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CONDUIRE SON PROPRE CHEMINEMENT VERS LE SOCIALISME
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Ethiopiques numéro 27
revue socialiste
de culture négro-africaine juillet 1981

Auteur : Habib BOURGUIBA

Habib BOURGUIBA à la séance d’ouverture du Congrès constitutif de l’Interafricaine socialiste

C’est pour moi une grande joie de vous accueillir sur cette terre de Tunisie, cette terre qu’on appelait autrefois Africa et qui donna son nom à tout le continent.
Je voudrais donc tout d’abord vous remercier d’avoir choisi Tunis pour tenir le Congrès Constitutif de l’Inter-Africaine Socialiste dont les assises revêtent une importance exceptionnelle, car elles doivent, en lui donnant le jour, imprimer à cette organisation l’impulsion et l’orientation qui lui permettront d’accomplir sa mission historique.
Monsieur le Président,
Messieurs,
Notre entreprise vise deux actions intimement liées : nous voulons œuvrer pour un certain type de développement dans nos pays et nous proposons, en même temps, de favoriser la construction d’une Afrique unie et en progrès. Le développement que nous préparons et l’Afrique que nous voulons constituent deux vecteurs d’action étroitement solidaires.
Je voudrais, devant vous, développer un certain nombre de réflexions dans ces deux directions.
Et d’abord quel développement préparons-nous pour nos pays ?
Pour être effectif, pour avoir un impact profond sur la vie de nos peuples et favoriser leur essor dans tous les domaines, le développement ne doit pas rester un projet verbal ou se réduire à une somme de recettes issues d’expériences conduites dans d’autres sociétés différentes par leurs traditions, leurs mentalités et les ressources dont elles disposent.
Aussi devons-nous prendre au sérieux l’entreprise de développement, qui ne doit pas se borner à une logomachie ; mais aussi, en passant à l’action, faire en sorte que nos projets respectifs de développement concordent profondément avec les données propres à nos sociétés, dans tous les domaines qui conditionnent le développement.
Il nous faut donc inventer, chacun dans son pays, des voies africaines vers le développement. Ni le libéralisme, selon les diverses formes qu’il affecte en Occident ou au Japon, ni le socialisme dans ses multiples et foisonnantes formules, ne doivent être nos modèles. Notre voie vers le développement devra tenir compte de nos traditions historiques, de nos idéaux et de nos réalités.
Nos traditions sont, à l’évidence, communautaires. Nos idéaux sont dominés par l’exigence de justice et de solidarité. Nos réalités sont d’abord celles de la pauvreté, du déséquilibre et de la dépendance économiques.

Production et répartition

Nous devons donc nous efforcer d’établir un certain équilibre entre les couches sociales, généraliser, non la pauvreté, mais le mieux-être et réduire autant que possible la dépendance de nos économies.
Comme il n’existe pas de vocable qui exprime plus fidèlement tout cela en même temps, nous conviendrons de choisir celui de Socialisme, mais en ajoutant tout de suite, comme aime à le répéter mon ami le Président Senghor, qu’il s’agit de voies africaines vers le socialisme, donc de multiples voies africaines vers le socialisme, car chacun de nos pays a, non seulement le droit, mais le devoir de conduire son propre cheminement vers le socialisme, pour trouver des solutions spécifiques à un certain nombre de problèmes rarement résolus de manière satisfaisante en régime socialiste.
Et d’abord celui de la production et de la répartition. Deux termes qui ne doivent jamais être dissociés pour être traités chacun séparément. Si le socialisme est la justice sociale, et donc l’équitable répartition des richesses, il doit en même temps favoriser la production et réaliser l’abondance, afin que la justice sociale apporte effectivement le mieux être et ne se borne pas à gérer, fut-ce équitablement, la pénurie. Et dans nos pays le problème essentiel est bien celui de la production agricole et de l’élevage. Il nous faut lui trouver des solutions adéquates qui assurent l’autosuffisance alimentaire de nos pays trop souvent tributaires à cet égard, de l’assistance internationale.
La répartition, elle-même, n’est pas toujours conforme aux critères de la justice sociale et il nous faut, ici également, pour éviter la constitution de castes privilégiées, trouver des réponses satisfaisantes pour tous à un problème qui peut engendrer lui aussi des soubresauts et même des convulsions dangereuses.
Un autre grand problème doit requérir une attention toute particulière de notre part : celui de la participation de nos peuples à l’entreprise de développement. Nous planifions trop souvent en cabinet clos et l’œuvre de développement se transforme généralement en une action technocratique loin des masses et sans profond écho dans l’opinion publique. Nous devons associer nos peuples à l’action de développement tout en prenant soin d’éviter certaines pratiques excessives qui visent à embrigader, à endoctriner et qui, finalement, aboutissent au résultat inverse, en annihilant toute participation active de l’individu.
Et c’est ici que nous rencontrons un autre problème fondamental pour lequel nous devrons trouver des réponses africaines. Le socialisme est une dialectique constante entre Individu et Communauté et la tension entre les deux termes ne doit jamais être rompue en faveur de l’un et au détriment de l’autre. La communauté est le cadre naturel où se meuvent les individus pour se réaliser pleinement et organiser entre eux des rapports vivifiants. Toute rupture de tensions en direction de l’un des deux pôles ouvre la voie à des excès perturbateurs et avilissants.
Enfin, tous nos efforts pour édifier nos sociétés risquent de rester vains si nous ne réussissons pas à construire des modèles africains de démocratie sociale, économique et politique. A l’Est comme à l’Ouest, on s’efforce de concilier ces deux exigences majeures de justice et de liberté, mais chaque fois au prix d’une rupture d’équilibre au détriment de l’une des quêtes fondamentales de l’Homme qui ne saurait trouver le bonheur sans liberté ni sans justice. Aussi devons-nous, à partir de nos traditions, des structures propres à nos sociétés et des valeurs qui les animent, imaginer des réponses africaines susceptibles de favoriser la coexistence ou plutôt la symbiose entre la démocratie et le socialisme dans nos pays.


