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REPONSES D’ALIOUNE DIOP A QUELQUES GRANDS PROBLEMES CULTURELS
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Ethiopiques numéro 24
révue socialiste
de culture négro-africaine
octobre 1980

Auteur : Alioune DIOP

Les réflexions que voici sont extraites des discours prononcés par Alioune Diop aux 1er et 2e « Congrès International des Ecrivains et Artistes Noirs », à Paris Sorbonne, en septembre 1956 et à Rome, en mars-avril 1959.

LA FRAGILITÉ DE LA RACE NOIRE :

« Ce qui nous définit ce n’est pas seulement d’être la race la plus humiliée, c’est aussi d’être singulièrement fragiles ».

« Le plus grand mal dont nous souffrons est bien notre fragilité.
Elle a été baptisée de noms différents : infériorité, colonisabilité, complexe de dépendance, etc. Ce qui demeure certain, et l’on en convient plus aisément aujourd’hui, c’est qu’elle n’est nullement liée à un vice congénital. Elle tiendrait plutôt au fait que le développement de la technique en Occident a pris une avance telle que l’écart entre nos deux styles de vie est devenu périlleusement difficile à combler. D’autre part l’Occident, à la faveur de cette avance, a mis quelque complaisance à être juge et partie. Peuple comme d’autres peuples, et souverain pontife à la fois, il a construit et défini le monde à la mesure de sa supériorité technique et d’impératifs que sa subjectivité a voulu imposer comme universels. L’homme ne peut être juge et partie sans exercer d’abus du pouvoir ».

LA NÉGRITUDE :

« La négritude - née en nous du sentiment d’avoir été frustrés, au cours de l’histoire, de la joie de créer et d’être considérés à notre juste valeur - la négritude n’est autre que notre humble et tenace ambition de réhabiliter des victimes et de montrer au monde ce que précisément l’on avait spécifiquement nié : la dignité de la race noire. Mais la personnalité africaine, fondement de base de notre humanisme, aspire, pour se révéler dans des œuvres authentiques, à être dégagée de l’emprise occidentale. Contrairement, à ce que l’on craint, nous ne désirons pas rompre avec l’Occident. Nos peuples veulent simplement, dire ce que seuls ils peuvent révéler : comment ils se pensent et se définissent par rapport à la situation du monde, et par rapport aux grands problèmes de l’humanité ».

LA TECHNIQUE ET LA CULTURE :

« Un de nos périls communs est né du développement massif de la technique entre les mains d’une minorité humaine (...)
La technique qui déshumanise et fait peser sur nos têtes l’épée de Damoclès atomique - la technique, en un sens, rapproche les peuples, puisqu’elle élargit les données de leur conscience, et favorise la circulation des idées et des hommes. La technique néanmoins mesure nos fragilités aussi, et atrophie les vertus spécifiques des peuples dés armés, tandis qu’elle accuse l’agressivité des puissants. Grâce à elle, nos rapports de peuples à peuples souffrent mal l’ambiguïté de l’indéfini. Le caractère organique de ces rapports devient élément nécessaire à la définition du monde, de la démocratie et de la paix. Mais c’est la culture non la technique, qui élabore ces nouvelles définitions ».

L’ENRACINEMENT :

« Incapables de nous assimiler à l’Anglais, au Français, au Belge, au Portugais, - de laisser éliminer au profit d’une vocation hypertrophiée de l’Occident certaines dimensions originales de notre génie, - nous nous efforcerons de forger à ce génie des ressources d’expression adaptées à sa vocation, dans le XXe siècle ».

LA COMMUNAUTÉ NOIRE :

« Il demeure cependant que nos souffrances n’ont rien d’imaginaires. Pendant des siècles, l’évènement dominant de notre histoire a été la traite des esclaves. C’est le premier lien entre nous, Congressistes, qui justifie notre réunion ici. Noirs des Etats-Unis, des Antilles et du Continent Africain, quelle que soit la distance qui sépare nos univers spirituels, nous avons ceci d’incontestablement commun que nous descendons des mêmes ancêtres ».
« Nous voulons bâtir notre solidarité des peuples noirs. Mais que ce soit pour restaurer l’égale dignité des races, pour assurer la sécurité des peuples, et des cultures et pour une nouvelle justice à définir, comme fondement authentique de la fraternité humaine ».

LA FRUSTRATION DE L’INTELLECTUEL NOIR :

« Il est important de souligner ici que croyants et athées, chrétiens et musulmans ou communistes, nous avons en commun le sentiment d’être frustrés par la culture occidentale. Il y a plusieurs années déjà, Jean Paul Sartre notait que la langue française volait la pensée du poète nègre.
Le fait est que la personnalité de l’intellectuel ou de l’artiste noir ne saurait se couper de celle de son peuple. Et que celle-ci n’a pu être conçue ni prévue et ne peut être correctement accueillie et exprimée par la culture et la civilisation européenne. Et l’intellectuel se sent frustré parce que son peuple lui-même a été méconnu, et l’Histoire falsifiée ».

