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4 . HOMELIE PRONONCEE AU COURS DES OBSEQUES D’ALIOUNE DIOP A L’EGLISE ST-MEDARD LE 17 MAI 1980.
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Ehiopiques numéro 24 révue socialiste
de culture
négro-africaine

Auteur : Daniel Pezeril [1]

Alioune ne nous a pas quittés. Il ne nous quittera plus jamais. Chacun de nous le sait. Nous le sentons tous.
Comment pour ma part ne pas évoquer ces trente années d’affection mutuelle et - pourquoi ne pas le dire ? - fraternelle ? Dieu a permis que se rencontrent ainsi deux êtres à peu près du même âge, nés sur des rivages et sous des climats différents et lointains, grandis comme dans deux mondes, appelés aux aventures de leur temps et qui se retrouvaient, tout au long de leurs expériences humaines, comme au confluent de deux espérances.
Il est difficile de parler d’Alioune. Faut-il dire Alioune le tendre ou Alioune l’inflexible ? Alioune l’intuitif ou Alioune le réfléchi ? Alioune le précurseur ou Alioune le rassembleur ? Le témoin des responsabilités africaines ou celui de la communion universelle ? De toute manière Alioune, notre ami ; Alioune, le sage.
Alioune le tendre. Sa femme et ses enfants tenaient une place constante et première dans son cœur, en quelque sorte jusque dans sa respiration. Combien de fois dans les petits billets de quelques lignes qu’il m’envoyait au cours de ses incessants voyages, m’a-t-il exprimé sa souffrance et aussi son scrupule et même son remords de ne pouvoir être davantage présent au milieu d’eux ?
Quelle n’a pas été pour lui, comme pour chacun des siens, l’épreuve accablante et brutale de la mort de David ? Je le revois dans une église comme celle-ci, assis au premier rang, meurtri jusqu’au fond de l’âme, attentif et priant, aussi vrai dans la douleur, aussi simple qu’on peut l’être dans la joie.
Alioune l’inflexible. Il a été un pionnier. Dès sa jeunesse il a entrepris le difficile combat qui sera celui de toute son existence. De plus qualifiés que moi rappelleront ce que fut notamment la mise en œuvre de « Présence Africaine », comment dans sa singularité même cette initiative constituait un apport exemplaire et irrécusable au témoignage de l’esprit dans le monde. Alioune avait fait sien le proverbe malinké qu’on rappelait récemment : « L’homme peut se tromper sur sa part de nourriture, il ne peut se tromper sur sa part de parole ». Fini le temps où les Négro-africains étaient confondus avec des « consommateurs de civilisation ». Le début du siècle avait déjà prouvé de quel secours et de quelle inspiration l’art nègre pouvait être pour un Occident sophistiqué et répétitif. Plus que quiconque Alioune était persuadé que partout où l’esprit existe, il est création. Mais ce n’est pas à moi de dire quelle fut la contribution de celui autour duquel nous sommes réunis aujourd’hui. Cette contribution, comme lui-même, appartient aux Africains.
Impossible cependant de dissimuler que cette lutte africaine pour la liberté de l’esprit connut bien des obstacles et même des représailles. Comment ne pas attester ce que j’ai vu de mes yeux et entendu de mes oreilles autour des années 1954-1955 ? Tandis que certains de leurs amis subissaient de longues peines d’emprisonnement, reconnues par la suite pour arbitraires, Alioune et Christiane furent victimes de poursuites et de vexations officielles misérables et honteuses, qui pour atteindre « Présence Africaine », s’attaquaient aux ressources quotidiennes de leur foyer. C’était l’époque où ils habitaient Boulevard Serrurier. Je ne suis pas le seul à avoir été témoin d’un courage, d’une patience et d’une ténacité que leur discrétion rendait plus saisissants encore.
Alioune était un silencieux.
J’ignore si je suis capable de parler dignement de son silence. Celui-ci nous transportait toujours au delà des heures obscures et douloureuses. Il dépassait les rivalités, les incompréhensions et même les haines du moment, par avance réconciliateur. Ce silence prophétisait. Mieux encore, il suscitait le climat d’accueil et d’attention où s’inventent les œuvres de l’avenir. Il ressemblait à la lumière : elle est invisible, mais elle fait voir. Combien de jeunes ont bénéficié de cette lumière, ont découvert grâce à elle leur propre visage et entrevu leur tâche ?

Désintéressement

Alioune n’a jamais travaillé pour lui-même. Il était d’un désintéressement absolu. Il se réjouissait de voir les autres s’affirmer et intervenir. Il essayait de pressentir à travers eux quels seraient l’Afrique et le monde de demain.
On ne dira jamais trop quelle confiance Alioune entourait spontanément ceux qu’il rencontrait, fût-ce pour la première fois, dans une simple conversation. Parce qu’il était avant tout un être de foi, il aimait à reconnaître les êtres de foi, d’où qu’ils viennent. Il les cherchait partout, impatient de découvrir autour de lui des hommes et des femmes, témoins de l’esprit. Il s’est toujours trouvé là où ils surgissent.
Ce sage était un chrétien convaincu. Dans son âge d’homme, Alioune avant été touché une fois pour toutes par l’Evangile. Loin de tout sectarisme, il en a reçu une nouvelle et inépuisable capacité d’émerveillement. Car tout est don de Dieu. Il a toujours manifesté - et sans le moindre complexe - un souci indéracinable de l’Eglise. Sans doute l’avait-il pris auprès des Dominicains de Paris et notamment du père Mayrieu. Ce souci n’a pas cessé de l’inspirer depuis la publication, il y a 25 ans, de l’enquête « Des prêtres noirs s’interrogent » jusqu’aux sessions et grands colloques de ces derniers temps. Il était impatient que se manifeste sous son propre visage l’Eglise du Christ qui est en Afrique. La mort a saisi Alioune alors que Jean-Paul II qu’il avait prévu de rencontrer, s’envolait pour le Zaïre.
Mais c’est un autre Alioune que je veux évoquer pour finir, celui de la prière. Il y a quelques mois, il m’a demandé de lui indiquer un monastère, où il irait se recueillir pendant plusieurs jours. Il y est allé. Ainsi la présence de Dieu en lui et sa présence à Dieu s’appelaient-elles l’une l’autre. Maintenant il est auprès du Père. Il sait. En ce temps de Pâques, il pourrait nous dire lui aussi :
« J’ai vu le Seigneur ». Il ne nous a pas quittés. Il ne nous quittera plus jamais. Qu’il nous anime et nous guide au service de la paix, de la vérité et de la justice !


[1] Evêque auxiliaire de Paris.




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