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UNE SI LONGUE LETTRE DE MARIAMA BA
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Ethiopiques numéro 21
revue socialiste
de culture négro-africaine
janvier 1980

Auteur : Mariama Bâ

Le livre de Mariama Bâ, paru aux Nouvelles Editions Africaines, connaît un aussi grand succès que celui de l’autre romancière sénégalaise, Aminata Sow Fall, dont La Grève des Battu a paru en même temps aux Nouvelles Editions Africaines.
Nous extrayons d’Une si Longue Lettre quelques pages en bonnes feuilles. On y remarquera, sous une apparence de grâce légère, l’intensité du style qui correspond à l’intensité des sentiments.

Aïssatou,

J’ai reçu ton mot. En guise de réponse, j’ouvre ce cahier, point d’appui dans mon désarroi : notre longue pratique m’a enseigné que la confidence noie la douleur.
Ton existence dans ma vie n’est point, hasard. Nos grand’mères dont les concessions étaient séparées par une tapade, échangeaient journellement des messages. Nos mères se disputaient la garde de nos oncles et tantes. Nous, nous avons usé pagnes et sandales sur le même chemin caillouteux de l’école coranique. Nous avons enfoui, dans les mêmes trous, nos dents de lait, en implorant Fée-Souris de nous les restituer plus belles.
Si les rêves meurent en traversant les ans, et les réalités, je garde intacts mes souvenirs, sel de ma mémoire.
Je t’invoque. Le passé renaît avec son cortège d’émotions. Je ferme les yeux. Flux et reflux de sensations : chaleur et éblouissement, les feux de bois ; délice dans notre bouche gourmande, la mangue verte pimentée, mordue à tour de rôle. Je ferme les yeux. Flux et reflux d’images ; visage ocre de ta mère constellé de gouttelettes de sueur, à la sortie des cuisines ; procession jacassante des fillettes trempées, revenant des fontaines.
Le même parcours nous a conduites de l’adolescence à la maturité où le passé féconde le présent.
Amie, amie, amie ! Je t’appelle trois fois [1]. Hier, tu as divorcé. Aujourd’hui, je suis veuve.
Modou est mort. Comment te raconter ? On ne prend pas de rendez-vous avec le destin. Le destin empoigne qui il veut, quand il veut. Dans le sens de vos désirs, il vous apporte la plénitude. Mais le plus souvent, il déséquilibre et heurte. Alors, on subit. J’ai subi le coup de téléphone qui bouleverse ma vie.
Un taxi hélé ! Vite ! Plus vite ! Ma gorge sèche. Dans ma poitrine une boule immobile. Vite ! Plus vite ! Enfin l’hôpital ! L’odeur des suppurations et de l’éther mêlés. L’hôpital ! Des visages crispés, une escorte larmoyante de gens connus ou inconnus, témoins malgré eux de l’atroce tragédie. Un couloir qui s’étire, qui n’en finit pas de s’étirer. Au bout, une chambre. Dans fa chambre, un lit. Sur ce lit : Modou étendu, déjà, isolé du monde des vivants par un drap blanc qui l’enveloppe entièrement. Une main s’avance, tremblante et découvre le corps lentement. Dans le désordre d’une chemise bleue à fines rayures, la poitrine apparaît, velue, à jamais tranquille. Ce