Accueil > Tous les numéros > Numéro 25 > L’AFRIQUE DES ETATS-NATIONS DANS LE DIALOGUE DES CULTURES



L’AFRIQUE DES ETATS-NATIONS DANS LE DIALOGUE DES CULTURES
impression Imprimer

Ethiopiques n° 25
révue socialiste
de culture négro- africaine
janvier 1981

Auteur : Basile KOSSOU

L’orange pressée, les fruits en bocaux, les légumes surgelés en boîtes, le petit geste, tout élitique, de jeter à la poubelle les emballages de papier, de carton, de fer-blanc, de matière plastique... sont devenus en Afrique, une marque de « classe ». Une élite est née à un carrefour de l’histoire, s’étant signalée non par sa mort aux frontières ou par une avancée, le savoir, mais par son avidité à consommer les restes de l’Occident.
Plus que l’école, l’église et autres importations, le supermarché et ses succédanés, shops et boutiques, ont coupé en deux nos sociétés, entre gens qui sont dans « le vent » et qui ont l’argent, la consommation somptuaire et gens qui sont pauvres, cloués à l’échelon « inférieur » des traditions familiales, et aspirant de toutes leurs forces, par leurs rejetons, garçons et filles, à franchir les parvis du temple. Ainsi, les supermarchés et quelques accessoires : coiffeurs pour dames et couturiers, sont points d’arrivée, de départ et de naufrage dans le bouillonnement qui porte le nom de Progrès.
On peut ainsi se faire une idée, par l’accès à la consommation somptuaire, du développement vécu par nos sociétés africaines. On peut en induire des options sociales, des choix de société. Autre chose sera de disserter sur la liberté, la volonté ou l’autodétermination de ce choix. Mais les faits enseignent qu’on a peut-être admis trop vite qu’il n’y a plus qu’à se soumettre au « gulf stream » de la culture occidentale. Et pourtant, ce sont les élites même de l’Occident qui l’ont mise en accusation pour la nature et l’esprit de ses poursuites notamment durant ce 20e « siècle de barbarie et d’insécurité qui a perfectionné la technique de la terreur et la terreur de la technique... Un siècle où la violence prétend à être la solution d’un problème alors que c’est le problème » (F. Hacker).
Voici à quoi nous, Africains, nous sommes trouvés mêlés, non par choix, mais par contrainte car, quand nous avons cru être libres de choisir, nous nous sommes aperçus que nos choix eux-mêmes étaient doublement pré-orientés, par le fait que nous étions devenus occidentaux par les écoles et que notre production, la base même de notre croissance, était soumise à des intérêts de marché déterminés et agencés ailleurs.
Il y en a donc plus d’un qui ont, non sans angoisse, la conscience d’être passés d’une culture où l’usage, complémentaire, vital, de l’objet, sans cesse justifié, est à la fois communion et transmutation, à une autre, caractérisée par une consommation de mépris, où la satisfaction de l’instant justifie toute destruction.
D’autres, transférés à cette civilisation, sans la présence rassurante d’un clan partageant la même évolution, y expérimentent le sentiment, soit d’une errance sans but, soit d’une croissance dans le vide, qui constituent bien l’aliénation, mot qui a perdu son sens dans sa vulgarisation, mais qui, en définition sociologique, signifie avoir perdu non la connaissance mais le sens de soi, comme un être qui aurait perdu sa maison et les chemins qui y conduisent.
La plupart des Africains, et pas seulement les urbanisés, mais aussi ceux des zones rurales périphériques plus ou moins touchées par l’école et les salaires, sont dans une sorte de « passage », s’étant vidés, à des degrés divers, du confort de leur ancienne socialisation, sans avoir éprouvé dans leur monde nouveau de suffisantes certitudes.
L’heure des réévaluations est venue. Il n’est pas trop tard si l’Afrique veut jouer lucidement, et avec détermination, le jeu de son avenir par et dans la rencontre de l’Autre. Il serait trop tard, et périlleux pour la civilisation universelle, si nous admettions à l’avance d’être liés à un certain modèle et justement celui qui nous fût anciennement imposé. Et c’est ici que, par-dessus tout, le recours à nos cultures originel les paraît un réquisitoire inévitable pour un développement non extraverti.
Le problème de la culture et du développement impose deux exigences, celle de voir clairement, à travers les faux semblants les vraies structures (et l’esprit) du modèle, et celle de porter nos peuples, quand nous saurons précisément comment, à se remodeler pour faire face à ceux qui gouvernent le monde. Ceux-ci n’admettraient pas que nous nous repliions sur les pipeaux élégiaques, les tam-tams les temps du chasseur et des céréales pilées de la subsistance. Ils effaceraient plutôt les peuples pour faire main basse sur les matières premières, la technologie les assurant qu’ils peuvent se passer de main-d’œuvre humaine. On dirait que notre ultime chance est leur rivalité. Cela est évident, dès lors que, au sommet de leur puissance, les Etats-Unis, partis pour régir le monde, sont obligés d’accepter les intrusions de l’URSS dans leurs territoires privilégiés, que ni l’un ni l’autre n’a pu empêcher la croissance de la Chine, qui ramène elle aussi au sol ses fusées et satellites, que le dollar est pris de panique devant la capacité de l’industrie japonaise.


