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DROITS DE L’HOMME ET DIVERSITE DES CULTURES
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Ethiopiques numéro 26
révue socialiste
de culture négro-africaine
avril 1981

Auteur : Alassane Ndaw

Les droits de l’homme ont-ils une histoire ? Sont-ils situés et datés ? Est-il vrai que leur émergence n’a eu lieu et ne pouvait avoir lieu qu’en Europe Occidentale ? Leur existence est-elle uniquement attestée par les proclamations solennelles sur la scène européenne depuis la Magna Charta.
Sans doute n’est-il pas impossible de se livrer à une revue chronologique permettant de retracer les étapes de l’apparition des droits de l’homme dans la conscience européenne.
Déjà l’Antigone de Sophocle avait évoqué la « loi non écrite » supérieure aux décrets du pouvoir. Dans la République, Platon établissait une distinction entre ce qui est juste par « institution » et ce qui est juste par « nature ». Cette deuxième perspective permettait de préserver le contenu essentiel du droit de tout mélange avec la simple force. Les idées chrétiennes relatives à la personne et à la liberté renforcèrent considérablement ce thème.
Enfin, les penseurs de la Renaissance mirent en évidence l’universalité d’une nature humaine indépendante des civilisations des races et des pays.
Le XVIIIe siècle s’efforça encore de restituer la vérité originelle, permanente d’une « nature » de l’homme et de la société.
Les juristes purent désormais parier de « droit naturel » fondé sur la pure raison et sur le caractère inaliénable de la liberté conçue par Rousseau comme l’essence même de l’homme.
La Révolution française inséra cette doctrine issue de Locke et de Rousseau dans la vie politique réelle en proclamant les droits de l’homme et du citoyen et en définissant un régime capable d’en garantir l’exercice.
Mais très vite apparurent les insuffisances de l’édifice dressé par la Révolution française. L’individu devant être mis en mesure d’exercer concrètement les droits et de jouir effectivement des libertés, le souci de viser à la réalisation concrète des droits classiques apporta un changement de perspective dans la façon d’envisager la question. Le titulaire des droits n’est pas seulement l’homme en tant qu’incarnation d’une nature humaine, mais l’individu tel qu’il est constitué par les multiples rapports sociaux : dans lesquels il est engagé.
Il y eut une véritable transformation de contenu : le droit social arriva à s’identifier avec la consécration juridique des besoins. L’Etat ne devra plus se contenter de s’abstenir d’entraver les droits : son intervention en vue de leur réalisation est requise.
Ce bref rappel d’une longue évolution explique pourquoi certains penseurs furent conduits à faire des droits de l’homme l’apanage de l’Europe.
Régis Debray note que « l’internationale politique des droits de l’homme a les limites économiques de l’O.C.D.E. qui regroupe les 25 pays les plus riches de la planète, dont dix-neuf européens ». De son côté, J. M. Domenach ajoute que c’est l’Europe qui a inventé et propagé les droits de l’homme. Ainsi un préjugé tenace fait croire que seule la conscience européenne a pu concevoir l’idée d’une dignité inhérente à la personne humaine. Les droits de l’homme ne seraient rien si autre chose que les conséquences d’une telle conception.

Cultures « autres »

Cependant un simple examen des cultures « autres » laisse apparaître que l’idée de droits attribuables à l’homme en tant qu’homme remonte à la nuit des temps et se laisse percevoir dans les sociétés les plus humbles.
En interrogeant les traditions et les époques les plus diverses, l’universalité des droits humains apparaît à l’évidence. L’histoire des sociétés humaines nous enseigne que l’homme, à travers maladresses et balbutiements, est, parfois de façon émouvante, toujours à la recherche d’un ordre humain.
Peut-être les peuples d’Europe sont-ils plus portés que d’autres à dévoiler leur propre passé, à s’expliciter, à faire des déclarations de principe. Il reste que chez d’autres peuples, on n’en trouve pas moins des exigences irrépressibles de dignité et de justice.
Partout où se trouvent des hommes, apparaît le besoin de créer des rapports humains qui ne seraient ni des rapports de force ni des rapports simplement juridiques, mais des rapports humains comme tels ou rapports moraux.
Examinons le cas de l’Afrique. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les conceptions métaphysiques des Africains font de l’homme un absolu. Dans la pensée négro-africaine, le point de départ n’est pas la philosophie de l’être en tant qu’être mais l’homme considéré comme la valeur fondamentale. Il est vrai que l’individu n’est jamais considéré dans son isolement ; il est toujours intégré dans le groupe et dans l’univers. Mais dans l’ordre de cet univers, l’homme trouve d’emblée sa place, son être, sa puissance. Sa responsabilité est très grande car c’est dans l’homme que l’être s’incarne et c’est finalement en lui que tout vient prendre un sens. Sa place centrale le situe à la première place dans la hiérarchie des forces qui constituent l’univers. L’homme africain ne se limite pas aux dimensions qui définissent l’extension du concept d’homme au sens occidental. Sa responsabilité le situe dans une dimension presque cosmique d’homme total qui lui fait obligation de maintenir son être dans l’être du monde par le « canal » éthique. Autrement dit, l’homme par son comportement éthique peut accroître ou détruire tant l’ordre cosmique que l’ordre social et humain.
Ainsi toute la création est centrée sur l’homme. Ce dernier est conçu en termes de forces liées aux autres forces mais il a un grand privilège : il est doué d’une causalité active.
C’est Dieu qui donne la force vitale, mais l’homme, selon la sienne propre, selon aussi les mérites qu’il s’est acquis dans l’initiation et dans l’action, la capacité d’agir sur les autres.

L’homme, sujet de droit

De cette conception métaphysique, les Africains ont tiré des normes juridiques dans des systèmes cohérents qui, pour être oraux, n’en constituent pas moins un ensemble spécifique. Les ethnologues ont observé que les normes sont profondément imprégnées de contenu religieux, mais c’est précisément cet élément religieux qui confère à la technique du droit largement développée dans les interdits et des rites précis toute son autorité.
Il est bien connu que l’ancienne société africaine n’avait pas compartimenté son existence en secteurs bien délimités et distinguait mal entre vie religieuse et vie laïque. L’idée de la séparation des pouvoirs était inconnue, mais le fonctionnement de la société montrait bien qu’il était légitime de parler de l’homme en tant que sujet de droit. En effet, celui-ci relevait de juridictions où les principes de collégialité et d’arbitrage étaient strictement appliqués en fonction des droits politiques des catégories sociales institutionnalisées. Elles prévoyaient la possibilité de destitution des chefs et des monarques pour arbitraire.
Le problème des droits et libertés qu’il faut reconnaître à tout homme du fait qu’il est porteur d’une dignité irréductible n’est pas étranger à l’Afrique, ni aux autres continents où l’on a pu relever à travers des expressions diverses, l’affirmation du respect que l’on doit à l’homme soit comme individu, soit comme expression de multiples rapports dans lesquels il est engagé.
Reste à considérer le cas des nouvelles nations qui ont accédé à la personnalité internationale depuis une vingtaine d’années. Elles se réclament toutes de la « Déclaration Universelle des Droits de l’Homme » mais souhaitent « apporter dans la conception des relations humaines la spécificité de leur vision du monde ».
Ces droits, dans les formulations de plus en plus précises qu’en donne la Communauté internationale, constituent désormais un idéal qui doit être visé par tous les peuples.
C’est précisément parce que les droits de l’homme ne relèvent pas uniquement de la culture occidentale qu’ils peuvent être revendiqués par d’autres cultures sans qu’il leur soit pour autant nécessaire de renier leur tradition.





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