visage figé dans la douleur et la surprise est bien sien, bien siens ce front dégarni, cette bouche entr’ouverte. Je veux saisir sa main. Mais on m’éloigne. J’entends Mawdo, son ami médecin m’expliquer : Crise cardiaque foudroyante survenue à son bureau alors qu’il dictait une lettre. La secrétaire a eu la présence d’esprit de m’appeler. Mawdo redit son arrivée tardive avec l’ambulance. Je pense : « Le médecin après la mort ». Il mime le massage du cœur effectué ainsi que l’inutile bouche à bouche. Je pense encore : massage du cœur, bouche à bouche, armes dérisoires contre la volonté divine.
J’écoute des mots qui créent autour de moi une atmosphère nouvelle où j’évolue, étrangère et crucifiée. La mort, passage ténu entre deux mondes opposés, l’un tumultueux, l’autre immobile.
Où me coucher ? Le bel âge a ses exigences de dignité. Je m’accroche à mon chapelet. Je l’égrène avec ardeur en demeurant debout sur des jambes molles. Mes reins battent la cadence de l’enfantement.
Tranches de ma vie jaillies inopinément de ma pensée, versets grandioses du Coran, paroles nobles consolatrices se disputent mon attention.
Miracle joyeux de la naissance, miracle ténébreux de la mort. Entre les deux, une vie, un destin, dit Mawdo Bâ.
Je regarde fixement Mawdo. Il me paraît plus grand que de coutume dans sa blouse blanche. Je le trouve maigre. Ses yeux rougis témoignent de quarante années d’amitié. J’apprécie ses mains d’une beauté racée, d’une finesse absolue, mains souples habituées à dépister le mal. Ces mains là, mues par l’amitié et une science rigoureuse, n’ont pu sauver l’ami.
Modou Fall est bien mort, Aïssatou. En attestent le défilé ininterrompu d’hommes et de femmes qui « ont appris », les cris et pleurs qui m’entourent. Cette situation d’extrême tension aiguise ma souffrance et persiste jusqu’au lendemain, jour de l’enterrement.
Quel fleuve grouillant d’êtres humains accourus de toutes les régions du pays où la radio a porté la nouvelle.
Des femmes s’affairent, proches parentes. Elles doivent emporter à l’hôpital pour la toilette mortuaire : encens, eau de cologne, coton. Sont soigneusement mis dans un panier neuf, les sept mètres de percale blanche, seul vêtement autorisé à un mort musulman. Le « Zem-Zem », eau miraculeuse venue des Lieux Saints de l’Islam, pieusement conservée dans chaque famille, n’est pas oublié. On choisit des pagnes riches et sombres pour recouvrir Modou.
Le dos calé par des coussins, les jambes tendues, je suis les allées et venues, la tête recouverte d’un pagne noir. En face de moi, un van neuf, acheté pour la circonstance, reçoit les premières aumônes. La présence à mes côtés de ma co-épouse m’énerve. On l’a installée chez moi, selon la coutume, pour les funérailles. Chaque heure qui passe creuse ses joues plus profondément, cerne davantage ses yeux, des yeux immenses et beaux qui se ferment et s’ouvrent sur leurs secrets des regrets peut-être. Au temps du rire et de l’insouciance, au temps de l’amour, la tristesse ploie cette enfant.