L’Afrique est mal parti

Les points de résistance à une gestion monolithique des ressources humaines et matérielles de la planète sont nombreux, s’ils ne sont pas toujours appréciés dans cette perspective globale. C’est le pétrole du Moyen-Orient, et c’est la révolte des derniers colonisés, ceux des plantations (Vietnam, Cambodge, Malaisie), et ceux du minéral (Algérie, Afrique du Sud, Bolivie, Chili). Quel sera, dans la résistance, et dans le choix des nouvelles formulations, le rôle de l’Afrique des Etats ?
C’est de l’Afrique que nous parlons, et nous la voyons mal partie : destruction ou exil des élites, l’intellectuel éveillant chez le politicien les réflexes d’une panique morbide (Achebe : le Démagogue) ; « transferts de technologie » frénétiquement souhaités sans suffisante discrimination ; acceptation globale des structures administratives, politiques et juridiques de l’Occident ; divisions culturelles sur des lignes d’écoles entre Sorbonne et Oxfords. La dynamique de l’extraversion culturelle est devenue une norme africaine.
Pourtant, il y avait un « être africain » avant ces incursions culturelles et structurelles que nous avons nationalisées. Si nos sociétés étaient moins promptes à (moins équipées pour) saisir le temps dans sa rapide mouvance, elles n’en étaient pas, pour au tant, immobiles. Elles croissaient vers l’établissement de grands marchés : Kano, Ibadan, Dar-ès Salam, Kankan, Gao ; elles lançaient leurs caravanes dans les chemins du sel gemme, et les Moro-Nabas n’avaient pas de plus grand souci que la protection des routes de la kola vers les ports atlantiques. L’Afrique n’était pas immobile : elle a été saignée, puis violée, puis mise aux fers ; ce qui est une toute autre histoire. Celle de l’Afrique, certes, mais, surtout, celle de l’Europe en Afrique.
Et cette Afrique-là était loin d’être ignorante, ou « superstitieuse », comme on dit. Du moins, la superstition périphérique, trop facilement vérifiable ici comme partout dans le monde, ne répondait pas de l’essentiel du « savoir » religieux détenu par les maîtres. Approcher de rien qu’un peu les arcanes de l’initiation magistrale, c’est découvrir le diamant charrié avec une décharge de scories. Quant à l’approche de la divinité, la « révélation » africaine, si l’on veut, il n’y a rien dans les concepts africains qui puisse rebuter l’intelligence la plus exigeante de notre temps. Souvent le secret des arcanes cache le vide, mais le vide est lui-même l’arcane suprême, l’homme étant renvoyé à soi, à Dieu en soi, à la puissance à cultiver en soi, par l’ascèse, la foi, à exercer par les mots et le geste pour faire naître Dieu. La foi, dès lors, s’inspire et se soutient par la manipulation sans bavures de simulacres. La sûreté dans les moyens et celle supposée des fins inspirent à l’initié la fierté, perceptible bien que muette, de son église de brousse et la fidélité tenace à ses mythes. Il faut avoir assisté à des rites d’initiation, au déploiement des fastes et du protocole des funérailles coutumières pour y découvrir la culture traditionnelle dans l’agencement des plus hauts symboles. Les maîtres des rituels manipulent les couleurs, les formes, les rythmes, l’organisation de l’espace, avec une totale intériorisation de leur sens. Pas une feuille, pas une branchette ne s’agitent pour rien, pas un chant ne s’élève hors de temps, pas une percussion qui n’ait sa fonction dans la gamme des suggestions.
Cependant, quand nous aurons établi tous les motifs d’être fiers de ce que nous fûmes, la réalité historique d’avoir été, à des époques diverses, aisément conquis, dispersés, maîtrisés, par le tout venant de l’Occident porte à une appréciation plus sobre de sociétés qui ont été incapables de s’organiser. La pénétration coloniale, trop aisée, aurait pu souvent être arrêtée, battue, repoussée ou, au moins, contrainte à employer de plus grands moyens, si les forces disponibles pour résister l’avaient fait ensemble, et à temps. La conquête des Mossi en porte témoignage : un territoire d’élite de la cavalerie africaine, investi en quelques jours par quelques poignées d’assassins, alors que, à deux pas s’exerçait la résistance Samory, qui aurait pu donner à la résistance Mossi d’autres motivations et une ampleur certaine.
On prendra note aussi que, à l’exception de quelques coups de main hasardeux sur des villages côtiers, la traite négrière par les européens n’aurait pas pu s’organiser s’il ne s’était trouvé, dans des sociétés à structures de castes et à fort levain xénophobe, des générations de roitelets « indigènes » pour faire de deux cent millions d’hommes en trois siècles l’objet de leur commerce. Brader des hommes, des femmes et des enfants, sources de vie et de renaissance des communautés, pour quelques vases portugais « de luxe », « des sandales de chef » que l’on chausse rarement et mal, c’est, au passif de l’Afrique de certains rois et roitelets, avoir été des complices cupides des manœuvres coloniales d’aliénation et même de « disqualification » de la valeur marchande l’homme, de sa force productive et de sa production dans le système des échanges économiques. Africains, nous avons notre part de responsabilité dans cette tare historique, mais non génétique, de notre continent et que nous ne souhaitons pas héréditaire.
De plus, à partir du contact avec l’Occident, quelque forme qu’il ait revêtue, paraît dans nos sociétés un fil rouge à travers nos conduites comme un signal d’alarme, une tendance à adopter et à se faire adopter. Elle se manifeste, en règle générale, par le recours aux astuces, rires et applaudissements du vaincu, au mieux par l’adaptation, au pis par l’admiration béate et l’imitation simiesque.
Tout cela nous a permis de survivre. Mais la survie n’est pas un but ; elle ne peut être qu’un moyen de mettre un meilleur instrument au service du « voyageur sur la terre ». Notre interrogation cruciale est double. Cela vaut-il la peine d’être une société d’imitateurs pour, enfin de compte, être admis en bout de table à consommer des restes ? Ne ferions-nous pas mieux de nous équiper mentalement, techniquement, structurellement, afin de dire oui ou non au mouvement, selon qu’il nous porte ou nous menace ?

Problème de survie

Mais dans la conjoncture actuelle, malgré les apparences et quelques fois la superbe des pays industrialisés, cette double interrogation n’est-elle pas aussi, selon des connotations particulières, celle de l’Amérique, de l’Europe et même l’une des justifications majeures de l’Euramérique ? Tout le monde et tous les pays se trouvent tragiquement confrontés avec le problème de la survie. Non point une survie matérielle ou biologique mais une survie culturelle qui libère l’imagination créatrice en Occident d’un excès de rationalité.
« Les projets de la rationalité occidentale paraissent maintenant inacceptables à de nombreux occidentaux, qui refusent de payer le prix qu’ils pensent qu’on leur demande, à savoir celui de la perte de leur autonomie créatrice.
S’il est vrai que « les systèmes qu’ils soient naturels ou artificiels, qu’ils soient à base matérielle comme les engins techniques ou à base informationnelle comme les théories scientifiques ou les différents secteurs de la culture - ne prennent signification humaine que dans la mesure où ils sont assumés par et dans l’action, c’est-à-dire insérés dans l’effectivité d’une initiative où l’existence se mobilise, dont en contrepartie ils reçoivent (l’aval) de contribuer à l’avènement d’une unité singulière d’être et de valeur qu’est le statut d’une destinée » (Ladrière), on comprend que certains individus qui n’ont pu contribuer à l’avènement d’une unité singulière rejettent le système dans son ensemble - bien que rien ne justifie sur le plan éthique la violence. Le terrorisme est donc un symptôme, un fait policier ! Il n’est pas étonnant que le terrorisme, sous cet angle, revête un caractère international. Le cosmopolitisme et l’universalisme semblent vouloir régler sans succès le problème de la globalisation des rapports humains dans l’affirmation des facteurs positifs de la rationalité, alors que les négateurs retrouvent l’université dans le refus ». (Paul-Marc Henry).
On peut constater par ailleurs, que l’Europe est à présent géographiquement limitée depuis la première guerre mondiale, elle est revenue à ses limites du début du 18e siècle. On dirait aussi que sur le plan économique et social elle a atteint d’autres limites dont le ralentissement de la croissance et le plafonnement des consommations paraissent donner la mesure. D’où, l’Europe est aujourd’hui en position de demandeur pour sa nourriture et son énergie, elle dépend de sources extérieures auxquelles elle ne peut tourner le dos sans avoir opté pour une autarcie et une mise à mort de la société de consommation au prix très lourd d’une « régression drastique du niveau de vie des masses et de leur liberté ».
L’Amérique ? dira-t-on. Elle est d’abord un recours pour l’Europe : bleu-jean, coca-cola et tous les gadgets. En vérité, elle n’est pas repartie de l’Europe en 1917 et ce sont ses intérêts que, de manière fort consciente, elle défend sur le Danube comme en Afrique. Et puis, où en est pour une unité singulière d’être pour une Europe culturellement, économiquement, politiquement violentée par le super grand ?
En Occident, le moteur de tout mouvement est l’assurance de la propriété des biens et des objets d’usage. Du moins, sommes-nous faits, à interpréter de cette manière la démarche globale de l’Occident. La condition de tout est le travail, uniquement jugé du point de vue du rendement, tout en s’accompagnant d’un certain sens du loisir : c’est le mesure dans laquelle on jouit, quantitativement, du temps de répit, qui définit l’élite sociale à différents niveaux.
L’Amérique apporte à cette conception quelques correctifs, parfois violents. La propriété privée de l’entreprise n’y existe plus guère. On y est plus actionnaire que propriétaire ; on n’est plus directeur, on s’assiste collégialement dans le « management ». La propriété privée est noyée dans la possession collective, entre inconnus, d’immeubles de rapport. L’épargne n’acquiert plus des biens identifiables, mais, mise en circulation entre banques et agioteurs, elle rapporte des « dividendes » aux origines abstraites. La propriété même de l’objet tend à devenir précaire. On en possède, au départ, peut-être le vingtième sur un plan de crédit, puis on grignote la différence, en venant à posséder le douzième, le quart, puis au moment d’entrer dans une possession qui ait un sens libératoire, on s’aperçoit que l’objet est passé de mode, et on se remet dans le circuit du crédit. Dans une civilisation, basée à l’origine sur le droit de propriété, la matière de ce droit s’est amenuisée et l’Américain vit désormais sous un toit qui est le sien sans l’être, manipulant des « sécurités » qui sont des promesses à échéance, impossibles certainement à satisfaire si e1les étaient toutes appelées, à terme, à délivrer capital et revenu.
L’équilibre, on le voit, est donc assuré par le mouvement, c’est-à-dire par l’établissement de nouveaux échéanciers offerts à des capitaux frais, donc par le marketing sans répit des promesses, d’une part, et des objets de consommation qui portent la quadruple charge de la matière première, du travail, des surplus légitimes et des intérêts spéculatifs des échéanciers. Ce mélange de travail, de réalités de marché, de bluff sur les besoins et d’astuces spéculatives s’appelle la croissance. Quelques-uns lui ont donné le nom de développement, ce qui n’est pas forcément vrai. Ce qui pourrait même être le contraire du développement, s’il faut acheter de plus en plus cher la même marchandise. Mais il faut des termes magiques pour masquer les faillites de la croissance et rassurer l’Américain sur ce qui n’est pas forcément écrit dans l’histoire de ce monde - ne serait-ce que pour avoir commencé d’être après bien d’autres - : qu’il y aura toujours une Amérique.
L’Afrique historique et contemporaine n’a les moyens ni d’une telle arrogance ni de telles astuces et d’abord elle cherche qu’on lui dise dans les faits : le pain, la santé, l’éducation et le loisir, pour quoi vivre. Mais d’où doit venir la réponse ? La construction de l’avenir, si elle doit être établie sur des principes au lieu d’être abandonnée au hasard, demande de sérieuses évaluations. On pourrait l’abandonner à l’ancien colon qui fabriquerait un simulacre de développement avec ses investissements protégés. Certains l’ont fait qui, dans le vocabulaire satisfait du « Centre », sont les seuls signes d’attention dans la « périphérie », les seuls à se « développer ». Mais le reste de l’Afrique, où le souvenir de la colonisation reste brûlant, insupportable, où l’on souffre de tout ce qui le prolonge, choisirait plutôt la régression afin de mieux assurer que disparaisse le toubab et tout ce qui le prolonge. Le prix d’une telle régression serait malheureusement payé par les peuples, et les élites sociales acculturées trouvent dans l’évocation du désastre (retour aux endémies, aux épidémies, à la bougie, fermeture des écoles etc...) de bons arguments pour justifier coopération et concertation, d’où le choix de sociétés « libérales » parce qu’elles ont opté pour la propriété individuelle et la consommation des élites, qui deviennent souvent des dictatures, parce qu’il faut protéger contre les peuples les intérêts d’investissement auxquels les élites locales sont associées.


