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TIERS-MONDE, TROIS QUARTS DU MONDE (Rapport au Club de Rome, de MAURICE GUERNIER, Dunod éditeur).
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Ethiopiques n° 25
révue socialiste
de culture négro- africaine
janvier 1981

Auteur : Jean -Pierre Hoss

« Tant de livres ont été écrits sur le Tiers-Monde, tant d’économistes et de politiciens en ont débattu, tant d’assemblées et de bureaucraties internationales ont gaspillé tant d’intelligences et de crédits dans tant de rapports jamais lus... qu’on peut se demander si un livre de plus peut avoir quelqu’utilité dans cette marée d’efforts dispersés et à jamais perdus ».
Après cette lucide remarque en forme d’avertissement, Maurice Guernier fait la preuve... qu’un livre de plus peut être utile. « Tiers-Monde, trois quarts du Monde », issu d’un rapport établi à la demande du Club de Rome, constitue en effet une synthèse remarquable de la situation actuelle des pays du Tiers-Monde, et un effort non moins remarquable pour imaginer des solutions au « problème le plus important auquel les hommes sont, et resteront longtemps encore confrontés ».
Analysant, dans une première partie, « les leçons du passé », l’auteur, dresse d’abord le constat de l’échec, passe en revue les obstacles au développement, dénonce les erreurs commises.
Le constat de l’échec est édifiant. 1.800 millions d’êtres vivants sur les 2.000 millions du Tiers-Monde vivent en état de grande pauvreté, dont 800 millions en état de pauvreté absolue et de malnutrition grave ; la croissance du produit national par habitant pendant la « période euphorique » (1950-1975) a été inférieure à 2 % dans la moitié des 92 pays du Tiers-Monde, c’est-à-dire, compte tenu de l’accroissement démographique, pratiquement nulle (3 dollars par habitant) cette croissance est d’ailleurs en grande partie due, dans de nombreux pays, à l’accroissement des dépenses bureaucratiques et à de lourdes dépenses militaires ; le fossé ne cesse de s’accroître entre les pays riches, dont le produit national brut per capita était, en 1975, de 5.280 dollars alors que celui du Tiers-Monde était seulement de 400 dollars, à l’intérieur des pays du Tiers-Monde, l’écart se creuse entre une minorité riche et une grande masse pauvre ou misérable, 60 % du produit national vont au cinquième le plus riche, en 1978, 90 % des êtres humains du Tiers-Monde, selon l’Organisation mondiale de la Santé, ne pouvaient être soignés « normalement », la plupart des pays du Tiers-Monde sont en déficit alimentaire croissant, donc obligés d’importer - leur nourriture des pays à prix élevés, ce qui grève de façon inquiétante leurs balances de paiement, les termes de l’échange continuent de se détériorer, le pourcentage des analphabètes progresse, l’urbanisation croissante aggrave les conditions de vie et augmente les problèmes à résoudre, on compte sur les doigts des deux mains les pays du Tiers-Monde où existe véritablement un régime démocratique respectant les droits de l’homme.
Pourquoi cet échec ? Il y a, d’abord, les difficultés du développement sous les tropiques, que l’on a souvent tendance à sous-estimer : la chaleur et l’humidité (ou la grande sécheresse) rendent l’effort difficile, et l’agriculture moins productive. L’homme mal nourri - en calories et en protéines - est mal préparé au travail. En même temps, la chaleur exacerbe la prolifération microbienne, donc la virulence des maladies.
