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Ethiopiques numéro 27
revue socialiste
de culture négro-africaine juillet 1981

Auteur : Babacar KHANE

Avant de parler du yoga égyptien, il n’est peut-être pas inutile de rappeler en quelques mots ce qu’est le yoga.
Le mot yoga est un mot sanscrit qui signifie « union ». Le yoga est une discipline qui étudie les facultés mentales et physiques de l’homme. Cette étude a pour but de l’amener à une meilleure connaissance de lui-même et, par suite, du monde, du cosmos. Le yogi applique le précepte formulé par Socrate : GNOTI SEAUTON, c’est-à-dire « Connais toi, toi-même ». Il rentre en lui-même et, ce faisant, il découvre en même temps l’univers.
« Mais le royaume, il est le dedans et il est le dehors de vous.
Quand vous vous serez connus, alors vous serez connus et vous saurez que c’est vous les fils du Père le Vivant.
Mais s’il vous arrive de ne pas vous connaître, alors vous êtes dans la pauvreté, et c’est vous la pauvreté ». [1]
Cette connaissance n’est pas seulement d’ordre intellectuel. Le yogi est un empiriste. Il se pose bien souvent les mêmes questions que le philosophe, mais il n’use pas pour y répondre des seules armes du concept et de la raison discursive. Le plan de l’intellect est encore un plan trop limité (certains philosophes eux-mêmes en ont eu conscience, Kant par exemple), ce qu’il cherche est au-delà, accessible seulement dans des expériences transcendantes. Cette forme de connaissance passe par une transformation intérieure de soi-même.
Il est dit dans la Bible : « Ce que tu vois, cela tu le deviens. Poussière, si tu vois la poussière ; lumière, si tu vois la lumière ». Ceci veut dire que nous voyons les choses non telles qu’elles sont, mais telles que nous sommes. L’homme n’est rien d’autre que ce qu’il pense à chaque instant, il est la somme de ce qu’il pense chaque jour. La compréhension de ce principe est la base de l’évolution spirituelle.
On peut bien sûr s’adonner à la pratique du yoga sans avoir des préoccupations de cet ordre. Beaucoup de gens trouvent dans le yoga une technique de mieux-être physique et mental qui leur apporte la santé, la détente, la souplesse, un meilleur équilibre psychosomatique et la maîtrise de soi. C’est déjà un pas sur la voie de la transformation de soi.
Le yoga égyptien est une technique de maîtrise du corps et du mental particulièrement adaptée à l’homme d’aujourd’hui. Il peut en effet se pratiquer dans les attitudes courantes de la civilisation moderne : debout, assis sur une chaise ou sur le bord du lit. Il peut bien sûr se pratiquer également dans des postures qu’on peut appeler les postures des civilisations de la natte : assis en tailleur ou en lotus, mais ces postures ne sont pas accessibles d’emblée à l’homme d’aujourd’hui. Le yoga égyptien a également l’avantage de ne pas nécessiter de tenue spéciale et de pouvoir se pratiquer dans n’importe quelles conditions vestimentaires ou de lieux, ce qui a permis son introduction dans certains pays comme gymnastique de pause dans les usines, les entreprises, les bureaux.
Du point de vue des effets physiques, le yoga égyptien a, en plus des effets communs à toutes les formes de yoga (amélioration des fonctions respiratoires, assouplissement, amélioration des grandes fonctions organiques) des effets spécifiques concernant la rééducation de la colonne vertébrale et de l’ensemble de l’appareil locomoteur. Qui n’a pas été frappé par la beauté et l’harmonie des statues des pharaons ou des dieux égyptiens ? On parle beaucoup de la beauté grecque, de la culture physique grecque et l’on oublie tout ce que la Grèce doit à l’Egypte, sur ce plan là comme sur beaucoup d’autres. Le yoga égyptien est un yoga de maintien qui développe la prise de conscience du corps dans sa dimension esthétique, ce qui le fait particulièrement apprécier des adeptes féminines.