« Une communauté privée de liberté politique a beaucoup de peine à recréer l’image de son passé. Elle a autant de difficultés si ses perspectives, dans l’avenir, et ses élans vers les autres peuples, ne sont pas protégés, dans le style de leur expression originale comme dans le choix de leur signification, par la souveraineté politique ».

L’ÉCRIVAIN NOIR ET SON PEUPLE :

« Sans m’attarder aux problèmes des langues vernaculaires, de l’écriture, de la scolarisation, nous pouvons nous poser légitimement la question des rapports des masses indigènes et de nos œuvres. D’abord parce que ces masses ont besoin de prolonger au-delà des limites naturelles de leurs communautés les ferveurs et les inquiétudes de leur vie intime. Si les hommes politiques, dans nos pays, ont aujourd’hui une mission originale et ardue, et si leur action a souvent de grandes difficultés à se référer à la pensée politique qui reconnaisse cette originalité, il est de toute façon exclu que les seuls hommes politiques comme tels puissent formuler ou créer des œuvres qui comblent l’attente totale des peuples. Il revient aux écrivains et aux artistes de traduire pour le monde la vitalité morale et artistique de nos compatriotes, et en même temps de communiquer à ceux-ci le sens et la saveur des œuvres étrangères ou des évènements mondiaux ».

LE POLITIQUE ET LE CULTUREL :

« Il n’y a pas de peuple sans culture. Mais ce que l’on perd de vue assez souvent, c’est le lien tout naturel et que je suis obligé d’évoquer pour être loyal entre le politique et le culturel ».
« C’est que la culture naît de nos désaccords. C’est parce qu’aujourd’hui, les problèmes politiques, culturels et religieux s’interpénètrent que toute esthétique, toute œuvre peut facilement révéler des résonances et des références philosophiques et politiques. Il est vrai que la culture moderne a dû amplifier ses ambitions et responsabilités, et c’est à juste titre que Cassirer nous rappelle que « la nature de l’homme est inscrite en lettres capitales dans la nature de l’Etat ».

UN NOUVEL ORDRE MONDIAL :

« Nous vivons une époque où les artistes portent témoignage et où ils sont plus ou moins engagés. Il faut en prendre son parti ; toute grande œuvre d’écrivain ou d’artiste africain témoigne contre le racisme et l’impérialisme de l’Occident. Et cela durera tant que les tensions qui déséquilibrent le monde ne cèderont pas la place à un ordre dont l’instauration serait l’œuvre librement bâtie des peuples de toutes les races et de toutes les couleurs ».

L’APPORT DE L’AFRIQUE A LA CIVILISATION DE L’UNIVERSEL :

« Solidaires des autres peuples de la terre, nous pensons avoir à enrichir le patrimoine humain de tout ce que, légitimement, notre expérience, notre jugement et notre sensibilité peuvent apporter de positif et de bénéfique. La présence africaine dans le monde aura pour effet d’accroître la densité et la maturité de la conscience humaine, - et (d’abord au niveau des instances décisives de la vie mondiale) d’armer le jugement de catégories, de lois plus riches de nourrir la sensibilité de valeurs, de rythmes et de thèmes plus humains - d’équiper la volonté d’un dynamisme moins hésitant en faveur de la paix. Encore faut-il que se libèrent nos initiatives et qu’elles s’affermissent ».

L’ACCUEIL DES ŒUVRES AFRICAINES :

« Il reste précisément à montrer que l’art n’a pas de patrie. Il n’est pas certain que nos cœurs, sensibles à Mozart, Raphaël et Racine, ne leur préfèrent pas, à un certain niveau, d’autres œuvres issues de nos milieux. La patrie d’un art est dans le cœur de tous ceux qu’une éducation adaptée a préparés à le comprendre. Nos cœurs ont été sensibilisés à l’art occidental, au langage occidental. Pourquoi les œuvres de nos peuples ne seraient-elles pas l’objet, chez les autres, d’une semblable attention et d’une éducation comparable » ?

LA MISSION DE L’HOMME DE CULTURE :

« (...) nous sommes hommes de culture, donc de réflexion et de création. Nous sommes par vocation bâtisseurs de beauté, et messagers de justice et de fraternité. Nous tissons et meublons l’Univers de ces formes magiques qui sont fondement et armature de la nouvelle société. La violence et le chaos sont exclus de nos perspectives. Nous sommes hommes du dialogue, de ce dialogue qui mobilise et engage le meilleur de l’homme à la rencontre de l’homme ».





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