Corpus et code

Ainsi voyons-nous proliférer les bourgeoisies qui n’ont pas toujours les moyens de leur éclat. C’est en fait d’une société malade qu’il s’agit, et s’il y a beaucoup d’opérateurs économiques et politiques pour entreprendre sur le corps social toutes sortes de médications héroïques, il y a, en fait, peu de ces médecins capables d’assurer croissance et développement. Et s’il y en avait de bien disposés à tout faire pour que vraiment guérissent et croissent leurs sociétés, il n’yen aurait pas encore au courant des remèdes qu’il faut, dans la mesure où n’ont encore été dégagés aucun corpus doctrinal ni aucun codex de références.
Ainsi donc l’Afrique est malade d’être mal partie. Et c’est vrai. Mais c’est aussi vrai qu’elle n’a pas pris son propre départ, elle a été accrochée, tel un wagon (réservoir de ressources, reposoir exotique et aujourd’hui dépotoir de déchets nucléaires) à des locomotives coloniales. Et les locomotives se sont ou ont été décrochées ; et puis, comme pour s’arrêter et prendre de nouvelles voies afin de contourner l’impasse qui s’annonce à l’horizon, elles auraient changé de voie ou réduit, notablement leur vitesse, leur consommation de carburant comme d’autres richesses naturelles. Et les wagons africains, vertigineusement lancés dans la course et sur les voies imposées par l’attraction des locomotives, vont à la dérive et à l’expérience de l’impasse suicidaire. Comment ? Quand ? Et où s’arrêter ?
C’est un peu ce que paraît le développement en Afrique dans la vertigineuse traction de l’Europe : la seule « Afrique-wagon » est maintenant une cinquantaine de wagons fonctionnels pour les intérêts des métropoles : des wagons-lits ce sont les pays touristiques, des wagons-citernes ce sont les pays où abondent les matières premières, des wago-poubelles ce sont les pays où l’on entend déposer des déchets nucléaires, mais également quelques wagons-première classe, sortes de bases où s’organisent les complicités discrètes des pays développés pour l’étouffement ou la régulation, le génocide ou l’ethnocide, des voyageurs les plus turbulents ; et des chefs de trains, sortes de contrôleurs idéologiques, économiques ou culturels qui distribuent des tickets de « sagesse » permettant aux méritants d’être agrégés à la civilisation métropolitaine.
On se croirait avec de telles analogies pourtant vraies dans l’imagerie de Walt Disney, en plein film cow-boy où le train aura sifflé plus de trois fois sans pourtant avoir fait paraître un justicier à la Garry Cooper. Et si les pistoleros, qu’on appelle terroristes, surgissent de par le monde pour révéler les apories de la rationalité occidentale, l’Afrique paraît encore, peut-être grâce à la force de ses faiblesses, offrir un recours à l’humanité pour refaire l’ordre du monde à partir de l’ordre de la nature, l’ordre des rapports entre les hommes et entre les nations par le dialogue des cultures qui peut favoriser la compréhension internationale, condition de la paix dont toutes les puissances parlent en multipliant paradoxalement les conditions privilégiées de la guerre.
Car, si l’Afrique est mal partie, aux trousses de l’Europe, l’Occident lui, n’est arrivé nulle part : les occidentaux eux-mêmes constatent le chaos de leur civilisation et la dynamique de leur développement est une dynamique de la crise. L’autorité des buts des gouvernements et des gestions officielles est remise en discussion. Des soldats refusent de tuer, des femmes d’enfanter, des gestionnaires privilégiés de gérer et des psychiatres de guérir. Alors des milliers de jeunes partent pour l’Orient, pour l’Afrique, secouant à leurs pieds la poussière de leur « civilisation ». D’autres, restés sur place, entreprennent d’organiser des cellules communautaires pour essayer d’y retrouver les qualités perdues de liberté, de solidarité, de disponibilité.
Cette quête à rebours de l’Occident vient conforter la conscience de soi du Tiers-Monde. Si elle a pourtant surpris une Afrique en pleine tension vers une Europe modèle, elle ne la choque pas outre mesure, car elle est enregistrée comme un revirement naturel inévitable. On dirait même que, dans une certaine mesure, l’Afrique attendait et espérait, comme caution, de sa propre libération, ce renversement de situation, car les acculturés avaient toujours perçu le caractère fragile d’un vernis incapable de répondre de leur être et de leurs préoccupations fondamentales. Et les premiers à en avoir douté furent les Price-Mars, Dubois, Senghor, Césaire, Cheikh Hamidou Kane, Cheikh Anta Diop, Richard- Wright et d’autres.
Et jusqu’aujourd’hui, cette levée de boucliers en Afrique, en Amérique Latine et en Asie, malgré les brimades, les chantages et les régimes oppresseurs aura précipité un changement dans la conception du Tiers-Monde et aura limitée ou mise en question les prétentions et les ambitions euro-américaines sur un monde qui ne refuse pas une position tierce pour une première ou une seconde, mais qui refuse à tous, comme à lui-même, la prétention à classer des pays et des hommes différents et à hiérarchiser des civilisations et des cultures incomparables. Et cette revendication des pays et continents du Tiers-Monde est aussi celle des minorités culturelles dans tout le système planétaire, à l’intérieur des communautés nationales comme dans la communauté internationale : question fondamentale d’identité culturelle.
Et nous voilà tous embarqués, Africains et non Africains, (dans la même galère), dans la principale mouvance d’une crise qui, fondamentalement, est moins économique que culturelle. On parle de crise de civilisation planétaire dont on se convainc, au fur et à mesure de son aggravation, qu’on ne peut en sortir seul, isolément et on préconise le dialogue des cultures en vue d’une « civilisation de l’universel ».
On peut maintenant s’interroger, avec la sérénité et la lucidité que requiert cet enjeu, sur le dialogue des cultures, et plus particulièrement, pour la circonstance, sur la contribution des africains et de leurs Etats-Nations à son avènement.
L’homme aujourd’hui, où qu’il soit dans le monde, n’est plus de la dimension de l’individu. Les Etats, quelque grands ou petits, développés ou sous-développés soient-ils, se voient contraints, par la dynamique planétaire de notre temps, de compter avec, et de compter sur d’autres Etats pour assurer leur développement technologique, économique et culturel, garantie d’un minimum de paix et d’équilibre.