Pendant que les hommes dans une longue file hétéroclite de voitures officielles ou particulières, de cars rapides, de camionnettes et vélo-solex, conduisent Modou à sa dernière demeure, (on parlera longtemps du monde qui suivit le cortège funèbre) nos belles-sœurs nous décoiffent. Nous sommes installées, ma co-épouse et moi, sous une tente occasionnelle faite d’un pagne tendu au-dessus de nos têtes. Pendant que nos belles sœurs œuvrent, les femmes présentes, prévenues de l’opération, se lèvent et jettent sur la toiture mouvante des piécettes pour conjurer le mauvais sort.
C’est le moment redouté de toute Sénégalaise, celui en vue duquel elle sacrifie ses biens en cadeaux à sa belle-famille, et où, pis encore, outre les biens, elle s’ampute de sa personnalité, de sa dignité, devenant une chose au service de l’homme qui l’épouse, du grand-père, de la grand-mère, du père, de la mère, du frère, de la sœur, de l’oncle, de la tante, des cousins, des cousines, des amis de cet homme. Sa conduite est conditionnée : une belle-sœur ne touche pas la tête d’une épouse qui a été avare, infidèle ou inhospitalière.
Nous, nous avons été méritantes et c’est le chœur de nos louanges chantées à tue-tête. Notre patience à toute épreuve, la largesse de notre cœur, la fréquence de nos cadeaux trouvent leur justification et leur récompense en ce jour. Nos belles-sœurs traitent avec la même égalité trente et cinq ans de vie conjugale. Elles célèbrent, avec la même aisance et les mêmes mots, douze et trois maternités. J’enregistre, courroucée, cette volonté de nivellement qui réjouit la nouvelle belle-mère de Modou.
Après s’être lavé les mains dans l’eau d’une bassine placée à l’entrée de la maison, les hommes revenus du cimetière, défilent devant la famille groupée autour de nous, les veuves. Ils présentent leurs condoléances ponctuées de louanges à l’adresse du disparu :
- Modou, ami des jeunes et des vieux...
- Modou, cœur de lion, défenseur de l’opprimé...
- Modou, aussi à l’aise dans un costume que dans un caftan...
- Modou, bon frère, bon mari, bon musulman...
- Que Dieu lui pardonne...
- Qu’il regrette son séjour terrestre face à sa félicité céleste...
- Que la terre lui soit légère.
Ils sont là, compagnons de jeux de son enfance, autour du ballon rond ou à la chasse aux oiseaux, avec les lance-pierres. Ils sont là, compagnons d’études. Ils sont là, compagnons des luttes syndicales.
Les « Siguil ndigalé » [2] se succèdent, poignants, tandis que des mains expertes distribuent à l’assistance : biscuits, bonbons, colas judicieusement mêlés, premières offrandes vers les cieux pour le repos de l’âme du disparu.
Le troisième jour, mêmes allées et venues d’amis, de parents, de pauvres, d’inconnus. Le nom du défunt, populaire, a mobilisé une foule bourdonnante, accueillie dans ma maison dépouillé de tout ce qui peut être volé, de tout ce qui peut être détérioré. Des nattes de tous genres s’étalent partout où elles trouvent place. Des chaises en fer, louées pour la circonstance, bleuissent au soleil.
Et monte, réconfortante la lecture du Coran ; paroles divines, recommandations célestes, impressionnantes promesses de châtiment ou de délices, exhortations au bien, mise en garde contre le mal, exaltation de l’humilité, de la foi. Des frissons me parcourent. Mes larmes coulent et ma voix s’ajoute faiblement aux « Amen » fervents qui mobilisent l’ardeur de la foule, à la chute de chaque verset.
L’odeur du « lakh » [3] qui tiédit dans des calebasses, flotte, excitante. Et défilent aussi les grandes cuvettes de riz rouge ou blanc, cuisiné sur place ou dans les maisons avoisinantes. Dans des verres en plastique, on sert : jus de fruits, eau et lait caillé glacés. Le groupe des hommes mange, silencieux. Peut-être, ont-ils en mémoire le corps raide, ficelé, descendu par leurs soins dans un trou béant vite refermé.
Chez les femmes, que de bruits : rires sonores, paroles hautes, tapes des mains, stridentes exclamations. Des amies, qui ne s’étaient vues depuis longtemps, s’étreignent bruyamment. Les unes parlent du dernier tissu paru sur le marché. D’autres indiquent la provenance de leurs pagnes tissés. On se transmet les derniers potins. Et l’on s’esclaffe et l’on roule les yeux et l’on admire le boubou de sa voisine, sa façon originale de noircir ses mains et ses pieds au henné, en y traçant des figures géométriques.
De temps en temps, une voix virile excédée met en garde, redéfinit le rassemblement : cérémonie pour la rédemption d’une âme. La voix est vite oubliée et le brouhaha revient, s’amplifiant.
Le soir, vient la phase la plus déroutante de cette cérémonie du troisième jour. Plus de monde, davantage de bousculade pour mieux voir et mieux entendre. Des groupes se constituent par affinités, par liens de sang, par quartiers, par corporations. Chaque groupe exhibe sa participation aux frais. Jadis, cette aide se donnait en nature : mil, bétail, riz, farine, huile, sucre, lait. Aujourd’hui, elle s’exprime ostensiblement en billets de banque et personne ne veut donner moins que l’autre. Troublante extériorisation du sentiment intérieur inévaluable, évalué en francs ! Et je pense encore : combien de morts auraient pu survivre si, avant d’organiser ses funérailles en festin, le parent ou l’ami avait acheté l’ordonnance salvatrice ou payé l’hospitalisation.


