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CONTES DES SEPT ILES KLEN KERGUELEN Editions Louis Soulanges Paris 1975
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Ethiopiques numéro 23
Revue socialiste
de culture négro-africaine
juillet 1980

Auteur : Xavier ORVILLE

« Souvent il me souvient d’une île de lumière
où j’ai vécu naguère un rêve émerveillé.

Je n’ai pas oublié la blondeur des rivages
les senteurs de fruits mûrs qui montent de ses champs
le mystère profond de ses forêts sauvages
la sanglante splendeur de ses soleils couchants.

Cet eden où l’on goûte un délice indicible
en des contes fleurant la tendresse et l’humour
j’ai voulu simplement le chanter à mon tour.

Sans doute n’ont-ils pas un charme irrésistible
mais si tu veux lecteur y trouver quelque attrait
de les avoir écrit je n’aurai point regret.

Ainsi s’ouvrent ces contes des sept îles qui sont une évocation de la Guadeloupe, terre natale du poète conteur.
Ces contes et récits variés de l’exil se présentent comme un recueil libre d’histoires, sans souci de structuration sans autre unité que l’ambiance dans lesquels ils baignent et la nature qui leur sert de décor.
Leur première qualité est la diversité. Ils racontent aussi bien l’histoire hallucinante d’une hache caraïbe, que les aventures d’un guitariste malheureux ou celles d’un perroquet averti. Tantôt ils mettent en scène des histoires de sorcellerie, tantôt ils relatent certains événements qui ont défrayé en leur temps la chronique, tantôt - pour le simple plaisir de conter (plaisir authentiquement nègre) ils avancent des « histoires stupides, des blagues aigrelettes ou sûres » (comme on dit aux Antilles), des jeux de mots plutôt douteux, des anecdotes scabreuses, des scènes d’un réalisme épais. Il convient aussitôt de corriger l’aspect un peu abrupt de cette affirmation, en indiquant la constante qualité de l’expression quel que soit le contenu du récit.


C’est ce qui fait, précisément, la deuxième qualité du recueil. Klen Kerguelen excelle à traduire l’univers de contes antillais dans un langage à la fois imagé et poétique. Imagé quand il reprend les tournures, les expressions, les mots venus directement du créole :
« Tonnerre ! Se disait la vieille femme, ce petit bougre-là n’est pas un imbécile » 72
« Roï ! roï ! roï roï !, le tiboug’ est fort même ! » 76
« Ça rend le boudin bon tout bonnement » 104
« Après le festin, ont but plusieurs bêtes pour bien douciner l’estomac » 71
« Son cœur faisait vip-vap » 125
« Le vieux corps avait un langage diésé qui faisait sourire » 84
« - Grand merci, mademoiselle, vous êtes vraiment gentille et votre eau est bien fraîche.
- Vous trouvez ?
- Tout bonnement » 113
« Son jargon jékèdèbètisé est hérissé de coup de roches : à converser trop longtemps avec lui, on risque une fracture des tibias » 115
« Inefficace comme un lébé sans dents » 133
« Ses lèvres trop courtes pour recouvrir ses dents en avaient fait un nègre à bouche juste » 138
« Messieurs, messieurs, n’avez vous pas vu passer par ici une câpresse à demi-coquée ? » 58
« Le bourg du lamentin, bobissant de soleil »
« C’était François Mondésir, ancien cantonnier tombé de la boisson » 97
« L’homme était bien pris dans sa chemisette et le couteau du pantalon fendait impeccablement »199
Poétique, et même précieux, quand il se laisse déborder par sa muse. A côté de très beaux vers, à la manière des parnassiens et de Verlaine, sa prose, alexandrine de rythme et de conception, peut parfois manquer de simplicité, faire étalage d’une érudition qui ne cadre pas toujours avec la réalité évoquée, utiliser un vocabulaire archaïsant dans un souci de beau langage qui prête à sourire comme celui du vieux diésé (affecté) dont il parlait lui-même.
La troisième qualité du recueil, c’est d’appréhender et de restituer le monde guadeloupéen dans sa réalité syncrétique, à travers ses croyances, ses légendes, ses superstitions, ses traditions, ses histoires à rire et à pleurer, sa vie de tous les jours, ses rêves, ses élans, ses souffrances, le parfum de sa terre, le mystère de ses nuits, bref, tout ce qui lui fait son visage propre.
A cet égard, des contes comme le zombi, l’ululeur, la hache caraïbe, le cimetière volant sont hautement expressifs, donnent à entendre et à voir la source traditionnelle où se nourrit la sensibilité antillaise.
Pour conclure, Dermenghem nous rappelle que « sur beaucoup de points il existe une relation entre les coutumes dites primitives étudiées par l’ethnographie et les traits saillants des contes populaires, ces récits apparaissant comme les souvenirs et les débris des antiques croyances et des liturgies plus ou moins déformées de la tradition universelle ». Sans considérer les contes de Klen Kerguelen comme l’expression fidèle de la tradition orale guadeloupéenne, il est manifeste que certains traits de la mémoire collective antillaise se retrouvent ici, ainsi que des pratiques et des rites anciens. En plus du plaisir que nous avons à les lire, c’est ce qui fait peut être leur intérêt.





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