Problème de verticalité

La recherche d’un maintien correct n’est pas qu’une préoccupation esthétique, c’est une nécessité tant du point de vue de la santé de l’esprit que du point de vue de la santé du corps. Toute attitude incorrecte a des répercussions profondes au niveau du fonctionnement des différents organes, au niveau également du fonctionnement du mental.
Or, il n’est pas si facile que cela pour l’homme d’avoir un maintien correct. D’après les biologistes, l’homme est un produit évolué du règne animal. Son évolution mentale est allée de pair avec un redressement progressif du corps qui l’a amené à la position verticale. Son squelette a, certes, évolué lui aussi, mais c’est un squelette qui n’était pas fait pour la station verticale et ceux-là mêmes qui refusent d’admettre nos origines animales ne peuvent pas nier que notre squelette soit bâti sur le même plan que celui de l’animal. La station verticale est pour notre corps une position anormale, d’où un certain nombre de problèmes pour beaucoup d’entre nous : maux de dos, au niveau de la région lombaire en particulier, difficultés respiratoires et tous les troubles de la statique et de la démarche bien connus des kinésithérapeutes.
Ce problème de la verticalité et de l’adaptation de l’homme à la verticalité est une des préoccupations majeures du yoga égyptien. La plupart des attitudes sont des attitudes verticales qui ont pour effet de renforcer la musculature, de développer le sens de l’équilibre et le contrôle de la position du bassin.
Une parfaite adaptation à la verticalité n’est pas seulement une question de santé, c’est aussi un facteur d’évolution. Je l’ai déjà dit tout à l’heure, c’est le redressement du corps de l’homme qui a permis le développement de ses facultés mentales. La verticalité a libéré les bras, rendu inutiles les puissantes mâchoires et à mesure que la partie inférieure ou maxillaire de la tête, consacrée aux fonctions nutritives, perdait de son importance, la partie supérieure renfermant le cerveau a pris de plus en plus d’importance. Oscar Wilde définissait ainsi le pamplemousse : « c’est un citron qui a eu de la chance et qui en a profité ». On pourrait en dire autant de l’homme : c’est un anthropoïde qui a eu de la chance et qui en a profité. Nous appartenons à la même famille animale que les singes. Comment ne pas être frappé, émerveillé par le processus évolutif qui a eu lieu ?
Les Egyptiens disaient que l’homme doit avoir les pieds sur terre et la tête au ciel. On peut dire que la verticalité est un hommage que l’homme adresse au Créateur, un hommage au dieu soleil qui nous a dispensé sa vitalité depuis les origines. La station verticale, du fait qu’elle permet l’ascension de l’énergie primordiale de la base de la colonne vertébrale jusqu’au cerveau, rapproche l’homme de la divinité.
En plus de la verticalité, le yoga égyptien développe la faculté de coordination psychomotrice. Il comporte en effet un certain nombre d’enchaînements qui sollicitent la participation consciente de différentes parties du corps : bras et jambes ; bras et tronc ; bras et tête ; bras, tronc et jambes ; bras, jambes et tête. Toutes les parties du corps peuvent être sollicitées en même temps. Ceci développe l’attention et le pouvoir de concentration. On peut dire qu’une séance de yoga égyptien est une méditation active. Là encore ce travail est un facteur d’évolution. Si l’on observe en effet l’évolution du cerveau de l’animal à l’homme, on constate que chez celui-ci, la zone corticale supérieure, siège de l’activité consciente) s’est considérablement développée, alors que chez l’animal ce sont les zones de l’activité réflexe qui dominent : cervelet et bulbe rachidien. Mais l’homme qui n’exerce pas ses facultés de conscience et de concentration n’utilise qu’une très faible partie de ses potentialités mentales. D’aucuns disent 1 % de ses facultés mentales. Il y a entre cet homme et l’homme « éveillé » autant de différence qu’il y en peut avoir entre un athlète et un sédentaire sans activité sportive dont on comparerait la musculature.
On peut être surpris de découvrir la présence d’un yoga, c’est-à-dire d’une technique d’évolution spirituelle, en Egypte. On n’est pas habitué en effet à considérer l’Egypte ancienne comme une terre de profonde spiritualité. Et celui-là même qui admire ses réalisations architecturales est le premier à sourire devant l’abondance cosmopolite du panthéon égyptien. Voilà qui est pour le moins contradictoire. Comment un peuple sans religiosité véritable aurait-il pu produire une architecture religieuse d’une pareille envolée ? Reconnaissons que l’aspect hiératique des statues égyptiennes, les proportions grandioses des temples et des pyramides s’accordent mal avec la vision péjorative et caricaturale que l’on a souvent, en particulier en Occident, de la religion égyptienne. Hérodote n’avait peut-être pas tort d’affirmer que les Egyptiens étaient les plus religieux des hommes. Le sacré qui émane des créations artistiques égyptiennes ne peut être que le fait d’un peuple hautement religieux.


