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L’HUMANISME D’ALIOUNE DIOP
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Ethiopiques numéro 24
revue socialiste
de culture négro-africaine
octobre 1980

Auteur : Léopold Sédar Senghor

Si la direction d’Ethiopiques a, dès l’annonce de la mort d’Alioune Diop, décidé que ce numéro lui serait, pour l’essentiel, consacré, ce n’était pas hasard. Je le sais, sa modestie avait, apparemment, restreint son audience aux mondes arabo-africain et négro-américain. Pourquoi on ne trouve pas son nom dans le Robert : dans le « Dictionnaire universel des Noms propres ». Il reste que son influence s’exerçait, par osmose, en France, en Italie, en Amérique latine et bien au-delà.
Malgré sa modestie, nous lui avons donc consacré ce numéro parce que peu d’hommes de culture sénégalais avaient, comme lui, dépassé sa sénégalité, son africanité, voire sa négritude. Les mots qui, le plus souvent, revenaient sous sa plume étaient « conscience » et « universel ».
Je voudrais dire qui était l’homme Alioune Diop et quel était le sens de son œuvre.
Alioune Diop est né le 10 janvier 1910, à Saint-Louis du Sénégal. C’est là qu’après de solides études secondaires, il passa son baccalauréat en 1931. Boursier, il poursuivit ses études de Lettres classiques successivement à l’Université d’Alger puis à celle de Paris. Cette double expérience l’aura marqué en lui donnant, avec une solide culture de base, la perception des mondes arabo-européen et arabo-berbère. La rencontre, à Paris, d’intellectuels négro-américains et d’Asiatiques (surtout Indo-Chinois, Indiens et Japonais) achèvera de lui donner une vision globale du Tiers-Monde, plus précisément des peuples de couleur face à l’Occident blanc.
Mais, déjà, sa curiosité en éveil, son sens de l’humain allaient le détourner de l’enseignement pour le diriger vers un métier plus divers, plus actif. C’est ainsi qu’il devint fonctionnaire du gouvernement général de « l’Afrique occidentale française ». Ce goût de l’action concrète le fera remarquer du Parti socialiste, qui le présentera comme sénateur du Sénégal. Mais sa carrière parlementaire sera brève. La politique, comme l’enseignement, était encore une activité trop étroite, pour ne pas dire trop abstraite.
Le voilà donc conférencier, essayiste, mais surtout homme d’action et homme de culture, en même temps : homme d’action culturelle. C’est ainsi qu’il crée, en 1947, après Paulette Nardal, la Martiniquaise, une revue du Monde noir, qu’il intitulera, d’une façon significative, Présence africaine. A quoi il ajoutera, bientôt, la Société africaine de Culture. C’est celle-ci qui prendra l’initiative d’organiser, en 1956, à Paris, le Premier Congrès des Ecrivains et Artistes noirs et, en 1966, à Dakar, le Premier Festival mondial des Arts nègres. Ces deux rassemblements de la présence noire au monde se présentèrent, selon l’inspiration d’Alioune Diop, comme seulement les deux premiers paliers, parallèles, d’une longue entreprise d’humanisme.

Socrate noir

L’œuvre d’Alioune Diop, au sens courant, littéraire, du mot, peut sembler mince, encore qu’il ait vécu 70 ans, jusqu’au 2 mai 1980. Elle est composée de quelque 40 « articles », « liminaires », « chroniques », « préfaces », « messages », « palabres », « allocutions », « discours » et « notes de lectures », qui pourraient tenir dans un seul volume. Il reste que ce volume ne rendrait pas entièrement compte de l’influence d’Alioune Diop sur la révolution culturelle du XXe siècle : du rayonnement de sa pensée, mais surtout de sa fécondité par-delà la Renaissance nègre.
Pour comprendre le phénomène Alioune Diop, il faut revenir à l’homme, qui se présente à nous sous les traits d’un Socrate noir, d’un Kothye Barma, le sage sénégalais.
Or donc, ce qui caractérise Alioune Diop, c’est, d’abord, sa modestie. Il ne proclame pas, il n’affirme même pas ; mais, sur un ton serein et sans accent, il interroge et suggère. C’est ainsi que le professeur Marc Sankalé nous le présente : « jamais ironique, jamais autoritaire, jamais excédé, toujours souriant, toujours poli, toujours maître de lui ». Rien ne prouve mieux cette retenue discrète que ce fait, souligné par Makhily Gassama. Quand Alioune Diop apprit, en 1977, que, pour commémorer le trentième anniversaire de Présence africaine, des amis italiens avaient composé un ouvrage collectif intitulé « Hommage à Alioune Diop », celui-ci, après la parution de l’ouvrage, consacré à sa vie et à son œuvre, interdit sa commercialisation et diffusion. Le fait est unique parmi les intellectuels d’Afrique et, sans doute, rare sur les autres continents. On comprendra, dès lors, pourquoi Alioune Diop préféra toujours à la thèse, au gros ouvrage dogmatique, l’essai, l’article, voire le simple propos ou, mieux, la palabre à l’africaine. D’autant que, sous cette forme, sa pensée, sous la forme de la parole, se faisait plus claire et fine en même temps : plus transparente.
Mais quelle est cette pensée ? On la retrouve surtout dans ses discours d’ouverture : au Premier et au Deuxième Festival mondial des Arts nègres, mais, auparavant, au Premier, surtout au Deuxième Congrès des Ecrivains et Artistes noirs. Celui-ci, sur lequel je m’arrêterai, contient tous les thèmes et aspects de la pensée d’Alioune Diop.
Bien sûr, la base de sa pensée, le roc solide sur lequel il s’appuie pour exposer son humanisme, est la Négritude. Il reprend le mot forgé par Césaire, et cela n’est pas sans importance. Et il lui donne la même valeur que Césaire : « le génie nègre et en même temps la volonté d’en révéler la dignité ». A la page suivante, il en précise la définition : « Nos peuples veulent simplement dire ce que seuls ils peuvent révéler : comment ils se pensent et se définissent par rapport à la situation du monde et par rapport aux grands problèmes de l’humanité ». C’est lui qui le souligne.
On l’aura remarqué, dès qu’il quitte la politique et ses servitudes locales, l’essayiste sénégalais dépasse la sénégalité, voire l’africanité, pour s’intéresser au monde total et au rôle que doivent y jouer, qu’y jouent déjà les Nègres de la diaspora. C’est pourquoi il s’attache moins à la définition de la négritude, à sa théorie, qu’à la réalisation concrète de la présence noire au monde, qu’à l’élaboration d’un nouvel humanisme, accordé aux réalités du XXe siècle. C’est ce qui explique qu’à la tête de Présence africaine et de la Société africaine de Culture, il se donne comme tâche majeure de multiplier les congrès, colloques, séminaires, tables rondes et autres journées d’études. Encore une fois il s’agit d’un humanisme actif : opérationnel.

