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Ethiopiques numéro 24
révue socialiste
de culture négro-africaine
octobre 1980

Auteur : Amadou Lamine Sall

Il est mort... lui aussi, et la terre de Bel-Air veille d’éternité son corps. Qu’il soit baigné dans mille marées de fraîcheur, dans mille vagues douces de mille prières de paix et d’amour.
« Rien n’est plus triste, sans doute, et plus condamnable que de défendre une race, sa propre race. L’on paraît exposer aux autres ce que l’on a de plus étrange, de moins accessible, de moins normal ». Ces paroles, on le devine, sont de Alioune Diop, l’homme multiple que nous pleurons aujourd’hui. L’on mesure ici tout le drame, mais aussi sans doute toute la grandeur de la lutte que l’homme a menée pour que le nègre, sous tous les cieux, sorte de la nuit du mépris et de l’enclos du bétail où il était si misérablement parqué.
Je n’ai pas connu personnellement Alioune Diop. Ce privilège ne me sera plus jamais donné, hélas. Parce que l’homme était souvent loin de nous, pris par ses devoirs, façonnant de plus belle ses armes de lutte, possédé par la fièvre - jamais éteinte - et l’exaltation de son combat lumineux de libération et de réhabilitation de l’homme noir. Sa lutte fut grande et noble parce que lucide, jamais empreinte de haine pour l’autre, mais toujours faite de sérénité, d’amour mêlé d’une force de conviction et d’hallucinante volonté de fraternité.
Oui, je n’ai pas connu Alioune Diop. Mais qui n’a pas connu, qui ne connaît pas la maison « Présence Africaine » et la « Société Africaine de Culture » aux membres prestigieux : de Langston Hughes à Léopold Sédar Senghor, de Richard Wright à Aimé Césaire, de Franz Fanon à Birago Diop, de Glissant à Hampaté Bâ, de Paul Hazoumé à Rabemananjara, d’Amos Tutuola à Louis Armstrong, de René Maran à René Depestre, du Dr. Price-Mars à Mercer Cook, de Keïta Fodéba à Cheikh Anta Diop, de Ferdinand Oyono à Laye Camara, de Du Bois à Louis Achille, etc...
De Présence Africaine à la Société Africaine de Culture, Alioune Diop était celle-ci et celle-là. Son nom se confondait avec l’âme de celle-ci et se prolongeait dans l’écho de celle-là. Quel écrivain n’a pas rêvé d’être édité par « Présence Africaine », cette prestigieuse maison d’édition qui, au cœur de l’occident, dans les années difficiles de la colonisation, portait la torche de seigle, de mil et de maïs de la somme des intelligences d’intellectuels africains venus témoigner et participer de manière solennelle et éclatante à la défense des valeurs inaltérables de la culture et de la civilisation noires. Et quel formidable et inoubliable fête de l’esprit tu nous permis d’avoir là Alioune !
Les leçons - car elles sont nombreuses et heureuses - que le jeune écrivain que je suis tire de ce que furent la vie et la lutte d’Alioune Diop, sont d’une richesse tout à fait prodigieuse. L’homme en effet, qu’il soit noir, blanc, jaune ou rouge n’est rien d’autre que ce qu’est sa race. C’est en elle, et à travers elle qu’il se réalise pleinement, qu’il se magnifie d’abord pour pouvoir être ensuite d’un apport serein et profitable à l’autre. Un apport qui ne sera point déchirement mais convergence. Comment vouloir être l’autre alors qu’on n’est pas d’abord soi-même, qu’on ne se sent pas soi-même ?
Le combat d’Alioune Diop est à la fois poignant, beau, et noble. Cet homme donne l’image d’un errant lumineux parti loin de sa terre d’origine - la terre des ancêtres - porter aux flans durs des races rebelles au dialogue des autres races de longs coups d’amour, d’humilité, de sagesse et d’inflexible ténacité, pour montrer, faire aimer et comprendre que la meilleure harmonie n’est ni celle des tambours ni celle des trompettes mais celle tissée entre les hommes.

La parole intime

La grande leçon à tirer de l’itinéraire fabuleux d’Alioune Diop, c’est qu’il a su faire de sa vie une simple vie, qu’il a su donner celle-ci pour quelque chose qui n’est rien d’autre que la dignité et l’humble grandeur de sa race.
Alioune ne nous a pas laissés des romans, des contes, des poèmes. Ce qu’il nous a légués est sans doute meilleur que tout cela : sa parole intime venue du fond de son âme, de son cœur clair et limpide.
« L’homme peut se tromper sur sa part de nourriture jamais sur sa part de parole » nous dit un proverbe bambara. Lisez les discours et communications d’Alioune Diop. Suivez-le du Sénégal à Madagascar, d’Haïti au Ghana, du Cameroun aux Etats d’Amérique, de la Papouasie au Zaïre, partout c’est la même parole, le même messager de grâce portant tout entier son continent, sa race.
Aujourd’hui Alioune est mort. Un mot bien triste. Mais il nous a laissés sa flamme et sa foi en l’Afrique, ses expériences et ses combats riches de mille moissons.
Il a voulu que ses efforts soient peu comptables de leurs apports particuliers. Son action et sa vie en sont une preuve. C’est une leçon d’humilité à retenir.
Alioune Diop est un mort qu’on ne chante pas même aux sons d’un tam-tam funèbre, c’est un mort qu’on chante en soi aux sons du silence. C’est un mort qu’on ne tait pas mais qu’on fait parler en soi, qu’on fait vivre en soi, qu’on médite en soi. Il est de cette communauté d’hommes de foi, de courage et d’amour dont la vie se résume en un seul mot : SERVIR.
Le rêve d’Alioune Diop fut que l’Afrique vive, et qu’elle vive librement et fraternellement avec toutes les races du monde. C’était un homme du dialogue, mais pas de n’importe quel dialogue, mais de ce dialogue comme il le disait lui-même « qui mobilise et engage le meilleur de l’homme à la rencontre de l’homme ». Il croyait à la parole du Poète, que « l’homme peut aller plus loin que ce qui, en lui, est déjà le respectable et le meilleur ».
Sa vie n’aura pas été vaine. Sa mort moins encore. Ce fut un homme d’idéal profondément épris de sa race et de tout ce qui pouvait la sauver. Il restera le meilleur ambassadeur de la culture noire à travers le monde. Sa fidélité à cette culture est le meilleur hommage qu’on puisse lui rendre.
De continent en continent, de pays en pays, de terre en terre il a traîné sa foi inébranlable en la culture noire, brandi haut son amour pour l’humain à la recherche d’une âme commune pour tous les hommes de la planète terre.
Je souhaite à mon tour qu’Alioune Diop trouve un jour cette place qui lui revient de choix dans les manuels d’histoire et de littérature, pour que le jeune sénégalais, le jeune africain, sache qui était cet homme du Sahel, des airs et de la mer qui jamais ne se lassa de porter le message d’une culture au moment où les peuples d’Afrique n’avaient pas encore commencé ni achevé leur lutte d’indépendance.
Il est difficile sinon vain de vouloir restituer en quelques lignes toute la dimension d’un homme qui n’appartenait plus seulement à un pays mais à tout un continent.
Un jour, l’on réécrira sur Alioune Diop et les générations à venir se mettront à l’aimer et à rêver de l’homme comme nous rêvons aujourd’hui de la grandeur des civilisations fabuleuses de l’Afrique des empires et de l’Egypte pharaonique.
Oui il y aura mille ans encore un fils de l’Afrique que l’on appelait... ALIOUNE DIOP....





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