Les cultes à mystères

Cette spiritualité égyptienne est généralement méconnue parce qu’elle n’était pas accessible à tout un chacun, mais restait l’apanage des seuls initiés. L’Egypte fut en effet le pays des cultes à mystères et nombre d’étrangers, Grecs en particulier (Pythagore et Platon par exemple), y venaient recevoir l’initiation. Platon est un des plus grands penseurs du monde antique, or il a été initié en Egypte ; ceci ne permet pas de douter de la qualité des enseignements qui étaient donnés là-bas, même si par la suite certains rites de ces cultes initiatiques furent importés dans d’autres pays et y connurent maintes déformations. Aujourd’hui encore certains enseignements ésotériques d’un haut mysticisme se réclament des traditions secrètes de l’Egypte ancienne.
Mais il y a plus que cela : les religions monothéistes qui font notre admiration aujourd’hui, christianisme, judaïsme, religion islamique, sont, par l’intermédiaire de l’Ancien Testament, des héritières de la spiritualité égyptienne. Moïse en effet, à qui l’on doit les Commandements, le récit de la Genèse et le Pentateuque, fut initié en Egypte.
Qu’il soit ou non né de famille juive, comme l’affirme la Bible, Moïse fut élevé dans la famille du pharaon, par la sœur même de celui-ci qui, toujours d’après la Bible, l’aurait adopté. Selon le prêtre égyptien Maneton, Moïse aurait été initié et serait parvenu au grade initiatique suprême. Son nom initiatique égyptien était Osarsiph, ce qui veut dire « consacré à Osiris ». Il reçut son initiation dans le temple d’On, ville qui fut baptisée Héliopolis par les Grecs, c’est-à-dire la « cité du soleil », à cause du culte solaire qui s’y rendait. Cette ville était très réputée dans tout le monde antique et c’est là également que vint Platon. Aujourd’hui il ne reste plus de l’Héliopolis antique que l’obélisque de Sésostris, un kôm dévasté et quelques tombes enfouies. Dès l’époque hellénistique, ses monuments furent pillés, dispersés et réemployés ailleurs. Héliopolis était le centre d’un culte solaire : le dieu soleil y fut adoré sous divers noms (Atoum, Khéphri, RêHarakhty), ce fut aussi un centre initiatique important et c’est donc là que Moïse fut initié. Moïse connaissait donc parfaitement la langue sacrée des Egyptiens : les hiéroglyphes et ses écrits étaient primitivement en langue égyptienne. Ce n’est que beaucoup plus tard, lorsque la connaissance des hiéroglyphes sacrés se fût amoindrie, que les sages d’Israël transcrivirent en hébreu les textes mosaïques.
En fait le fondateur de la religion hébraïque n’a rien inventé. Le monothéisme a toujours existé en Egypte, parfois occulté, parfois renaissant en pleine lumière. Et on ne peut s’empêcher d’établir un rapprochement entre Moïse et Akhénaton. Celui-ci, s’appuyant sur des doctrines héliopolitaines, avait, un siècle avant Moïse, remis en vigueur le monothéisme ancien.
En réalité la frontière entre polythéisme et monothéisme n’est pas si aisée que cela à tracer. Le monothéisme semble bien avoir été la base commune à toutes les religions. Mais à côté du dieu unique et créateur, sont vénérés un certain nombre d’autres êtres en qui s’exprime un peu de la puissance et de la perfection divines ; parfois ces êtres sont assimilés à dieu ou même le supplantent. Le culte des saints n’est-il pas lui aussi une forme de polythéisme ?
Le yoga égyptien est, nous l’avons vu, un yoga de la verticalité. Cela n’a rien d’étonnant si l’on se reporte au culte égyptien et aux monuments religieux qu’il nous a laissés. Les monuments les plus significatifs sont bien sûr la pyramide et l’obélisque. Ce sont, comme la ziggourat babylonienne, des symboles ascensionnels et des figures de médiation reliant le ciel et la terre, l’homme et la divinité. Expression d’une poussée vers le haut, ce sont des monuments typiques de cultes ouraniens, c’est-à-dire de cultes des forces célestes, alors que les puits, les fosses sont liés aux cultes chthoniens ou cultes des forces d’en bas. L’Egypte avait un culte solaire, cela apparaît bien dans ses monuments religieux.

