lendemain du fameux référendum de Septembre 1958. On le voit, la distribution entre territoires riches et territoires pauvres est une invention des milieux d’affaires français qui ont su lancer les Africains sur ce terrain glissant.
Ainsi donc la vérité est que les gouvernements de la 4e République qu’ils soient dirigés par les socialistes ou les M.R.P. - n’ont jamais voulu d’un exécutif fédéral bien établi.
Aucun parti métropolitain n’était favorable à l’idée d’une Afrique unie. Cela le Père Joseph-Roger de Benoist l’a clairement démontré dans les dernières pages de son ouvrage. Mais cela ne nous empêche pas de mettre l’accent sur la myopie politique de ceux qui ont délibérément joué le jeu de la désunion.
Enfin si je souscris aux vœux du Père de Benoist de « voir les jeunes générations africaines s’atteler » à la réalisation de l’unité africaine, je ne me fais pas d’illusions sur les capacités de ces « jeunes générations » auxquelles on présente souvent le frère, le voisin comme l’ennemi n° 1. Mais l’âge de raison des indépendances a sonné, le dialogue va devenir possible.





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