Il y a, aussi, les facteurs culturels et religieux. L’homme des tropiques, souvent fataliste, est fort éloigné de la morale productive des gens du Nord. L’acte d’entreprendre, dans la mesure où il signifie « changer l’ordre naturel des choses », lui est souvent étranger.
Mais l’obstacle le plus grand, le handicap le plus grave est sans doute d’ordre démographique : le très fort taux de natalité, combiné avec les progrès de l’hygiène, entraîne un rythme d’accroissement démographique considérable qui dans de nombreux cas, annule ou au-delà - les progrès de la production.
L’importance de la population inactive, donc improductive (souvent plus de 60 % de la population totale) constitue une charge très lourde pour les économies. Maurice Guernier cite, sur ces points, Paul Bairoch : « Pour simplement maintenir le niveau de vie avec une inflation démographique de 2,7 %, il faut investir en capital chaque année 12 % du produit national... Pour obtenir un taux de croissance économique très modeste - 1 % par an par habitant - il faut investir 17 % du produit national... »
Cette explosion démographique se combine, malheureusement, avec les difficultés spécifiques de l’agriculture tropicale : difficultés des labours, en raison des risques d’érosion, difficultés des fumures naturelles et des engrais chimiques qui épuisent les sols, difficultés même de la mécanisation, peu compatible avec l’abondance des chômeurs et la faiblesse des ressources financières. Il est remarquable qu’au cours des quarante dernières années, tous les pays du Tiers-Monde sont devenus importateurs de céréales alors que l’Ouest est devenu grand exportateur.
On ne saurait, non plus, négliger, dans ce bilan négatif, la part des erreurs politiques. L’une des principales d’entre elles, commises d’ailleurs par les dirigeants et experts des pays développés comme par ceux de nombreux pays du Tiers-Monde, est celle « d’occidentalo-centrisme » ; il ne suffit pas d’imiter la voie qu’ont suivie les puissances industrielles entre 1850 et 1950 pour gravir successivement les échelons du développement et atteindre l’âge industriel, puis post-industriel. Or, mises à part quelques tentatives diversement réussies - notamment celles du Président Nyéréré en Tanzanie, avec les villages Ujamaa, celle du Président Ratsiraka de Madagascar, avec la rénovation des fokolona traditionnels, celle des autorités de l’île de Bâli avec les banjars et, surtout, celle d’Israël avec le moshav obdim et le moshav shitoufi, qui pour M. Guernier préfigurent l’organisation sociale de l’agriculture du XXIe siècle dans le Tiers-Monde - très peu d’inventions, très peu d’innovations ont été faites dans le Tiers-Monde pour adapter les structures authentiques aux progrès de la technique moderne et des droits de l’homme.
Il y a eu, aussi, les erreurs de l’aide, qui dans les formes pratiquées, a tout à la fois :
- introduit les lourdes structures administratives des vieux pays ;
- propagé des systèmes d’enseignement inadaptés et d’un autre âge ;
- diffusé une médecine et un système d’hospitalisation inadéquats ;
- misé sur le développement industriel avant de porter l’effort sur l’agriculture ;
- de ce fait, encouragé la fuite des paysans et des diplômés de l’enseignement primaire et secondaire vers les grandes cités (où ils sont chômeurs ou fonctionnaires) ou vers l’étranger (il y a plus de médecins indiens en Angleterre qu’en Inde).