L’équilibre de la peur

Et le curieux paradoxe de notre temps, c’est la transformation progressive de la volonté de puissance et de domination, qui a inspiré la course des deux grands aux armements, en un rapport de tolérance et de concession calculée, basée sur l’équilibre de la peur réciproque, ce qui, après avoir engendré l’équilibre de la terreur, va contraindre - soyons optimistes malgré tout - l’un et l’autre à une vraie coopération bilatérale. Il est possible que la conscience réciproque de la mesure des forces de deux antagonistes les transforme en protagonistes. Moscou, selon Jeune Afrique
(N° 976 du 19 septembre 1976 p. 51), aurait demandé à Washington des recettes en matière d’organisation de la sécurité pour prévenir d’éventuels actes de terrorisme durant les Olympiades de 1980 - même si aujourd’hui Washington accuse Moscou de terrorisme en Afghanistan pour boycotter ces mêmes olympiades. C’est une autre affaire, peut-être est-ce aussi de bonne guerre entre maîtres des armes dans le monde !
Les pays sont ouverts à tous les vents et, par la force magique des ondes et des avions, se retrouvent subitement voisins les uns des autres. Les cadres traditionnels des communautés éclatent. Déploiement évident des forces de la nature comme des nouvelles forces de la société à l’échelle planétaire, mondialisation de tous les problèmes. Disons même que, dans certains cas, l’intimité n’est plus un droit : de même que vous ne pouvez plus manger sur une table sans que votre fourchette ne soit écoutée, de même il devient difficile d’échapper aux regards insoupçonnés d’une caméra filtrant vos détails dans votre salle de bain. On n’est plus seul, car il y a toujours, la technologie aidant, un trou de serrure par lequel un regard vous « néantise », pour parler en langage Sartrien, de l’intimité confisquée.
Au niveau économique, les problèmes se posent tous en termes de marché mondial, de division internationale du travail, d’ordre international. Puisque, ensemble on est fort, dans le Tiers-Monde naissent des regroupements économiques OPEP, BADEA, CEAO, CE DEAO, UDEAC, BAD, etc... sans oublier la multiplication des Fonds...
Au niveau politique, la mondialisation accrue des problèmes et la propagation par satellite des foyers de conflits responsabilisent tous les hommes et tous les Etats à la fois. Sans compter que, pour la libération politique et une politique d’organisation des intérêts de tous, individus et nations, l’Afrique s’est dotée de plusieurs organisations sous-régionales ou continentales.
Au niveau moral et idéologique, les tendances aussi deviennent planétaires : les religions cherchent à s’accomplir dans la tolérance de l’œcuménisme et les idéologies politiques cherchent à coordonner, à s’associer, à constituer des « églises » plurielles dans un esprit de reconnaissance et de concession sur des particularités conjoncturelles.
Tout prouve évidemment qu’il y a :
1°) La conscience accrue d’une impuissance individuelle face aux grands courants, aux forces planétaires qui animent le monde.
2°) La nécessité universellement éprouvée d’organiser et de construire de nouvelles formes de solidarités humaines. Autrement dit, face à « la détérioration des termes de l’échange », la nécessité d’instaurer un « nouvel ordre économique mondial » pour lequel, on propose comme fondement le « nouvel ordre culturel mondial » ; monde ;
3°) Le sentiment réel d’un destin solidaire entre les hommes, d’une communauté de destin qui permet d’affronter, avec le maximum d’efficacité, les forces de la nature et de la société. Autrement dit, la nécessité de relire, d’actualiser ou de réécrire Rousseau, pour établir entre les peuples et les nations, un nouveau « contrat de solidarité » selon la formule d’Albert Tevoedjré.
Au fond, certaines calamités de la crise contemporaine ne se seraient pas produites si les hommes avaient eu assez de vertu morale et les grandes nations colonisatrices assez de sobriété, sinon de sagesse, pour faire de leurs cultures les normes premières de leurs rapports au lieu d’incarner Le Prince de Machiavel ou le Leviathan de T. Hobbes.
L’homme est un loup pour l’homme a montré Hobbes, dans le Leviathan. Disons que ce faisant, il a exprimé ce que ne disent jamais les traités économiques qui existent de par le monde, cependant qu’ils l’impliquent tous. Tant que la loi de l’économie primera dans les rapports humains et internationaux l’impitoyable concurrence durera, la volonté de puissance aussi qui continuera à se traduire par des manœuvres politiques de liquidation, de déstabilisation et de vassalisation de communautés, d’associations et régimes politiques que l’on jugera peu ou pas orthodoxes. Et cette loi de l’économie durcira autant que la mafia internationale ne sera pas entièrement, désorganisée, comme cela commence, à cause des contradictions de leurs intérêts et de leurs affrontements hégémonistes.
Nous croyons, personnellement, que tant qu’on continuera d’accepter en Afrique la conception occidentale de l’organisation des rapports humains et inter-étatiques sur une base selon une finalité essentiellement économique nous ferons les frais, plus que nulle part dans le monde, de l’ordre international qui prévaut et prévaudra contre les pays africains, et ceux du Tiers-Monde en général, quels que soient les réformettes, les replâtrages, les rafistolages qu’on fera à coup de dialogue Nord-Sud, de Convention CEE/ ACP. A cet égard, on pourrait réfléchir sur le récent cri d’alarme du Secrétaire Général de l’OUA au 1er Sommet économique de l’organisation à Lagos.

