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DE L’IDENTITE CULTURELLE
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Ethiopiques numéro 27
revue socialiste
de culture négro-africaine juillet 1981

De l’identité culturelle [1]

Auteur : Assane SECK

Je voudrais tout d’abord remercier les organisateurs de la Conférence internationale pour l’Identité culturelle, de l’honneur qu’ils ont fait au Sénégal, en invitant le Président Léopold Sédar Senghor, le grand théoricien du dialogue des cultures, et Président honoraire de l’Institut, à participer à la clôture de cette rencontre internationale.
Le Président Léopold Sédar Senghor aurait bien été effectivement parmi vous s’il n’était occupé en ce moment même, dans une autre Conférence, dont il est l’initiateur, et à laquelle il ne pouvait échapper. C’est pourquoi il m’a chargé de vous dire le grand intérêt qu’il porte au thème de vos débats. Il est certain que s’il avait été présent, il aurait, à sa manière habituelle, apporté une brillante contribution et un éclairage nouveau à ce thème toujours actuel et passionnant.
En ces lieu et place, il me revient de vous soumettre, très humblement, les réflexions que m’inspire l’identité culturelle. Je le fais avec émotion ; émotion d’être face à cet auditoire composé de tant de hautes personnalités ; émotion aussi de me retrouver dans cette salle Richelieu où, il y a quelque trente ans, je suivais des cours de langue et littérature françaises, et découvrais ainsi, avec l’enthousiasme de la jeunesse, une civilisation qui, pour être bien différente de la mienne, n’en présentait pas moins des traits où je me reconnaissais en tant qu’homme.
Permettez-moi, Mesdames et Messieurs, de saluer l’heureuse initiative de l’Institut France Tiers-Monde qui, en organisant cette Conférence, a permis cette grande rencontre de cultures différentes, mais complémentaires parce qu’humaines.
Le thème de l’Identité culturelle, proposé aux débats de cette Conférence internationale, est des plus importants dans le contexte mondial actuel. Certes, une quête de l’Identité peut susciter, sinon de l’hostilité, du moins quelque méfiance, car par certains de ces aspects, la recherche de l’identité s’apparente à l’ethnocentrisme. Mais vos travaux de commissions ont clarifié la situation et levé toute équivoque : l’identité culturelle, outre qu’elle est un élément nécessaire de l’épanouissement des hommes et des peuples, est une condition nécessaire à tout dialogue pouvant mener à des échanges fructueux, des cultures, des technologies ou des systèmes sociaux et politiques. Il n’est donc pas inutile d’y insister, malgré la richesse et la densité des débats qui ont eu lieu durant les trois jours de la Conférence.
« La civilisation commence avec l’identité », écrit Monsieur François Mitterrand dans « l’Abeille et l’Architecte ».
L’identité, c’est ce qui fait qu’une chose est elle-même. S’agissant des personnes, on peut en distinguer deux formes : l’identité civile et l’identité culturelle.
L’identité civile comprend l’ensemble des éléments qui permettent d’établir l’individualité d’une personne pour la distinguer des autres membres du groupe social. C’est la singularisation, la preuve de son unicité dans la création.

