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LE QUIMBOISEUR L’AVAIT DIT Miriam Warner- Vieyra PARIS 1980
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Ethiopiques n° 25
révue socialiste
de culture négro- africaine
janvier 1981

Auteur : Xavier ORVILLE

Ce roman récit est celui d’une antillaise de 16 ans, séduite par son beau-père avec l’accord de sa propre mère, et vendue ensuite « telle une esclave à un vieux blanc » 128.
L’évocation de ce drame a pour cadre l’Hôpital de la Charité à Paris. Cette adolescente, en traitement après le traumatisme psychologique qu’elle a subi, lutte désespérément pour sortir du gouffre. Telle est l’anecdote.
Le titre, quant à lui, trouve sa justification dans les prédictions funeste du sorcier - il avait vu que les dieux d’Afrique n’étaient pas favorables à ce départ pour la France. Mais c’est par sa structure et surtout parce qu’il nous révèle de la réalité antillaise que le roman retient l’attention.
La structure du livre se caractérise par un mouvement pendulaire de la réalité au rêve et du rêve à la réalité. Pour fuir l’insupportable présent que constitue le service du Professeur Cousin à l’Hôpital de la Charité à Paris, Zétou (elle n’a que 16 ans) se réfugie dans un rêve éveillé, l’évocation de son enfance à la Guadeloupe. Une circonstance concrète est toujours au départ de ce passage d’un monde à l’autre et sert de relais psychologique au déroulement du récit : tantôt ce sont les boucles blondes de sa voisine de lit qui, par association d’images, amènent les copeaux de bois du rabot de Monsieur Sosthène et Cocotier, le village de son enfance (12) ; tantôt la lumière trop vive lui fait fermer les yeux et diriger sa pensée vers son village qu’elle « n’aurait jamais dû quitter » (14-15) ; tantôt l’arrivée de l’infirmière la ramène à la réalité (26-27) ; tantôt son départ lui rouvre le chemin de l’île. L’originalité de cette structure est à souligner d’un double point de vue : elle est cliniquement juste, s’agissant d’une adolescente atteinte de schizophrénie elle est particulièrement adaptée à ce drame de la solitude, dont elle souligne l’aspect poignant en cassant le récit linéaire par trop classique.
Quant au contenu du roman il nous présente une galerie de personnages culturellement aliénés, ces braves Antillais à qui l’on a magistralement inculqué, des générations durant, la honte de soi. Cette honte commence dès l’école où la pédagogie battante et contusionnaire de l’institutrice s’emploie à proscrire l’usage du créole « même pendant la récréation » (44), et à exclure les élèves coupables de s’interroger sur leurs origines africaines. Ensuite elle dure toute la vie, s’inscrivant dans la conscience même de l’Antillais qui, dès lors, n’a plus qu’un souci : échapper à sa race, passer la ligne, se blanchir le plus possible, émigrer en France, pays de la valeur vraie. L’exemple le plus éloquent de cette aliénation culturelle nous est fourni dans le roman par le personnage de Rosemonde, la mère. Pour elle, le nègre est par définition borné et sans éducation. Elle le dit, le répète, le manifeste dans toutes ses attitudes à l’égard de son premier mari, de sa fille, de ses compatriotes. Son amour inconditionnel pour les Blancs et leurs valeurs (elle est elle-même blanche par son père) s’accompagne d’un profond mépris pour tout ce qui est noir. C’est ainsi qu’elle en veut à sa mère de l’avoir mariée à un pêcheur illettré et « comble de tout l’un des plus noirs du village » (34). Bref, elle vit son état de métisse comme une tare dont elle cherche à se débarrasser à tout prix, ce qui explique son comportement odieux à l’égard de sa fille. Dans les structures bloquées de la société antillaise où la couleur constitue un critère de base, les Rosemonde sont légions et le drame de Zétou, sous une forme ou sous une autre, s’apparente davantage à la réalité qu’à la fiction romanesque.
Cette histoire n’est pas un conte de fées. Elle n’en a ni les couleurs tendres, ni le dénouement heureux. Au contraire elle met à nu une condition humaine qui obéit à la logique mortifère de l’aliénation.
Zétou, murée dans sa solitude et le désespoir, est l’aboutissement des relations instaurées depuis des générations sur le mépris culturel du noir aux Antilles, la non reconnaissance de sa personnalité en tant que valeur spécifique.
A cet égard, le livre - à travers l’expérience poignante de Zétou et de sa famille - dénonce les méfaits du conditionnement colonial dans la mentalité et dans la vie des Antillais. La condamnation qu’il porte a d’autant plus de force que l’auteur se retranche derrière une volonté de dépouillement, laissant parler les faits eux-mêmes. Le sens de son propos n’en est que plus manifeste, lorsque, sans avoir l’air d’y toucher, elle nous interroge :
« Certains argueront du destin... Croyez-vous au destin ? »





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