D’abord accepter le dialogue

Il faut substituer à l’étroit égoïsme inspirateur de l’ordre économique régnant, un sens ouvert de la communauté de destin et débaser l’ordre international qui prévaut pour lui substituer un projet de construction solidaire du destin de l’humanité. C’est en cela que la coopération internationale, mission des Etats dans le monde, sera renouvelée et deviendra significative pour l’homme, la communauté nationale et internationale, qui l’auront définie dans et par le dialogue des cultures.
Réaffirmons d’abord que le dialogue ne s’établit qu’entre sujets qui l’acceptent comme mode de rapport premier entre eux. A ce titre, le dialogue est certainement le premier problème objectif sur lequel les hommes et les nations réalisent leur premier accord. De sorte que, l’acceptation du dialogue est le préalable à tous les autres accords.
Mais justement, dans cette acceptation réside la reconnaissance implicite du droit imprescriptible de chacune des parties à faire son libre choix : accepter ou refuser le rapport à l’autre. Or dans ce premier rapport à l’autre les deux parties se reconnaissent aussi comme des protagonistes capables de devenir des partenaires. Ce qui paraît important c’est la conscience intime de pouvoir devenir des partenaires, c’est-à-dire des sujets égaux d’un même dialogue.
Il s’agit là d’une conscience qui manifeste plus que des rapports naturels. Elle exprime un fait de culture, dans la mesure où elle est perception de l’autre comme sujet ayant des droits, au moins celui de choisir. Elle est aussi perception ou intuition de la dignité de l’autre qu’elle admet comme égal à soi et comme partenaire. Egal mais différent et distinct, ce qui rend le dialogue difficile et le qualifie comme fait de culture parce qu’il permet d’assurer et de transcender, délibérément, les différences spécifiques et particulières dans la compréhension mutuelle.
Ceci n’est possible qu’entre humains, en principe raisonnables. Dans le monde animal où l’instinct d’auto-conservation commande tous les comportements, la violence caractérise tous les types de rapports. La violence est en effet une modalité du rapport à l’autre lorsque l’égoïsme excessif envahit et inhibe la raison, le sens de la mesure et de la relativité. Les hommes et les nations y ont recours lorsqu’ils perdent la raison ou croient devoir substituer à sa force persuasive l’argument des armes. Et si la violence ou la guerre est aussi considérée comme un fait de culture, ce ne peut être qu’en tant qu’échec ou perversion du dialogue des cultures.
Le dialogue des cultures comme préalable au commerce des hommes et à la coopération entre les nations, suppose la reconnaissance mutuelle des différences spécifiques liées à l’environnement, à l’histoire et à la philosophie, en fonction desquelles les hommes et les nations peuvent coopérer. Ceci seul explique et justifie que, malgré l’inégalité réelle des forces et des richesses, des nations différemment grandes peuvent et doivent se retrouver côte à côte avec les mêmes droits autour des tables de négociations. C’est dans ce sens alors qu’il est recevable de dire qu’il n’y a pas de petits et de grands Etats et que tous sont égaux dans leur souveraineté. Mais il faut épuiser la logique de cette affirmation pour suspecter et dénoncer l’inconséquence de la consécration de la puissance et de la domination des « grandes puissances » sur les autres Etats qui n’ont pas le droit de veto dans la communauté mondiale de l’ONU. Ce privilège qui n’est fondé que sur la force économique, technologique et surtout militaire est l’une des plus grandes impostures qui faussent le dialogue des nations.
Le dialogue des nations ne deviendra dialogue des cultures que s’il n’accorde aucun privilège particulier au plus grand ou au plus petit, au plus riche ou au plus pauvre. Alors, les « grands » sont-ils disposés à renoncer à ce privilège au nom du principe de souveraineté, de la démocratie et du nouvel ordre international ? Il s’agit d’un préalable objectif à l’instauration du vrai dialogue entre nations dont dépend, à l’évidence, la coopération.
Cette analyse mondialiste par sa dimension est parfaitement réductible et applicable aux rapports existant ou devant exister entre l’Afrique et l’Occident. Les préalables à la coopération entre ces deux entités géopolitiques sont aussi les mêmes. Ils découlent du principe du dialogue et réfèrent celui-ci aux cultures africaines et occidentales.
Etant donné la nature des rapports historiques établis, à l’initiative des seules métropoles coloniales entre l’Afrique et l’Occident, on peut dire que, plus particulièrement dans ce cas, la dynamique et le sens même de la rencontre doivent être d’abord corrigés. Il s’agit d’entreprendre de distinguer les différences spécifiques constitutives de la dualité et de la personnalité des deux sujets, en l’occurrence l’Afrique et l’Occident. Il faudra ensuite que chacun reformule vis-à-vis de l’autre les termes de son discours politique avec, nécessairement, un esprit de la coopération.