Originalité et authenticité

L’identité culturelle, par contre, porte sur les ressemblances avec les autres membres du groupe et l’intégration harmonieuse dans la société. En effet, pour un individu, l’identité culturelle c’est d’abord ce sentiment d’appartenir à un environnement naturel et à un groupe social qu’il reconnaît comme siens, et dans lesquels il se reconnaît et se sent reconnu. Ses points communs avec les autres membres de sa communauté le rassurent : c’est avec aisance qu’il évolue dans cette collectivité qui le reconnaît et qu’il reconnaît. En son sein, il s’épanouit en participant, comme membre plein de droit comme de devoir, aux activités sociales. Il assume sa société pleinement. Rien de celle-ci ne lui est incompréhensible et étranger ; il est le produit de son milieu physique et humain. C’est par et dans ce milieu qu’« il est celui qu’il est » ; il en tire son originalité et son authenticité.
Pour une société également, l’identité culturelle, c’est être elle-même de manière permanente, mais par rapport à un fonds culturel de référence permettant une vision cohérente du monde. C’est ce fonds culturel de référence qui éclaire les comportements, et donne à chaque membre du groupe l’occasion de se corriger conformément aux normes établies, afin de sauvegarder l’harmonie sociale. Il constitue également la source d’inspiration des décisions, actes et conduites jugés authentiques. Toute valeur qui entre en conflit avec ce fonds est systématiquement combattue, en tant que menace pour la cohésion du groupe. Sont considérés comme positifs tous apports extérieurs qui permettent de consolider le système, moyennant quelques transformations qui n’affectent pas l’identité dans son essence.
Si la quête de l’identité est devenue une préoccupation essentielle dans les pays anciennement colonisés, c’est qu’on s’est rendu compte que l’imposition de valeurs étrangères avait bloqué le système de référence, en même temps que l’évolution normale des sociétés. Alors que l’identité donnait à chacun le sentiment de se trouver là où les choses se passent, « d’être dans son propre pays comme au centre de l’univers », la colonisation, en marginalisant le système de référence, créa, chez les colonisés, le sentiment d’être à la périphérie, d’être des objets de l’histoire, sans aucune parcelle de responsabilité.
La mort de nombreuses civilisations, dont l’histoire donne maints exemples, n’a pas d’autre explication : les cultures, qui n’ont pas eu suffisamment de force assimilatrice et de résistance pour survivre, se sont laissées submerger, et ont disparu pour toujours avec les peuples qui les ont créées. Ce fut le cas des Mayas, Incas, etc. Car de même qu’un individu qui perd son identité culturelle cesse d’être original, pour n’être qu’un terne reflet des autres, un peuple qui, pour une raison ou pour une autre, perd sa mémoire collective, vit coupé de ses sources et voit ses lignes de forces brisées : il devient non plus sujet mais objet de l’histoire.