De l’humanisme

Cependant, il ne faut pas s’y méprendre, pour ne pas la proclamer, Alioune Diop n’en a pas moins sa théorie de l’humanisme, qui part d’une vision originale de l’Homme dans le monde, comme nous l’avons vu tout à l’heure en le citant. « La présence africaine dans le monde, disait-il à Rome, aura pour effet d’accroître la densité et la maturité de la conscience humaine... d’armer le jugement de catégories, de lois plus riches, de nourrir la sensibilité de valeurs, de rythmes et de thèmes plus humains, d’équiper la volonté d’un dynamisme moins hésitant en faveur de la paix ». J’ai souligné les mots les plus importants. Il est significatif que, comme l’avait dit Descartes et, avant celui-ci, Aristote, l’essayiste sénégalais affirme que les éléments constitutifs de la personne et, partant, de l’action humaine, sont pour reprendre les mots même du fondateur de la philosophie européenne, la « sensibilité » (aïsthésis), la « pensée » (noûsj) et le « désir » (orexis). Il reste que, tout au long de son œuvre d’humaniste, Alioune Diop a privilégié la conscience, dont il a fait le moteur de son action. Je parle d’un moteur qui anime au sens étymologique du mot, qui teinte d’une valeur éthique toute connaissance, toute science, tout art et, en général, toute activité humaine.
C’est donc dans le sens d’une action plus efficace parce que d’une conscience plus intégrale, à la fois intellectuelle et morale, qu’Alioune Diop invite à se mobiliser la nègrerie je veux dire les élites noires : non seulement les écrivains et artistes, mais d’abord les penseurs, qu’ils soient professeurs ou chercheurs, philosophes ou chefs religieux, musulmans ou chrétiens. Il s’agit, pour ceux-ci, de penser et d’agir, de penser en agissant dans un double mouvement de désoccidentalisation et de création nègre.
Cependant, la désoccidentalisation ne signifie pas qu’il faille tout rejeter de l’Occident. Dans le cadre d’un dialogue réciproquement fécondant, Alioune Diop a souvent insisté sur la « fragilité » des Nègres devant l’agressivité des Européens, bardés de leurs techniques : sur la nécessité, pour eux, de recevoir et « conserver les dons de l’Occident ». Mais il précise : « à condition d’en user selon notre génie et nos situations ». A condition aussi qu’à notre tour, nous donnions à l’Occident, à l’Euramérique, comme j’aime à le dire, nos dons, irremplaçables.
Et de conclure : « Désoccidentaliser pour universaliser, tel est notre souhait ».
En vérité, l’essayiste se distingue, parmi les intellectuels noirs, par son refus de la dichotomie, qui oppose, en deux blocs irréductibles, les vertus blanches et les vertus noires. Il fait remarquer, à juste titre, que ni la science, qu’il s’agisse d’économie ou d’histoire, ni la technique, encore moins l’art, ne sont des privilèges exclusifs de l’Occident. Il pensait, sans doute, au fait que, si les Européens avaient, les premiers, distingué nettement les différentes sciences, si, surtout, ils l’avaient fait de la science, de la technique et de l’art, les créateurs de la civilisation européenne, c’est-à-dire les Grecs, étaient allés, auparavant, apprendre les sciences et les techniques chez les Egyptiens. C’est pourquoi Alioune Diop invite « l’artiste du monde négro-africain » à « s’inspirer des richesses de sa communauté pour inventer un style, des genres, des situations, des thèmes originaux ». Mais il va plus loin, qui invite les Nègres à apporter leur contribution au développement des sciences, voire des techniques, en les marquant « du sceau original de nos soucis, de nos situations et de nos génies ».
Il s’agit, en somme, qu’en assimilant les vertus de l’Occident, en s’engageant, avec lui, dans la modernisation des sciences, des sciences exactes, des sciences humaines et des techniques comme des Arts, les Nègres donnent, à la civilisation du XXe siècle, son universalité mais surtout son caractère générique d’humanisme.
Ce sera, là, ma conclusion. Rien ne souligne autant l’aspect humaniste de l’œuvre d’Alioune Diop que l’Hommage que lui ont rendu ses amis italiens en 1977 et auquel j’ai fait allusion au début de cet article. Ce n’est pas hasard si l’on trouve parmi ces témoignages, à côté des Italiens et d’autres Européens, dont des Français, des Sénégalais et d’autres Négro-Africains, des Arabes, des Antillais et des Négro-Américains. Rien ne prouve mieux le rayonnement de la pensée d’Alioune Diop que son souci de l’Universel





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