Manœuvres et tractations

Les manœuvres coloniales et les tractations impérialistes ont, en effet, rendu impossible le discernement et la discrimination des valeurs et des tares culturelles du côté des victimes comme de celui des agresseurs. Les peuples colonisés, confondant l’efficacité des armes et la vertu des cultures métropolitaines, n’ont pas pu ou pas eu l’occasion d’en soupçonner les faiblesses et les tares. Les puissances colonisatrices, quant à elles, grisées par leurs victoires et fourvoyées par leur désir de conquête et d’expansion, n’ont pas été attentives à la richesse et à la grandeur des cultures africaines.
Il est donc nécessaire et urgent que, pour instaurer une véritable coopération entre eux, l’Occident et l’Afrique se redéfinissent dans leurs différences spécifiques, reformulent les termes d’un dialogue des cultures. A cet égard, il est permis de transformer en hypothèse ce que Boudou Hama affirme : « le plus grand bien, que l’Afrique peut apporter à notre commune humanité dans l’angoisse est son grand retard, celui-là même qui manque à l’Occident industriel pour devenir humain ».
L’identification de telles données favorisera certainement un dialogue des cultures qui rapprochera les peuples, l’Occident et l’Afrique dans la mesure où il sera consciemment pratiqué comme norme et modalité de leurs rapports. Car, il nous semble que l’une des vertus majeures des cultures est la dynamique interne, inhérente à elles-mêmes, qui les porte les unes vers les autres, irrésistiblement, malgré les hommes qui les font.
Si les hommes font les cultures, celles-ci les modèlent et les transforment. Mais elles se transforment elles-mêmes indépendamment de leurs origines, à travers les mutations historiques dans lesquelles elles entrent en osmose avec d’autres cultures, se fécondent, se métissent entraînant dans cette mouvance les hommes qui les auront créées. L’exemple des idées en est une illustration éloquente.
L’idée exprimée n’appartient plus à son auteur. Elle est, par sa propre force, poussée vers celles des autres qu’elle suscite ou contredit, qu’elle enrichit et transforme et dont elle reçoit aussi les mêmes effets. Des idées ne sont pas grandes parce qu’elles s’imposent et éclipsent toutes les autres. Elles le sont parce que résultant d’idées précurseures, elles font la synthèse d’idées contemporaines et fécondent les esprits pour des idées nouvelles. Elle ne naissent pas de rien, elles ne sont jamais isolées et isolables, elles sortent la pensée courante de l’impasse ou lui permettent un nouvel envol.
De même, les cultures sont elles aussi poussées vers leurs semblables. Elles ne naissent pas ex-nihilo et ne se développent pas par elles-mêmes. Et c’est la qualité des cultures que de se métamorphoser pour faire ainsi l’histoire des civilisations. Métamorphose ou métissage constitue le témoignage de grandeur des cultures. Et cette mutation des cultures qui se fait souvent à l’insu des hommes est aussi en-soi un dialogue naturel des cultures qui rapproche spontanément des peuples même géographiquement, politiquement ou administrativement séparés.
L’Afrique balkanisée connaît et vit en permanence ce phénomène dans le mouvement des populations et le commerce quotidien des hommes qui défient les frontières politico-administratives et les barrières douanières. Surtout l’on sait, en Occident comme en Afrique, que là où le dialogue politique n’est plus possible l’ultime recours demeure souvent les prestations et échanges artistiques et culturelles. Ainsi, lorsque les Chinois iront faire des prestations de tennis de table aux Etats-Unis ou que la musique classique occidentale sera jouée une première fois à une réception officielle en Chine, le monde entier comprendra qu’il est désormais possible que le dialogue politique se rétablisse entre la Chine et les Etats-Unis.
En revenant à la force communicative des cultures qui est indépendante des hommes, on pourra noter qu’entre l’Afrique et l’Occident, entre Picasso qui aurait dit : « l’art nègre, connais pas » et les artisans anonymes africains qui ont taillé des pierres, et créé des masques, il s’est bien passé quelque chose. Leurs cultures respectives ont pu, malgré les hommes et les politiques, se féconder et se transformer. L’influence de l’art nègre sur l’art européen est désormais connue et détermine même de nombreux courants occidentaux et africains. La musique africaine adaptée à leurs conditions nouvelles de vie par les noirs américains aura fortement influencé la musique américaine et la « pop music » d’aujourd’hui. Tout ceci est enfin bien établi par les Occidentaux eux-mêmes, tandis qu’il reste encore un bilan des influences reçues à établir également par les Africains.
Assumer cette dynamique interne qui pousse naturellement les cultures au dialogue, c’est la proposer comme âme et force de la coopération entre nations, c’est l’établir délibérément comme modalité et finalité de la coopération internationale.
En d’autres termes, la coopération entre les Etats-nations est ou devrait être l’indicateur le plus sûr du vrai dialogue des cultures. Elle manifeste, en effet, le type de rapport existant entre des individus, des communautés et des Etats. Comment cela en Afrique ? Ma réponse sera des inquiétudes et des problèmes.

Inadéquation territoriale

En Afrique, on ne le sait que trop, les gouvernements gèrent des territoires inadéquats aux ethnies, aux affinités culturelles, historiques et économiques et aux réalités socio-démographiques etc. De sorte que, la circulation des hommes défie les juridictions territoriales et les modes traditionnels de communication rapprochent davantage les populations des divers Etats en dépit des dissensions politiques entre gouvernements. En un mot, l’inadéquation territoriale des Etats aux cultures africaines rend nécessaire pour assurer l’efficacité des appareils d’Etats, une complémentarité délibérée de leur action et de leur organisation sociale que fixent des accords bilatéraux de coopération.
Mais, s’agissant de culture, aucune barrière ne peut s’opposer à la souveraineté de l’esprit et de la qualité de ses œuvres. Pour entreprendre quelque action que ce soit, en faveur ou contre des tendances culturelles dans leurs propres pays, les autorités publiques sont obligées de tenir compte de cette dynamique de la culture contre laquelle elles ne peuvent rien sans, tout au moins, la complicité de quelques autres Etats.
Plus particulièrement, il n’est pas besoin d’être un spécialiste de sciences humaines pour constater et reconnaître que ce qui a sauvé l’Afrique de l’assaut colonial, c’est ce qu’elle avait d’inexpugnable par les apôtres de l’Occident : ses cultures dont la force de résistance et la forte personnalité ne se sont pas démontrées seulement sur le continent, mais surtout, dans l’exil des Africains de la Diaspora. Cette force est aussi aux yeux des gouvernements africains une réalité avec laquelle il faut composer encore aujourd’hui. D’où, pour les moins convaincus, l’utilisation qu’on en fait dans les déclarations démagogiques d’intention culturelle ; tandis que d’autres la récupèrent et la mettent au service d’un combat politique.
La coopération culturelle n’est possible qu’en admettant comme finalité une harmonisation des politiques culturelles. Or bien peu de pays africains ont élaboré leurs politiques culturelles. De sorte qu’à l’éveil des consciences à la nécessité d’une coopération culturelle interafricaine confusément perçue comme possible, étant donné l’affirmation vérifiable, mais non encore objectivement énoncée, d’une identité culturelle, (que les uns imaginent uniforme et commune à tous et que d’autres perçoivent comme l’harmonie d’une diversité et de différences riches et plurielles) la première préoccupation des Etats demeure encore aujourd’hui l’élaboration des politiques culturelles nationales, cependant que la priorité qu’il confirme est la réalisation de son plan de développement d’économique.
La Conférence intergouvernementale de l’UNESCO sur les politiques culturelles en Afrique aura contribué pour beaucoup à l’énonciation précise des problèmes. De cette conférence au Colloque du Festival de Lagos, en passant par la Conférence des Ministres de la Culture de l’OUA, l’observateur attentif aura remarqué que, s’agissant de la conception des politiques culturelles africaines il y a aussi deux tendances apparemment inconciliable qui animent les tribunes. Ceci s’est davantage révélé à Lagos à l’occasion de la précision de l’orientation du Colloque dont le thème était : « Civilisation noire et Education ». D’une part, il y avait les défenseurs de la culture et de sa stricte neutralité tandis que de l’autre, nous avions les tenants de la primauté de l’idéologie sur la culture.
Pour les premiers, l’accent devrait être mis essentiellement sur les différents aspects que la notion de culture englobe quand elle concerne le monde négro-africain et la Diaspora, abstraction faite de toute considération politique ou idéologique, étant entendu qu’à ce niveau, les individualités, dans chaque pays ou communauté, prises séparément ou globalement, ont la liberté d’opter pour la politique ou l’idéologie de leur choix en toute indépendance.
En conséquence, le Colloque devrait éviter d’être l’occasion de mettre en exergue des considérations idéologiques qui ne pourraient engendrer que la division et finalement favoriser l’éloignement des uns et des autres dans ce qui devrait, a posteriori, faciliter leur rencontre, mieux leur osmose pour exprimer leur solidarité.
Pour les seconds, c’est-à-dire les tenants de la primauté de l’idéologie, la Culture, en tant qu’elle est la forme la plus caractéristique la plus perceptible dans l’identification des individualités formant un pays ou une communauté, aussi bien isolément que collectivement, ne peut être appréhendée en dehors du contexte sociologique et politique dans lequel elle s’exprime, se manifeste, s’affirme : dans cette mesure, sa neutralité lui enlève toute son essence. En conséquence, et surtout à la lumière des facteurs multiples et complexes tant sociologiques que politiques qui constituent la toile de fond sur laquelle évoluent tous les pays négro-africains et toutes les communautés noires éparpillées à travers le monde entier, faire abstraction de ces facteurs, reviendrait à se mettre en porte à faux avec le difficile combat pour la préservation des valeurs fondamentales caractéristiques tant des pays négro-africains que de l’ensemble des communautés de la Diaspora noire. Pour ceux-ci enfin, la Culture est toujours le reflet fidèle d’une superstructure qui ne peut être perçue qu’à travers des formes fondamentalement politiques, donc finalement idéologiques.
Il s’agit d’un débat dépassé d’ailleurs dans la réalité de la coopération en général et de la coopération culturelle inter-africaine en particulier.
Ceci n’est pas incompréhensible ou surprenant dans la mesure où comme le dit Jacques Rigaud dans La culture pour vivre : « La culture est précisément le domaine d’élection où l’on peut, sans irénisme, imaginer, sinon une synthèse d’aspirations et d’idéologies opposées ou contradictoires, du moins leurs respect mutuel, leur confrontation pacifique et même leur rapprochement dans l’action ».