Source d’inspiration

L’identité culturelle apparaît donc comme une condition de survie à la fois pour les individus et pour les peuples, parce qu’elle est la source d’inspiration de toutes les initiatives de progrès, le soubassement de tout développement endogène intégral. Au-delà des individus et des sociétés, elle est aussi une nécessité dans les relations interculturelles qui enrichissent les civilisations par des apports différents, et font progresser l’Humanité vers un avenir de plus en plus conforme aux aspirations de tous les hommes.
Dans la succession des temps, comme dans la diversité des espaces, l’interpénétration des cultures est un phénomène aussi vieux que le monde. C’est parce que les peuples ont eu des contacts que la civilisation européenne a pu « intégrer », au cours de son évolution, les apports reçus de pays aussi éloignés que l’Afrique (éducation des savants grecs dans l’Egypte ancienne qui a transmis au monde, précisément par la Grèce, géométrie, philosophies, architecture, etc..., la Chine antique (boussole, papier, imprimerie, ver à soie, philosophie, etc.). C’est parce que ces contacts n’ont cessé de s’intensifier et de se diversifier que tous les pays ont intégré des apports venus d’Europe, notamment la science et la technologie moderne.
Cependant, si les contacts entre civilisations ont toujours existé, ils ont souvent été à l’initiative de conquérants des plus forts. C’est ainsi que l’Europe, qui a conquis le monde, a cherché à « civiliser » les autres peuples qui lui apparaissent « sauvages » parce que plus faibles.
Cette forme de relations ne peut être appelée dialogue, car il n’y a pas libre discussion, liberté d’accepter ou de refuser les conditions de la rencontre. On peut dire, avec Théophile Obenga, qu’il s’agissait là de l’influence du « supérieur », sur « l’inférieur », l’influence du « civilisé » sur le « sauvage », le « primitif ».
Mais l’Humanité avance. Et aujourd’hui que la conscience universelle condamne la domination d’un peuple sur un autre, et que le progrès des sciences humaines montre, de manière irréfutable, la multiplicité des civilisations et leur égale dignité, toute idée de hiérarchie entre elles devient inacceptable.
Il est d’ailleurs apparu clairement, à l’expérience, qu’aucun peuple n’a le monopole des idées justes. Déjà, au seul plan du développement économique, l’interdépendance croissante entre les nations fait qu’aucune d’elles ne peut résoudre ses problèmes indépendamment des autres, ni indéfiniment contre les autres. Les crises nombreuses et graves que connaît le monde actuel sont, le plus souvent, des problèmes qui exigent des solutions globales. Et l’on se demande si, au lieu de se battre contre, on ne devrait pas, désormais, se battre pour. L’ampleur des difficultés est telle que toutes les ressources matérielles, intellectuelles et morales, ne sont pas de trop pour trouver une solution globale à la satisfaction des besoins de tous les peuples, afin que l’Humanité atteigne sa maturité.
L’idée de coopération s’impose donc de plus en plus, aucune civilisation ne détenant, à elle seule, des ressources suffisantes pour venir à bout des problèmes. Cette coopération suppose, pour être efficace, la définition des buts à atteindre, des objectifs à réaliser, et des moyens pour y parvenir. Pour déterminer les besoins réciproques à satisfaire, il faut se rencontrer, se connaître, dialoguer. En somme, il s’agit d’une grande bataille qui s’impose aujourd’hui à tous les peuples du monde, pour la solution rapide des problèmes de survie qui deviennent de plus en plus aigus.
Mais ce n’est pas tout. La marche commune vers une grande humanisation, vers la réalisation de l’homme intégral, doit se poursuivre. Les immenses progrès technologiques peuvent permettre à l’homme de devenir plus humain, mais ils peuvent aussi retarder la marche vers une plus grande humanité. En effet, la technologie, qui est toujours le produit d’une culture, doit, pour servir les intérêts de l’Humanité, être guidée par une culture qui, à défaut d’être universelle, tient au moins compte des autres cultures humaines.
Mais la technologie occidentale, fille de la culture européenne d’essence prométhéenne, qui vise la domination, sans ménagement, de la nature par l’homme, a besoin d’être maîtrisée et orientée vers le progrès humain sur l’ensemble du globe. Car, comme le disait Amadou M. Mbow, Directeur général de l’UNESCO, « la science se voit assignée, de plus en plus souvent, des objectifs qui trahissent l’attente placée en elle par les peuples du monde, des objectifs dictés par la volonté de domination, et tendus vers la destruction et la mort, plutôt que vers la construction et la vie ».
Il n’est, en effet, que de constater que, malgré toutes les ressources énergétiques, techniques, matérielles et humaines le monde semble être au bord de l’abîme : l’égoïsme des hommes et des Etats entretient des incompréhensions, source de tensions, de conflits de toutes sortes et de misère : guerre, terrorisme, appauvrissement, faim, ignorance, maladie.