L’homme va vers Dieu, mais que seraient ses efforts si Dieu ne venait aussi à lui ? La pyramide et l’obélisque évoquent non seulement l’ascension de l’homme vers Dieu, mais aussi la descente de Dieu sur la terre. Par leur forme en effet, elles rappellent l’étalement des rayons solaires à partir du foyer origine. C’est même plus qu’une analogie : la pointe de la pyramide joue véritablement le rôle d’un capteur et d’un condensateur de l’énergie cosmique.
Cette double valeur (émission, réception), nous la retrouvons dans les mouvements du yoga égyptien. Ce yoga, qui se pratique debout ou assis, mais le tronc vertical et la tête redressée est un yoga ascensionnel. Dans les postures couchées du yoga houdou, l’homme s’imprègne davantage du magnétisme des forces telluriques et se rapproche de son lointain passé d’animal nageant dans les eaux primitives ou rampant sur les premiers lambeaux de la croûte terrestre. Le yoga égyptien est au contraire un yoga solaire. Une des postures caractéristiques de ce yoga est la posture du chandelier : dans cette posture, les mains et les avant-bras sont verticaux, la pointe des pieds dirigée vers le ciel, de manière à former une véritable antenne réceptrice. On peut rappeler à ce sujet un passage de la Bible où il est dit que Moïse passa toute une journée en prière, les brans en chandelier, afin de se faire le transformateur de l’énergie céleste et d’envoyer cette énergie à son peuple qui était alors en train de livrer une bataille. Au milieu de la journée, comme il n’en pouvait plus, on dut soutenir ses bras. On le voit, l’efficacité de la posture du chandelier n’est pas de l’ordre du symbole, c’est réellement qu’elle met l’homme en communication avec les énergies célestes ; elle fait de lui un récepteur et un transformateur d’énergie cosmique au même titre que la pyramide ou l’obélisque.
Il y aurait lieu de faire une étude systématique des points communs qui peuvent exister entre la spiritualité égyptienne et la spiritualité hindoue, puisque l’Inde fut l’autre foyer important du yoga. Pareille étude dépasserait les ambitions d’un article de ce genre. Bornons-nous simplement aux quelques observations suivantes. Du point de vue de l’iconographie, un certain nombre de rapprochements s’impose. On a beaucoup parlé du mystérieux, de l’énigmatique sourire du sphinx. Comment ne pas rapprocher ce sourire du sourire du Bouddha. La beauté égyptienne a une dimension que n’a pas la beauté grecque. La beauté grecque a une beauté profane, la beauté égyptienne est une beauté sacrée. Les figures des dieux ou des pharaons égyptiens sont véritablement des incarnations de l’intemporel et du divin. Elles ont, comme le visage des yogis de l’Inde, une présence qui ne relèvent pas de ce monde, mais qui vient d’un au-delà, le monde intemporel du sans-forme.
Signalons également l’uraeus égyptien, c’est-à-dire l’ornement en forme de serpent qui se trouve placé au centre du front des pharaons. C’est une représentation de la déesse-serpent que l’on appelle « œil brûlant de Rê ». Cette image du serpent est placée au centre du front, à l’emplacement exact du troisième œil que les Hindous appellent « œil de Shiva » ou « ajna chakra ». Ï hiva est, comme Rê, un dieu solaire, le dieu du feu purificateur et destructeur. L’ouverture du troisième œil ou œil spirituel est liée pour les Hindous à l’éveil de la « Kundalini shakti », l’énergie primordiale qui siège à la base de la colonne vertébrale et que l’on représente sous la forme d’un serpent lové. Ainsi la déesse-serpent, l’uraeus des Egyptiens, n’est rien d’autre que la kundalini des Hindous, l’énergie purificatrice et transformatrice qui fait de l’être un « éveillé », un « illuminé ». Sa représentation au front des pharaons laisse entendre que ces derniers recevaient une initiation spéciale.
Il y aurait lieu également de parler de la réincarnation. Les Egyptiens y croyaient-ils, n’y croyaient-ils pas ? D’après Hérodote, ils y croyaient et certaines formules du Livre des Morts vont dans ce sens. Il semble que, tout comme les Hindous, ils y aient cru et que les rituels d’ensevelissement et de momification aient eu pour but d’obliger le défunt à se réincarner en Egypte. Ils auraient cru, toujours comme les Hindous, à un cyc1e de transmigrations successives qui auraient fait passer l’âme à travers toutes les formes vivantes, des plus grossières aux plus subtiles.
Ces points communs entre l’Egypte et l’Inde ne sont pas si surprenants que cela. On sait maintenant que le yoga hindou n’est pas d’origine indo-européenne, mais dravidienne. Il aurait été pratiqué originellement par les populations noires de l’Inde, avant d’être repris par les populations indo-européennes. L’Egypte a été elle aussi habitée par des populations noires et c’est sans doute elles qui avaient apporté au monde égyptien la pratique du yoga et les cultes initiatiques.


[1] Evangile selon Thomas, paragraphe 3, lignes 7 à 15.




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