L’I.C.A. et son rôle

En effet, sur le plan de la coopération en général, les Etats africains se retrouvent tous à l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) sans considération des différentes idéologiques ou de régimes de gouvernements. Ainsi naissent et se développent des organismes inter-Etats, sous-régionaux de coopération économique, technique et culturelle.
S’agissant de la coopération culturelle inter-africaine des regroupements sous-régionaux à vocation sous-régionale et des regroupements de dimension sous régionale à vocation continentale sont crées par les Etats. Mais si la plupart d’entre eux sont spécialisés dans des domaines techniques précis ; l’organisation, l’entretien et la stimulation de la coopération culturelle interafricaine sont les objectifs majeurs de l’Institut Culturel Africain (ICA).
C’est que les pouvoirs publics en Afrique commencent effectivement à inscrire au rang de leurs obligations la fonction de coopération culturelle internationale. Si rien ne peut empêcher les cultures de communiquer entre elles, il est en revanche nécessaire de contrôler et d’assumer, par une volonté politique, ces échanges interculturels.
Assumer pleinement ces échanges, c’est d’abord identifier ses propres cultures, leur reconnaître la nécessité de s’ouvrir aux autres cultures, évaluer systématiquement les apports nouveaux des autres cultures et les contributions des siennes à leur enrichissement. Il s’agit là, bien sûr, d’une démarche globale qui devra ressortir à une politique culturelle nationale qui, dans le dialogue de la coopération s’accorde ou s’harmonise avec d’autres politiques culturelles.
Mais, au moment où nous procédons à cette réflexion, l’Afrique ne nous paraît pas encore prête à réaliser cette harmonie sans dommage pour elle-même. La plupart des gouvernements africains commencent à peine à adopter un certain nombre de concepts, d’idées et de projets qui conduiront, peu ou prou, à l’élaboration de politiques culturelles qui serviront de bases doctrinales propres à leurs parties dans le dialogue des cultures.
Ici, c’est ce dialogue des cultures qui imposera un nouvel ordre dans les relations internationales. L’expression est déjà à la mode : Nouvel ordre culturel mondial. Elle traduit incontestablement deux réalités majeures de notre temps.
D’abord une exigence, celle au nom de laquelle les peuples jadis expulsés de l’histoire revendiquent légitimement aujourd’hui leur participation pleine et entière à la gestion des affaires du monde ; expriment leur désir profond de bousculer un ordre ancien et décadent, au sein duquel ils n’ont été que quantités négligeables, des marginaux consommateurs passifs de cultures étrangères ; affirment leur droit souverain de valoriser leur patrimoine culturel et d’entrer dans des rapports d’égalité et de réciprocité dans tous les domaines avec tous les peuples du monde.
Ensuite, une remise en cause de soi ; celle par laquelle l’Occident, se départissant d’un funeste ethnocentrisme réducteur, réévalue, en les relativisant, les valeurs de son patrimoine culturel.
D’un côté, nous assistons à un enfantement douloureux. Celui au terme duquel, des millions d’hommes, longtemps sevrés des aliments de leur propre culture, pourraient enfin dialoguer, en toute dignité et sur un pied d’égalité, avec tous les peuples de la terre. De l’autre, à un effort de « dépoussiérage » grâce auquel des valeurs de l’Occident, regardées comme des normes universelles, perdront de leur lustre dominateur pour être présentée comme la part spécifique d’une civilisation particulière au banquet des peuples, dans le dialogue des cultures.
Ainsi l’Afrique est préoccupée de s’assurer de son socle culturel tandis que l’Occident ne se suffit plus du sien. Tout ceci, alors que nous sommes en pleine mondialisation des problèmes et en pleine planétarisation des tendances. Une telle situation ne peut cependant gommer le réveil de l’ethnicité, expression vigoureuse du pluralisme culturel ou faire perdre de vue les graves disparités socioculturelles qui sont le lot d’un monde où la violence, l’intolérance, l’injustice des rapports entre Etats, entre nations, prolifèrent. Nos interrogations sont alors semblables à celles formulées à propos du système mondial de coopération économique.
Dans cette culture globale qui s’élabore sous nos yeux, l’égalité des chances d’expansion et de diffusion est-elle assurée à toutes les cultures ? Chaque peuple, sans discrimination aucune, peut-il enfin jouir pleinement et sans une quelconque limitation, de son droit souverain de choisir son système économique, politique, social et culturel ? Chaque peuple peut-il enfin participer aux fruits du progrès scientifique et technique sans être, d’une manière ou d’une autre, à la remorque de quelqu’un ? Chaque peuple peut-il enfin participer aux décisions internationales visant à régler les problèmes mondiaux ?
Les réalités que nous vivons quotidiennement montrent, s’il en est encore besoin, que le monde contemporain est encore loin de ce profil d’équilibre qui eût pu lui permettre d’évoluer dans la stricte égalité de ses différentes composantes et dans une réelle réciprocité de celles-ci en vue d’une parfaite compréhension mutuelle dans le cadre d’une solide coopération internationale. Des peuples entiers continuent à subir les agressions multiformes liées à la domination menaçante d’un ou de deux modèles socio-culturels, le chantage économique et militaire, qui cache mal des velléités hégémoniques et marque aux entournures les relations internationales dans lesquelles la « raison du plus fort » reste malheureusement encore « la meilleure ». L’impérialisme, le racisme, le colonialisme, le néo-colonialisme, l’apartheid ne sont pas morts, ce sont autant de tares vivaces que nous n’avons guère encore réussi à extirper de nos mœurs et qui continuent d’étendre leur ombre maléfique sur l’avenir de l’humanité ; le risque d’un génocide (ou d’un suicide) culturel à l’échelle planétaire n’est pas encore écarté, quand on sait que des sociétés entières, par un conditionnement savant, se font les complices inconscients ou les instruments plus ou moins consentants et empressés de leur propre malheur.