L’ironie est que, dans le domaine des « transferts de technologie », le courant le plus significatif des pays de l’hémisphère Nord vers les pays de l’hémisphère Sud est celui de l’outillage de la terreur, de la mort.
Par ailleurs, le mépris manifeste de la loi et des règles internationales engendre des conflits bilatéraux ou de caractère multilatéral. Les tensions entre le Nord et le Sud compliquent, de manière évidente, l’antagonisme entre l’Est et l’Ouest. Et dans ce climat, les pays du Tiers-Monde deviennent facilement des théâtres de conflits entre puissances nucléaires. Si l’on veut éviter les chaos, il faut surmonter les obstacles mineurs qui entretiennent l’incompréhension entre les peuples : les préjugés séculaires, le mépris culturel, le manque d’informations solides, les décisions unilatérales sur les problèmes communs. Or la compréhension entre les peuples passe nécessairement par le dialogue des cultures.
En effet, il ne peut y avoir une approche uniforme du développement, car les réponses sont différentes et particulières pour chaque pays, et sont fonction de son héritage historique et culturel, de ses traditions religieuses, de ses ressources humaines et économiques, autant que de ses conditions naturelles. Le dialogue est la seule solution, et le dialogue des cultures qui met en relation des identités culturelles qui se reconnaissent comme différentes, complémentaires et aptes à se dépasser dans un projet supérieur, par exemple, une fois les identités culturelles bien définies, l’établissement d’un dialogue élimine le ressentiment ou la culpabilité historique.
L’acceptation d’un dialogue systématique et franc des cultures, sera la prise de conscience par l’humanité que les égoïsmes et les hostilités ne peuvent résoudre les problèmes d’aucun pays. Un avenir commun, forgé ensemble, avec l’apport de ce que chaque peuple a de plus précieux, c’est d’une telle ambition que jaillira la Civilisation de l’universel, si chère au Président Léopold Sédar Senghor. Ce n’est que par cette voie que l’Humanité franchira rapidement l’étape nouvelle et décisive qui lui permettra d’atteindre sa maturité, en ayant pleine confiance en elle-même, pour relever tous les défis présents et à venir, grâce à la solidarité de toute l’espèce humaine.
Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs, permettez-moi, à ce propos, d’affirmer ici la volonté de mon pays de s’engager résolument dans ce combat exaltant.
Au Sénégal, en effet, nous ne pensons pas que l’idée d’une solidarité de toute l’espèce humaine soit une utopie. C’est parce que nous sommes convaincus que le salut de l’Humanité se trouve dans cette direction que nous plaçons « la culture au début et à la fin du développement » ; au début parce qu’elle éclaire les options et les actions du développement, à la fin parce que, élément indispensable de l’épanouissement et de l’accomplissement de l’homme, elle est le but ultime du développement.
L’application rigoureuse de cette proposition, qui donne la primauté à la culture et la priorité à l’économie, nous permet, dans un pays qui ne regorge pas d’immenses ressources, d’orienter, autant que possible, les options économiques conformément aux besoins essentiels des populations, tandis que l’enracinement dans nos valeurs authentiques de civilisations inspire nos relations avec l’extérieur. En effet, nous pensons que les partenaires les mieux fondés dans leur prétention à présenter leurs peuples sont, avant tout, des ambassadeurs de leurs cultures, de leurs civilisations.
La culture ainsi conçue imprègne et éclaire constamment toutes les activités et notamment les activités économiques qui, à leur tour, enrichissent l’expérience culturelle nationale, dans un processus pouvant conduire à un développement intégral et harmonieux. L’affirmation de l’identité culturelle, dans l’élaboration des projets de société, devient ainsi un instrument efficace de maîtrise du destin historique, et vise à rationaliser les modifications structurelles que les sociétés entendent introduire dans l’interprétation de leur présent, ainsi que la vision qu’elles se font de leur avenir. Les changements souhaités s’effectuent en connaissance de cause, et n’affectent en rien l’identité culturelle. C’est tout le contraire de l’autarcie, qui n’aurait pour effet que de scléroser le patrimoine culturel qu’elle entend sauvegarder. Car l’ouverture est indispensable à la vigueur et à la viabilité de l’identité culturelle.
A cet égard, notre pays a opté pour une ouverture intelligente, sans reniement, et une large coopération sous-régionale ; régionale et internationale. C’est cette volonté de dialogue qui animait les pères spirituels de la Francophonie, et qui anime aujourd’hui les structures en place, chargées de la mise en œuvre des idéaux de l’Organisation.
Cette Francophonie, qui ne se veut ni impérialiste, ni dominatrice, se propose d’être un carrefour d’idées généreuses, donnant à chacun la possibilité d’exprimer son existence au travers du prisme de sa personnalité culturelle, grâce à un dialogue confiant et libre, mis au service du développement et de la paix.