Tout ceci ne signifie pas certes, qu’il faut supprimer l’aide, mais que sa transformation en une véritable coopération Nord-Sud est nécessaire.
Une autre raison, fondamentale, de l’échec des politiques de développement des deux dernières décennies réside, selon l’auteur, dans le micro-nationalisme : « l’histoire a voulu que, succédant à la balkanisation coloniale, un grand nombre de pays du Tiers-Monde (il y en a 114 au total) soient aujourd’hui trop petits dans leurs frontières artificielles pour réunir les moyens nécessaires à l’organisation de leurs propres structures internes et encore plus à l’organisation de leur développement ». Or, aucune politique de développement n’est concevable sans s’appuyer sur un grand marché intérieur. Cette atomisation des états a, dans le contexte libre échangiste des vingt dernières années favorisé les plus forts.
Tel est donc, selon M. Guernier, le bilan, sans complaisance, des difficultés, des efforts, des erreurs depuis vingt ans.
Mais alors, que faire ?
D’abord, se garder des illusions.
La première illusion est d’ordre politique ; elle consiste à penser qu’il suffit d’adopter un régime « socialiste » ou « maoïste » ou capitaliste pour que toutes les difficultés s’évanouissent.
La seconde illusion est de croire ou de faire croire que « c’est la faute des autres » ; hier c’était la faute du colonialisme et du néocolonialisme, aujourd’hui c’est la faute de l’impérialisme, des multinationales, du non-transfert des technologies. Il ne faut certes pas sous-estimer ces facteurs. Mais les pays du Tiers-Monde doivent se convaincre que le nouvel ordre mondial doit commencer par une remise en ordre interne des nations elles-mêmes. [1]
Une autre erreur fondamentale, consiste à vouloir, tout en suivant les traces de l’Occident, brûler les étapes, raccourcir le temps. L’exemple iranien montre ce qu’il en coûte à ceux qui ont cru pouvoir bousculer les sociétés et leur culture.
Ces illusions, ces erreurs, sont d’autant plus graves que de nouvelles difficultés attendent le Tiers-Monde d’ici à l’an 2000. S’essayant à décrire « la problématique mondiale 1980-2000 », Maurice Guernier évoque successivement la surpopulation mondiale, le surarmement et les dangers de prolifération atomique, la pénurie d’énergie, les risques de rupture des équilibres écologiques, notamment la désertification, la « sur-urbanisation ».
Pour échapper à ces formidables périls, les pays du Tiers-Monde doivent absolument inventer de nouveaux modèles de développement, trouver en eux-mêmes la volonté et la créativité nécessaires. Mais le salut ne saurait être national. Le Tiers-Monde ne pourra se développer réellement que dans le cadre de grandes communautés économiques régionales.
En face des cinq grandes communautés du Nord (Amérique du Nord, Europe, URSS, Japon, Chine), cinq grandes communautés devraient être, selon Maurice Guernier, créées dans le Tiers-Monde : Amérique latine, Afrique noire, Proche-Orient, subcontinent indien, Asie du Sud. A l’intérieur de chacune de ces communautés, le libre échange serait la loi. Mais, entre communautés différentes, les rapports de coopération s’établiraient par des accords contractuels ad hoc.
L’existence de ces communautés dans le Tiers-Monde faciliterait grandement la solution des problèmes du développement. Elle permettrait le rééquilibrage des relations internationales, en évitant le face à face inégal entre trois super-puissances et 114 micro-nationalismes. Elle rendrait possible le démarrage, à l’intérieur de chaque communauté, d’industries « développantes », c’est-à-dire tournées vers la satisfaction des besoins intérieurs. Bénéficiant d’une certaine homogénéité sur les plans socio-économiques et culturels, ces communautés permettraient, en outre, de concilier l’effort vers le développement avec le respect des valeurs socioculturelles. Tant il est vrai que le rôle des facteurs culturels, dans la marche vers le développement, est au moins aussi important que celui des facteurs économiques.
Ce regroupement des nations du Tiers-Monde en grandes communautés économiques et culturelles devrait s’accompagner, à l’intérieur de chaque Etat, d’une forte décentralisation. La communauté villageoise, dotée d’un minimum de moyens, serait érigée en véritable entreprise de développement, les organes des Nations-Unies seraient décentralisées, l’action de la C.E.E. en faveur du développement serait renforcée, un institut inter-africain de recherche et d’action agricole, une banque africaine de données technologiques, un bureau d’études d’implantations industrielles, seraient créés.
Telles sont, résumées à très grands traits, les principales suggestions de ce petit livre dense, dans lequel l’auteur ne s’est pas contenté de formuler un diagnostic en forme de critique sur la situation du Tiers-Monde - c’est souvent le cas des ouvrages semblables - mais a fait œuvre constructive.
On pourra critiquer tel ou tel jugement, formuler des réserves sur le caractère forcément général de certaines appréciations. Il est vrai que la situation du Tiers-Monde et, partant, la gravité des problèmes, le dosage des réformes à mettre en œuvre, doivent être nuancées selon les régions et selon les pays.
Il est vrai aussi que certaines notions, telles celles de l’impact des religions ou le rôle et de la place de l’Etat dans les pays du Tiers-Monde, gagneraient à être approfondies. La dimension historique des problèmes - et de leurs solutions - est trop souvent sous-estimée dans les diagnostics sur le Tiers-Monde.
Certains trouveront peut être aussi un peu optimiste, voire utopiste, l’énoncé de la future organisation mondiale, qui contraste avec la noirceur - réaliste - du bilan actuel.
Mais on ne saurait contester la solidité de l’argumentation et la cohérence de l’ensemble. Quant aux remèdes suggérés on aurait tort de reprocher à l’auteur un zeste d’utopie. « L’utopie ou la mort », disait René Dumont. Pour que le pire ne soit pas sûr, l’utopie est nécessaire, elle doit devenir réalité, et l’opinion publique mondiale doit s’en convaincre.


[1] Voir sur ce point le récent livre de Galbraith « Théorie de la pauvreté de masse », Gallimard, 1980.




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