L’histoire à écrire

Par ailleurs, par rapport au dialogue des cultures, l’histoire de nombreux peuples reste encore à écrire et la richesse culturelle de beaucoup d’autres n’est saisissable qu’à travers des langues, des rites, des traditions orales qui n’ont fait jusqu’ici l’objet d’aucune étude approfondie, alors que le moindre éternuement d’un des princes de ce monde est répercuté par les média à travers l’univers, convoyé, à la minute près, par les transistors jusqu’aux fins fonds des brousses africaines ou asiatiques. Des sanctuaires, des monuments, des villes entières qui portent le sceau de riches civilisations passées, des œuvres de beauté qui témoignent du génie créateur des peuples ,les influences corrosives du climat et des termites, abandonnées à la destruction par le feu ou l’eau, lors même que les espaces interstellaires n’ont plus de secret pour l’homme ou que la lune ou autres planètes sont en passe de devenir des banlieues de la terre.
La rapidité des transformations sociales, l’urbanisation croissante, l’accès plus large à l’éducation, contribuent à rendre complexe, la communication entre générations. Alors qu’à cause de la pression croissante qui s’exerce sur les ressources naturelles, nous assistons à une crise écologique sans précédent, à une dégradation effroyable de notre environnement naturel. Le déboisement, l’érosion du sol, la pollution atmosphérique, la disparition de nombreuses espèces animales sont les différents aspects de ce « suicide » collectif auquel s’essaye l’humanité.
Que dire de la course effrénée aux armements qui fait qu’on dépense actuellement, dans le monde, pour les forces armées, plus que pour l’enseignement. En moyenne annuelle, en effet, la dépense est de 7.800 dollars par soldat contre 100 dollars pour chacun des jeunes de 5 à 19 ans. La crainte d’une conflagration universelle, d’une guerre nucléaire maintient constamment la terre des hommes sur des braises chaudes parce qu’à la merci d’un fou ou de la moindre erreur.
Ce qui précède ne doit pas traumatiser au point de faire perdre le sens des réalités. Sans doute, les cultures se métissent d’elles-mêmes d’une part ; et qu’il ne faut pas que les politiques culturelles les isolent ou tentent de les régimenter à l’excès. Mais il est aussi nécessaire qu’elles ne soient pas dissoutes dans un uniformisme appauvrissant. Et ceci nous ramène à l’affirmation des différences spécifiques et donc du pluralisme culturel.
L’ère des îlots de prospérité, des ghettos culturels semble révolue. Les dangers qui sont aux portes de l’humanité sont si pressants et si menaçants qu’il faut croire que les intérêts fondamentaux de la majorité des habitants du monde ne sont pas en opposition. Sinon, l’apocalypse serait pour demain et personne, pauvre ou riche, n’y échapperait.
Il est donc évident que la conjoncture mondiale impose la nécessité d’une coopération réelle entre tous les hommes en vue de l’instauration d’un nouvel ordre international.
C’est dans cet esprit que le groupe de réflexion sur les grands problèmes mondiaux et la contribution de l’UNESCO à leur solution, réuni par le Directeur Général de l’Organisation en 1975 a formulé cette interrogation essentielle : « Pour fonder réellement un ordre international nouveau, il faut s’accorder d’abord sur un système de valeurs et accepter d’en voir ensemble les implications : valeurs de justice, d’égalité, de liberté, de solidarité. Celles-ci reposeront sur une double prise de conscience : la reconnaissance de l’unité de l’humanité dans la diversité de ses peuples, de ses races, de ses cultures, l’affirmation d’un vouloir-vivre ensemble, ressenti non pas seulement comme une nécessité de survie ou de cohabitation, mais comme un choix de destin à forger en commun et une coresponsabilité à l’égard de l’avenir de l’espèce humaine. Dans le monde pluriculturel et pluri-idéologique qui est le nôtre, les nations sont-elles prêtes à s’accorder sur un système de valeurs qui pourrait être le fondement d’un ordre nouveau ? »
Reconnaissons qu’il existe un type des rapports de domination qui ne favorise guère le dialogue des cultures. Nous assistons plutôt à une dramatique inégalité qui se traduit par le choc des cultures, choc, somme toute inégal où le vainqueur impose sa conception du progrès et réduit les autres à l’humiliant destin d’objets de musée ou de recherches ethnographiques.
C’est au nom de cet ordre relationnel parfaitement inégal et foncièrement injuste que le Tiers-Monde tend à devenir la terre d’élection des gadgets et autres produits de consommation des nations développées.
Les graves conséquences d’un tel état de chose s’étalent sous nos yeux ; abrutissement culturel, pollution morale, suscitation artificielle de besoins nouveaux et des habitudes nouvelles, mise en condition des hommes par l’imposition des valeurs de civilisation, des modes de vie étrangers, affaiblissement de métiers traditionnels et de l’artisanat local, l’acculturation des créateurs frappés de stérilité imaginative sous le flux des producteurs étrangers.
Dans le cadre de cette énorme inégalité des rapports culturels entre les peuples, on peut comprendre aisément pourquoi l’aide en faveur du développement culturel tend à s’apparenter à une tragique imposture.
Force est de constater, par exemple, que d’importants fonds ont été gaspillés dans des projets éducatifs mal conçus et inadéquats dans un équipement inadapté et dans une assistance technique coûteuse, à la rentabilité douteuse.
Dans cette critique de fond, une place spéciale doit être réservée aux organismes de financement dont les critères pour l’aide sont des plus contestables, préférant investir dans les projets dont ils peuvent bénéficier à court terme. On peut comprendre aisément, de ce point de vue, que les projets culturels, généralement non immédiatement rentables ou dont la rentabilité est d’un tout autre ordre, ne retiennent pas souvent l’attention de ces organismes.
En outre, les programmes d’aide des pays développés aux pays du Tiers-Monde sont souvent conçus sur la base d’un modèle de développement étranger à ces derniers, et sont fondés sur la certitude que les schémas organisationnels de la vie culturelle sont transposables. Les programmes de formation de personnels n’échappent pas à une telle vision.
Au regard de tout ce qui précède, le bilan de la coopération internationale entre pays riches et pays pauvres reste nettement en deçà de ce que nous étions en droit d’en attendre.
On l’a dit : la coopération est une action menée en commun et tournée vers un objectif précis, la paix et le bonheur des peuples. Paix et bonheur sont incompatibles avec toute idée de domination, d’asservissement, de recherche d’intérêts immédiats, d’exploitation, de piétinement de la personnalité et de la dignité de l’autre. Parce que le vrai et le seul visage de la coopération apparaît comme un véritable contrat pour l’organisation de nouvelles formes de solidarités humaines.
Ne faut-il pas, aux plus vite, chercher, de part et d’autre, à corriger l’énorme inégalité actuelle qui marque les rapports culturels entre les peuples en dégageant les bases d’un nouveau type de coopération culturelle et en fixant les cadres où elle doit s’exercer ainsi que les domaines où elle peut être également profitable pour tous les partenaires ?
Je ne doute pas que ce soit la raison de nos efforts à tous. C’est au moins la justification des structures africaines de coopération que les gouvernements et les hommes de culture mettent en place en Afrique. Ce devrait être, par conséquent, la mission des Conseillers culturels des ambassades africaines à l’étranger qui, s’ils n’ont manifestement pas les moyens financiers et matériels de l’accomplir, n’auraient pas moins besoin d’une formation, davantage spécialisée, qui leur éviterait de réduire la représentation des cultures de leurs pays aux brochures et dépliants conçus pour les touristes d’un été.
L’Institut Culturel Africain va s’employer à aider les personnels des ambassades africaines à cet égard et selon des modalités concertées. Mais il faut se réjouir et se féliciter d’abord de l’organisation de cette Semaine de l’Afrique, manifestation essentiellement culturelle, que l’on doit à l’initiative des missions diplomatiques. C’est là un témoignage de ce qui est possible, je veux dire de ce qui doit être fait. Et c’est pourquoi, il faut souhaiter qu’elle puisse se renouveler assez régulièrement.
En effet, mener consciemment et délibérément nos cultures à la rencontre des autres cultures me paraît la meilleure manière d’animer une coopération internationale dans l’égalité et la réciprocité par le dialogue des cultures.





Site réalisé avec SPIP avec le soutien de l’Agence universitaire de la Francophonie