Dans l’optique senghorienne, la Francophonie n’est rien d’autre que la volonté clairement exprimée par les pays utilisant la même langue de communication, de se respecter dans leurs différences, en s’enrichissant mutuellement de leurs cultures respectives. C’est-à-dire que le français, considéré comme langue de travail ou de communication internationale, ne peut exclure les langues nationales, toujours très utilisées, tant est solide l’attachement à l’identité culturelle perçue comme facteur de libération et d’unité, comme expression de dignité et comme la garantie d’un véritable développement.
C’est dans cet esprit qu’au Sénégal, l’enseignement du français s’organise en fonction du rôle qu’on entend lui faire jouer, et ce rôle se définit par rapport aux langues nationales exprimant le mieux l’identité culturelle des Sénégalais.
A cet égard, le Décret n° 72861 du 13 juillet 1972, définit le statut du français dans l’enseignement primaire : « C’est une langue étrangère et seconde », par rapport à la langue première qui est la langue maternelle : wolof, serer, poular, diola, etc. Cette définition permet au français de sortir de la situation fausse de langue maternelle pour les petits Sénégalais, situation qui était la sienne au temps de la politique d’assimilation, et lui permet également de ne plus apparaître comme l’instrument d’un impérialisme culturel qui ne dirait pas son nom. Dès lors le français, langue de communication internationale, associé aux langues nationales, peut conduire, de manière féconde, au dialogue entre les cultures et à la solidarité des peuples. Dans une telle situation, la Francophonie organisée ne serait rien d’autre qu’une structure de rencontres, un carrefour de civilisations diverses et différentes, un « cercle concentrique » parmi les cercles de solidarité », pouvant permettre coopération multiforme allant dans le sens d’un nouvel ordre économique et culturel plus juste.
Il apparaît ainsi que la politique culturelle du Sénégal, fondée sur le principe de l’enracinement et de l’ouverture, met l’accent sur l’identité culturelle, facteur essentiel de développement endogène, et sur le dialogue des civilisations qui facilité la compréhension entre les peuples et, par voie de conséquence, la coopération internationale. L’Université des Mutants pour le Dialogue des cultures, implantée dans l’île de Gorée, est l’expression de notre volonté de promouvoir, d’approfondir et d’élargir ce dialogue que nous voulons le plus fructueux possible, car nous croyons que de tels dialogues naîtra une nouvelle philosophie, qui fondera les relations internationales sur de nouvelles bases, mettant en œuvre des valeurs privilégiant des conduites qui honorent l’homme en l’humanisant davantage.
Il nous faut conclure. Depuis l’adoption de la Déclaration sur le nouvel ordre économique international, en 1974, les négociations n’ont abouti à rien de concret. La Conférence sur la Coopération économique internationale, appelée « Dialogue Nord-Sud », s’est achevée en 1977 sans qu’aucun accord ne fût signé. Les conférences de la CNUCED V à Manille, et l’ONUDI III, Delhi, sur la même question, ont constitué une répétition générale, des plus instructives, de la session extraordinaire de l’ONU en 1974 et de la Conférence de Paris de 1975. Elles n’ont pu que constater amèrement que 14 milliards de dollars de l’aide annuelle aux pays du Tiers-Monde ne signifient rien à côté des 400 milliards de dollars des budgets de guerre des superpuissances.
Les causes de ces différents échecs se trouvent, en tout premier lieu, dans l’égoïsme des nations, qui n’est rien d’autre qu’une attitude culturelle des plus négatives.
Lorsqu’un Américain du Nord (col blanc ou col bleu, qu’importe) juge insuffisant le revenu annuel de 8.000 dollars par tête d’habitant qui est celui de son pays et suffisant celui de 160 dollars qui est celui des vingt-cinq pays les plus pauvres, on aurait tort de le croire raciste. Le préjugé qui l’anime est loin d’être d’ordre racial. Il est simplement d’ordre culturel, car pense-t-il : « Ces gens-là n’ont pas de besoins : besoins animaux, encore moins besoins culturels ».
Mais les causes de l’échec des deux décennies du développement doivent être également recherchées dans la définition tronquée du développement qui repose, avant tout, sur une analyse économique, au mépris des valeurs culturelles les plus éminentes.
Il est désormais nécessaire d’amener la Communauté internationale à se convaincre de la nécessité complémentaire des aspects quantitatifs et qualitatifs de toute croissance ou de tout développement économique.