Facteurs d’harmonie

A cet égard, nous avons à tenir compte d’un faisceau de facteurs qui tous concourent à nous inciter à réaliser cette harmonie.
Nos pays connaissent une poussée démographique sans précédent. L’exode rural massif, l’alphabétisation même partielle, le poids et la place de la jeunesse dans nos sociétés, l’influence des mass-média, tout cela fait que nos pays sont confrontés avec des exigences nouvelles impérieuses et irrésistibles. Nous devons savoir préparer les modèles de développement permettant d’intégrer ces forces disponibles dans des structures capables de répondre à leurs interrogations et à leurs besoins.
Ces structures devront, d’une façon ou d’une autre, organiser la participation de tous les citoyens à l’effort économique, à l’action politique et à la vie culturelle. C’est ce mode ou ces modes de participation qu’il nous faut inventer, en nous inspirant non seulement des modèles étrangers, mais aussi, mais surtout, de l’esprit de nos institutions sociales, économiques et politiques. Il nous faut, sur la base de notre propre expérience et de la réflexion autonome de nos cadres, forger, nous aussi, nos modèles adaptés directement à nos sociétés qui connaissent une singulière accélération.
Dans cette recherche, les pays africains socialistes peuvent échanger les fruits de leur expérience et engager, ensemble, un effort de réflexion sur les voies et moyens africains d’un développement à option fondamentale socialiste.
C’est le but majeur de cette organisation inter-africaine socialiste qui se propose de coordonner les efforts d’un nombre croissant - et laissé ouvert - de partis socialistes africains.
Sans exclusive d’aucune sorte, nous voudrions que cette Inter-Africaine Socialiste soit à la fois ferme sur les principes et ouverte au plus grand nombre. C’est ainsi qu’elle pourra également contribuer à l’édification d’une Afrique unie et en constant progrès.

Les peuples au travail

Edifier l’Afrique, son unité et sa dignité, c’est d’abord mettre au travail nos peuples, mettre l’Etat au service du peuple et assurer la cohésion interne de chacun de nos peuples. Sans cela, il n’est pas d’Afrique solide, viable et en progrès.
Sans cela, nous ne pouvons espérer établir entre nous et les autres nations du monde des relations fondées sur une réelle coopération et sur l’intérêt à long terme. Des rapports de réciprocité, sans complaisance ni soumission, mais qui s’inspirent largement des idéaux de justice, de liberté et de solidarité. Ainsi conçue, notre coopération avec le monde extérieur préfigurera ce nouvel ordre mondial pour les relations entre les nations que nous appelons de nos vœux et pour lequel nous aurons effectivement posé des jalons significatifs.
Monsieur le Président,
Messieurs,
Cette Inter-Africaine Socialiste que nous voulons aujourd’hui fonder peut à la fois offrir une plateforme et ouvrir un chemin.
Plateforme, elle nous permettra d’organiser notre coopération en matière de développement.
Mais, ce faisant, elle peut également ouvrir, pour nous et pour les autres peuples d’Afrique, la voie vers une coopération interafricaine de bon aloi, parce que responsable, orientée vers le progrès et fondée sur une claire conscience de notre communauté de destin.
Monsieur le Président,
Messieurs,
Les valeurs qui inspirent notre mouvement nous font obligation d’apporter un soutien accru à ceux de nos peuples qui luttent encore pour leur libération nationale. Je pense à ceux de Namibie, d’Afrique du Sud, mais aussi à un peuple frère bien que non africain : le peuple palestinien qui lutte désespérément pour retrouver sa patrie occupée et colonisée par un régime non moins raciste que celui qui pratique l’apartheid.
La libération est indivisible et le combat pour la liberté est le même, en Afrique ou en Asie. Aussi ne voudrais-je pas terminer cette allocution sans saluer, en votre nom à tous, les combattants pour la libération nationale, où qu’ils se trouvent, en leur disant que nous sommes solidaires de leur combat et qu’ils peuvent compter sur notre appui sans réserve.





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