Les recettes sont inscrites minutieusement. C’est une dette à payer dans des circonstances identiques. Les parents de Modou ouvrent un cahier. Dame Belle-mère (de Modou) et sa fille ont un carnet. Fatim, ma petite sœur, inscrit soigneusement la liste de mes entrées sur un bloc-notes.
Issue d’une grande famille de cette ville, ayant des connaissances dans toutes les couches sociales, institutrice ayant des rapports aimables avec les parents d’élèves, compagne de Modou depuis trente ans, je reçois les sommes les plus fortes et de nombreuses enveloppes. L’intérêt que l’on me porte me grandit aux yeux d’autrui et c’est au tour de Dame. Belle mère d’être courroucée. Nouvellement entrée dans la bourgeoisie citadine par le mariage de sa fille, elle récolte aussi des billets. Quant à son enfant, muette, hagarde, elle demeure étrangère au milieu qui l’environne.
Les interpellations de nos belles sœurs la sortent de sa torpeur. Elles rentrent en scène, après s’être consultées. Elles ont cotisé l’exorbitante somme de deux cent mille francs pour nous « habiller » [4]. Hier, elles nous ont offert de l’excellent « thiakry » [5] pour étancher notre soif. La griotte de la famille Fall est fière de son rôle de liaison transmis de mère en fille :
- « Cent mille francs, la branche paternelle ;
Cent mille francs, la branche maternelle ».
Elle compte les billets bleus ou roses un à un, les exhibe, et conclut :
- « J’ai beaucoup à dire sur vous Fall, petits enfants de Damel Madiodio, qui avez hérité d’un sang royal. Mais l’un de vous n’est plus. Aujourd’hui n’est pas un jour joyeux. Je pleure avec vous Modou, que je qualifiais de « sac à riz » car il me donnait fréquemment un sac de riz. Recevez donc les sommes, vous les dignes veuves d’un homme digne ».
Chaque veuve doit doubler sa part, comme sera doublée l’offrande des petits fils de Modou, représentés par la progéniture de tous ses cousins et cousines.
Notre belle-famille emporte ainsi des liasses laborieusement complétées et nous laisse dans un dénuement total, nous qui aurons besoin de soutien matériel.
Suit le défilé de vieux parents, de vieilles connaissances, de griots, de bijoutiers, de laobés au langage chantant. Les « au-revoir » énervent en se succédant à une cadence infernale, car ils ne sont pas simples ni gratuits : ils requièrent, selon la qualité du partant, tantôt une pièce, tantôt un billet de banque.
La maison se vide peu à peu. Relents de sueurs et d’aliments se mêlent en effluves désagréables, écœurantes. Des taches rouges de colas crachées çà et là : mes carreaux, si laborieusement entretenus, noircis. Taches de graisse aux murs, ballets de papiers froissés. Quel bilan pour une journée !
Mon horizon éclairci m’offre la vision d’une vieille femme. Qui est-elle ? D’où vient-elle ? Courbée, les pans de son boubou attachés au dos, elle vide dans un sac en plastique des restes de riz rouge. Son visage rayonnant dit l’agréable journée qu’elle vient de vivre. Elle veut en apporter la preuve à sa famille résidant à Ouakam, Thiaroye, Pikine [6], peut-être.
Elle marmonne entre ses dents rouges de cola, quand, redressée, elle croise mon regard désapprobateur :
- « Dame, la mort est aussi belle que le fut la vie ».
Il en sera de même, hélas, pour les huitième et quarantième jours qui verront se rattraper ceux qui « ont su » tardivement. Légères toilettes qui laissent apparaître la sveltesse de la taille, la proéminence de la croupe, le soutien-gorge neuf ou acheté à la marchande de friperies, cure-dents calés à la bouche, châles blancs ou fleuris, parfums lourds d’encens et de « gongo » [7], voix criardes, rires aigus. Et pourtant, l’on nous dit dans le Coran que le troisième jour, le mort enfle et emplit sa tombe et pourtant, l’on nous dit que le huitième jour, il éclate ; et l’on nous dit aussi que le quarantième jour, il est démantelé ! Que signifient donc ces festins joyeux, établis en institution, qui accompagnent les prières pour la clémence de Dieu ? Qui est là par intérêt ? Qui est là pour étancher sa soif ? Qui est là pour plaindre ? Qui est là pour se souvenir ?
Ce soir, Binetou, ma co-épouse, rejoindra sa villa SICAP [8]. Enfin ! Ouf !
Les visites de condoléances continuent : malades, voyageurs ou simples retardataires et paresseux viennent accomplir ce qu’ils considèrent comme un devoir sacré. On peut manquer un baptême, jamais un deuil. Pièces et billets continuent d’affluer sur le van solliciteur.
Je vis seule dans une monotonie que ne coupent que les bains purificateurs et les changements de vêtements de deuil, tous les lundis et vendredis.
J’espère bien remplir mes charges. Mon cœur s’accorde aux exigences religieuses. Nourrie, dès l’enfance, à leurs sources rigides, je crois que je ne faillirai pas. Les murs qui limitent mon horizon pendant quatre mois et dix jours ne me gênent guère. J’ai en moi assez de souvenirs à ruminer. Et ce sont eux que je crains car ils ont le goût de l’amertume.
Puisse leur invocation ne rien souiller de l’état de pureté absolue où je dois évoluer.
A demain.


[1] Manière d’interpeller qui montre la gravité du sujet qu’on va aborder

[2] Formule de condoléances qui contient un souhait de redressement moral.

[3] Mets sénégalais à base de farine de, mil malaxée grossièrement, cuite à l’eau. Se mange avec du lait caillé.

[4] C’est aux sœurs du mari d’acheter les vêtements de deuil des veuves.

[5] Boisson obtenue en mêlant du lait caillé sucré à la farine de mil malaxée finement et cuite à la vapeur.

[6] Banlieues de Dakar.

[7] Poudre odorante et excitante.

[8] Société Immobilière du Cap-Vert qui bâtit des villas en location-vente ou en location simple.




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