Au moment où s’élabore une nouvelle stratégie internationale de développement sous l’égide des Nations-Unies, avec la demande des pays du Tiers-Monde pour procéder à des négociations globales, il est urgent de faire admettre, pour mieux combattre l’échange inégal - aussi bien sur le plan économique que sur le plan culturel - que les notions de nouvel ordre économique et de nouvel ordre culturel sont indissociablement liées.
L’Humanité étant menacée de destruction, il nous appartient d’appréhender les problèmes de notre temps avec un nouvel esprit, afin d’inventer un nouvel humanisme. Il n’y a pas d’autre voie.
Nous pensons y parvenir en organisant, au niveau mondial, une coopération pratique dans un dialogue fécond, fondé sur la reconnaissance mutuelle de nos valeurs respectives.
C’est toute la problématique du Dialogue des cultures et des civilisations, qui n’est rien d’autre que la recherche d’une voie nouvelle pour l’homme.
Cette voie nouvelle, c’est un nouvel ordre économique international bâti sur le socle d’un nouvel ordre culturel, qui tourne le dos au mépris culturel, pratiqué depuis plusieurs siècles, et qui a valu à l’humanité entière les génocides les plus féroces, les guerres les plus meurtrières, des révoltes de tous genres, la destruction de civilisations parmi les plus riches.
Il s’agit, en ces périodes de crises, d’éviter des affrontements apocalyptiques dont tous les éléments sont disponibles et qui pourraient marquer la fin de notre espèce.
L’œuvre est, certes, difficile, mais il s’agit de changer le monde. L’Humanité a besoin de survivre, et les jeunes générations ont besoin de croire en l’homme, en sa dignité, à ses droits fondamentaux, aux valeurs de justice, de liberté, de paix, de respect mutuel, d’amour et de générosité, à la raison plus qu’à la force destructive.
Le défi que tous les pays du monde devront relever au cours des décennies à venir sera donc d’inventer un nouvel avenir, en créant un réseau adapté de solidarités économiques et culturelles, en encourageant des recherches et des échanges transculturels et interculturels, pour favoriser une véritable appréciation mutuelle des Civilisations et des cultures et, partant, la compréhension entre tous les peuples.
C’est à cette seule condition que la Communauté internationale rendra possible la mise en œuvre des moyens techniques et financiers dont elle dispose dans le sens d’une réorientation plus humaine de la croissance économique.
Telle doit être la quête de tous les hommes de bonne volonté sous quelque latitude qu’ils se trouvent.
Et nous dirons, avec le Président Senghor, « au commencement était le Verbe, au commencement était la Culture, qui est dialogue des hommes et de leurs communautés : de leurs Civilisations. C’est pourquoi aussi, à la fin sera le Verbe, sera la Culture, comme but ultime de la Civilisation de l’Universel ».
C’est sans nul doute, du mariage de l’Economie et de la Culture dans le dialogue, que naîtra un nouvel ordre mondial plus juste, plus équitable et plus humain.
Puisse votre Institut convaincre tous les hommes de cette nécessité pour le triomphe de l’homme sur la croissance unidimensionnelle et aveugle.


[1] Le titre est de la Rédaction de la Revue. Allocution prononcée à la séance de clôture de la Conférence internationale pour l’Identité culturelle.




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